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Maintenant que trois jeunes garçons ont été tués par les balles des assassins et qu’un juge du Hamas a été extirpé de sa voiture et exécuté, peut-être es-tu content. Tu penses que les Palestiniens se soumettent enfin à tes plans. La bouteille a enfin été cachetée, dans laquelle il ne reste plus aux «cafards ivres» qu’à courir et s’entre-tuer.
Tu te mets peut-être à l’aise dans ton fauteuil national et tu te frottes les mains en triomphe, tout en observant comment les Palestiniens finissent par s’entre-déchirer et deviennent peu à peu ce que tu avais prétendu depuis longtemps qu’ils étaient. Tu te sens peut-être écœuré, dans la sécurité de ton sentiment de supériorité.
Mais as-tu pensé à ce que tu feras si ce commandement palestinien que tu méprises, finalement se désintègre?
C’est toi qui as poussé les Palestiniens à cette extrémité. Tu as travaillé des dizaines d’années pour arriver à cela exactement. Tu as acheté, terrorisé, expulsé, mutilé ou tué leurs dirigeants, banni ou tué leurs visionnaires et leurs philosophes, soutenu et financé le Hamas contre le Fatah ou bien le Fatah contre le Hamas, jeté leur démocratie aux ordures, volé leur argent; tu les as emmurés, les as mis au «régime», tourné leurs revendications en ridicule et menti au monde et à toi-même au sujet de leur histoire.
Mais que feras-tu, Israël, si cinq millions de Palestiniens se retrouvent à vivre sans représentants sous votre souveraineté? Que feras-tu quand ils auront perdu leur capacité de négocier avec toi? As-tu réalisé qu’à l’intérieur des territoires que tu contrôles, ils sont aussi nombreux que vous? Et que tu es en train de détruire leur voix unie? As-tu pensé à ce qui va arriver s’ils perdent véritablement cette voix?
Le monde n’oublie pas les crimes des Israéliens contre les Palestiniens
Peut-être crois-tu vraiment qu’en ravitaillant simplement le Fatah en argent et en armes, il reprendra le pouvoir au Hamas et réinstallera le gouvernement de marionnettes lâches de tes rêves. Peut-être crois-tu que le Fatah pourra ramener à la vie l’épave d’Oslo, sortir des décombres des bureaux de l’administration palestinienne et revendiquer le siège de conducteur de la nation palestinienne, comme par le passé. Peut-être te dis-tu qu’avec quelques affrontements entre factions et quelques assassinats en plus et une aggravation de la famine, tout le peuple palestinien se retournera contre le Hamas, l’évincera du pouvoir pour le donner au souriant monsieur Abbas.
Mais comment pourrais-tu croire tout cela, quand l’unique cas de référence, l’Irak, est en ruines et que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne essayent désespérément de s’en échapper!
Vis-tu vraiment encore à ce point dans tes fantasmes que tu crois que la résistance palestinienne n’est que le produit d’un leadership mauvais et obtus? Qu’aucune mémoire collective de l’expulsion et de l’expropriation n’alimente l’esprit de résistance collective? Que cela transcendera toujours et obligatoirement le leadership? Crois-tu vraiment qu’en écrasant ou en faisant jouer au Hamas ou au Fatah le rôle que tu veux, cinq millions de personnes vont disparaître comme cela, pour toujours, de ton monde? Se volatiliser de l’autre côté de la frontière égyptienne ou jordanienne dans le désert sans fin, chargés de leurs vêtements, de leurs enfants et de leurs souvenirs ternis, dans une grande reprise de 1948?1
Crois-tu vraiment que, si la communauté internationale te laisse cesser les négociations avec le peuple que tu as dépossédé et discrédité, tu pourras finalement t’en aller tranquillement, tes crimes contre lui oubliés?
5 millions de paires d’yeux se tourneront vers toi, Israël!
Nous savons que tu poursuis encore cette vieille, fatale et futile vision de l’esprit: en éliminant le nationalisme palestinien accomplir le rêve sioniste. Briser l’unité nationale palestinienne sur les rochers de l’occupation. Réduire les Palestiniens à l’état d’Indiens parqués dans des réserves où ils sombrent dans le désespoir et l’alcoolisme ou s’exilent. Les réduire à l’insignifiance.
Mais voilà une nouvelle pour toi, Israël. Les Américains de souche originaire n’ont pas renoncé jusqu’à nos jours. Bien que réduits et brisés, ils connaissent leur histoire et se souviennent des injustices qui leur ont été faites. Ils ne sont marginaux que parce qu’ils représentent seulement un pour-cent de la population américaine. Les Palestiniens sont cinq millions, autant que vous. Et ils vivent à l’intérieur de tes frontières. Si leurs dirigeants s’anéantissent en s’affrontant jusqu’à la mort, comme les béliers, 5 millions de paires d’yeux se tourneront vers toi puisque tu seras le seul pouvoir restant. Alors, tu seras sans défense, parce que ton refuge de papier – ton Fatah ou tes fantoches de l’autorité palestinienne – sera objet en miettes, navire en perdition, discrédité, parti. Et vous serez, toi et ceux à qui tu as enlevé tous les droits de citoyen – toi et les Palestiniens – dans un seul état, sans Oslo et sans le mythe de la Road Map pour te protéger! Et là, ils te haïront vraiment.
