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Un jeu diabolique

Comment les Etats-Unis ont contribué à renforcer l’islam fondamentaliste

par Henriette Hanke Güttinger

En 2005, Robert Dreyfuss a publié, en anglais, la première enquête complète sur un domaine secret de la politique étrangère des Etats-Unis: le soutien de l’islam fondamentaliste de la Seconde Guerre mondiale à aujourd’hui. L’Empire britannique s’était déjà servi de l’islam fondamentaliste pour imposer ses intérêts impérialistes. Dreyfuss fonde son exposé critique sur des recherches effectuées dans des archives, sur des interviews d’hommes politiques, d’agents de services secrets et de fonctionnaires des ministères américains de la Défense et des Affaires étrangères.

Dreyfuss s’y entend pour éveiller l’intérêt de ses lecteurs pour l’histoire agitée du Proche-Orient, de la prise d’influence britannique à la situation d’après-guerre résultant de l’intervention de 2003 en Iraq.

Résumons quelques aspects de cet ouvrage fondamental.

L’islam fondamentaliste, instrument de l’Empire britannique

A la fin du XIXe siècle, la Grande-Bretagne était la plus grande puissance coloniale. L’Inde se trouvait alors sous sa domination et en 1882, les Britanniques s’établirent en Egypte. En Asie centrale, le Tsar russe dut reculer au profit des intérêts britanniques. En 1885, une rencontre importante eut lieu à Londres entre les Services secrets britanniques, des représentants du ministère des Affaires étrangères et un certain Jamal Eddine al-Afghani. On discuta, entre autres, de la formation d’une alliance panislamique, sous le leadership britannique, entre l’Egypte, la Turquie, la Perse et l’Afghanistan, dans le but d’intervenir contre la Russie tsariste.

Sous le patronage de la Couronne anglaise et avec le soutien de l’orientaliste anglais E. G. Browne, qui faisait autorité, Afghani posa la première pierre d’un panislamisme de droite qui, en tant que mouvement politique et social, devait s’étendre au monde musulman tout entier.

Musulman croyant en apparence, Afghani était en réalité athée et, membre franc-maçon de la Loge écossaise. La religion n’était pour lui qu’un simple outil dans la poursuite de ses intérêts politiques.

Mohammed Abdouh, panislamiste égyptien et disciple d’Afghani, fonda le mouvement des Frères musulmans, destiné à dominer l’islam fondamentaliste tout au long du XXe siècle. Abdouh était lui aussi un homme acquis à l’Angleterre. Lorsque des nationalistes de l’armée égyptienne s’insurgèrent contre la domination britannique, Abdouh se rangea du côté britannique. C’est ce qui aurait rendu le fondamentalisme musulman si précieux aux Britanniques et, plus tard, aux Américains.

Abdouh était libre-penseur, comme son maître Afghani. Nommé en 1899 Mufti d’Egypte par les Britanniques, il se fit l’interprète de la charia (loi islamiste) dans tout le pays. De plus, il appartenait à l’Assemblée législative égyptienne.

En s’appuyant sur d’innombrables faits, Dreyfuss montre comment l’islam fondamentaliste se développa via les différents successeurs d’Afghani jusqu’à nos jours, raison pour laquelle il qualifie Afghani d’arrière-arrière-grand-père d’Oussama Ben Laden.

L’alliance britannique avec les Saoudiens et les Wahhabites

L’apparition du moteur à essence et de l’automobile, à la fin du XIXe siècle, a fait augmenter massivement la demande de pétrole, ce qui a accru l’intérêt des Britanniques pour la Perse, l’Iraq et l’Arabie. Alors que la Perse se trouvait déjà sous l’influence britannique, il s’agissait maintenant de contrôler la péninsule Arabique et l’Iraq.

En ce qui concerne la péninsule Arabique, les Britanniques ont misé sur une tribu du désert, la famille Ibn Saud, qui était étroitement liée avec le wahhabisme fondamentaliste. A partir de 1899, le protectorat britannique du Koweït servit à la famille Ibn Saud de base pour la conquête de la péninsule. Ses combattants étaient des bédouins encouragés par des slogans religieux. En 1902, les Saoudiens conquirent la ville pro-ottomane de Riad.