Alors peut-être la lumière se fera-t-elle sur ce que tu as fait. Quand la dissolution de l’unité nationale des Palestiniens déferlera comme un tsunami sur le Proche-Orient, se joignant au tsunami venant d’Irak, pour la région dévastée, dans un dramatique contrecoup pour toi.
Nous qui te voyons créer cette catastrophe pour toi-même, nous pensons que tu es simplement suicidaire. Nous pourrions nous contenter de regarder, si ton chemin vers la désolation ne promettait pas trop de souffrances à trop de personnes.
Vers qui se tourner pour empêcher la catastrophe?
Mais vers qui se tourner pour empêcher ton pacte, imposé et suicidaire, avec les Palestiniens? Nous pourrions en appeler au Hamas, ne serait-ce que pour qu’il mobilise sa base, seule en mesure de lancer la désobéissance civile à grande échelle nécessaire pour paralyser ta poigne de fer, Israël. Mais le Hamas est inexpérimenté en ce domaine et ses hommes d’Etat sont sous la menace des armes que tu as données aux criminels du Fatah.
Nous pourrions nous adresser au dirigeant du Fatah, H. Abbas, qui cherche à s’installer aux pieds du pouvoir israélien afin de recevoir un peu de soutien … Nous pourrions nous adresser à la bande du Fatah, pour qu’elle refuse les messieurs Abbas et Erekat et les épais contrats de ciment qu’on leur a donné pour construire le mur par lequel ils seront enfermés. Nous pourrions nous adresser aux minuscules PFLP2 et DFLP3 qui se cramponnent à leurs anciens programmes, qui sont trop vieux pour avaler des décennies d’amertume et leurs rivalités avec le Fatah, pour finalement dresser la tête contre les nouveaux et les anciens maux. Nous pourrions nous adresser aux Etats-Unis, mais personne n’en prend la peine. Nous pourrions nous adresser à l’Union européenne, mais ce n’est pas mieux. Nous pourrions nous adresser au monde – mais il est outré de ce qu’il voit. Nous pourrions nous adresser au médias mondiaux – mais ils ne dressent qu’indifféremment leur derrière en l’air. Là seule chose que nous reste à faire, c’est de nous adresser à toi, Israël. Réfléchis bien à ce que tu fais; car tu es en train de creuser ta propre tombe.
Même le peuple le plus courageux ne peut survivre à la longue à aucun camp de concentration
Expérimenté, tu t’es montré efficace dans ce grand projet national. Mais même le peuple le plus courageux, pourvu des principes les plus nobles et de la plus grande sensibilité ne peut pas survivre à la longue – comme tu l’as vu – au camp de concentration. A un certain point, l’humain s’écroulera, ainsi que l’ont décrit avec pathos les historiens de l’Holocauste. L’héroïsme individuel peut survivre comme souvenir, mais l’ordre, l’humanité et les sentiments humains disparaissent dans la querelle et dans l’inhumanité humaine. De tout cela tu n’as que trop douloureusement fait l’expérience, comment un chaudron fait fondre toute une structure sociale et comment s’y détruit tout un peuple. Cette leçon est littéralement brûlée dans ta mémoire nationale. Et maintenant, tu récites de nouveau ces leçons en essayant d’expier la tragédie sioniste et en détruisant la bande de Gaza. Mais, Israël, si tu veux recueillir le chaos que tu as causé aux Palestiniens, tu remarqueras que personne d’autre que toi n’est responsable de ces cinq millions de civils. Que veux-tu entreprendre, Israël, avec 5 millions de gens sous ta domination, si tu ne peux plus faire croire au monde que tu as l’intention de négocier avec eux? Que veux-tu faire de gens que tu méprises et qui, finalement, te méprisent aussi, si les visions de coexistence ont échoué? Tu seras seul à exercer ta domination sur eux. Tu ne pourras ni les avaler ni les cracher. Et ils te regarderont fixement.
Et nous aussi, nous te regarderons fixement. Car il n’y aura plus personne à qui faire porter le chapeau, ni qui pourra s’occuper d’eux. Sauf toi. •
Source: Counterpunch du 15/12/2006 (Traduction Horizons et débats)
* Virginia Tilley est professeur de sciences politiques, citoyenne des Etats-Unis vivant en Afrique du Sud et l’auteur de «The One-state Solution: A Breakthrough for Peace in the Israeli-Palestinan Deadlock (New Approaches to Contlict Analysis)», ISBN 0719073367 (Manchester University Press, 2005) tilley@hws.edu
1 1948: L’expulsion de plus d’un million de Palestiniens.
2 Front populaire pour la libération de la Palestine.
3 Front démocratique pour la libération de la Palestine.
(Horizons et débats, 12 janvier 2007, 7e année, N°2)
mise à jour le 15/01/07