Pendant la Première Guerre mondiale, les Britanniques eurent la possibilité d’évincer de la péninsule Arabique l’Empire ottoman affaibli. Ensuite, ils conclurent une alliance avec le futur roi saoudien et les Wahhabites. Dans un premier accord, conclu en 1915, l’Angleterre reconnaissait Ibn Saud comme souverain indépendant de la région de Nejd dans la péninsule. De son côté, Ibn Saud se soumettait à la protection anglaise et à ses directives.

Lors d’une campagne très meurtrière soutenue par des conseillers britanniques, la famille Saud conquit la péninsule avec ses guerriers bédouins. Le bilan fut de 400 000 morts et blessés, 40 000 exécutions publiques et 350 000 amputations. En 1927, la Grande-Bretagne reconnut l’indépendance totale du royaume saoudien, premier Etat islamique fondamentaliste. En coopération avec cet Etat, les Britanniques créèrent une base pour l’islam fondamentaliste qui a subsisté jusqu’à aujourd’hui.

C’est après la Première Guerre mondiale que les Britanniques prirent le contrôle de l’Iraq et de la Transjordanie, en faisant rois des protectorats d’Iraq et de Transjordanie les fils de la famille des Hachémites de La Mecque, qui se considéraient comme les descendants du Prophète.

Sécuriser l’Empire à l’aide du fondamentalisme islamique

Après la Première Guerre mondiale, la sphère d’influence britannique s’étendait de la Méditerranée à l’Inde. La mise en danger des intérêts britanniques aurait pu provenir des mouvements nationalistes de gauche, qui souhaitaient le départ des Anglais et aspiraient à une constitution démocratique. C’est pour réprimer ces mouvements que les Anglais soutinrent l’islam fondamentaliste.

Avec le soutien financier de la Suez-Canal-Company anglaise, Hassan al-Banna put fonder l’organisation des Frères musulmans. Pour opprimer les nationalistes et les communistes égyptiens, le roi d’Égypte s’est servi, avec le soutien des Anglais, de la confrérie musulmane et de son terrorisme.

En Palestine, les Anglais ont soutenu et encouragé Haj Amin al-Husseini, le Mufti de Jérusalem. Hassan al-Banna et Haj Amin al-Husseini ont fusionné le panislamisme et l’orthodoxie des Wahhabites. Financés par l’Arabie saoudite et soutenus par les Anglais, ils ont créé une droite radicale islamique avec une aile terroriste qui, au cours du XXe siècle, a gagné de l’influence dans le monde entier.

Les Frères musulmans furent surtout soutenus politiquement et financièrement par l’Arabie saoudite et les Wahhabites, qui voyaient dans le nationalisme d’Abdel Nasser – et surtout dans le communisme – un danger pour leur pouvoir et pour tout le Proche-Orient. L’ambassade anglaise et plus tard également l’ambassade des Etats-Unis au Caire maintinrent des contacts réguliers avec les Frères musulmans, tout en étant conscients de la nature violente de cette organisation.

L’islam fondamentaliste, instrument des Etats-Unis pendant la guerre froide

Après la Seconde Guerre mondiale, le Proche-Orient se trouve au centre de la politique mondiale. C’était dû d’une part à sa situation au sud de l’Union soviétique et d’autre part au fait que deux tiers des réserves de pétrole étaient concentrés autour du golfe Persique.

Pour pouvoir imposer leur suprématie, les Etats-Unis projetèrent de créer une chaîne d’Etats islamiques anticommunistes à la frontière sud de l’Union soviétique. En même temps, il fallait empêcher l’aspiration de ces Etats à l’indépendance et à l’exploitation nationale des richesses minières. Les Etats-Unis crurent pouvoir atteindre ces deux objectifs avec l’aide de l’islam fondamentaliste: les Frères musulmans étaient prêts.

L’Arabie saoudite devient une base américaine

En 1933, la Standard Oil of California et la Texas Oil Company, qui devinrent plus tard l’Aramco (Arabian-American Oil Company), obtinrent des Saoudiens une concession pétrolière. Ils insistèrent auprès du gouvernement des Etats-Unis pour qu’il écarte les Britanniques de l’Arabie Saoudite. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le président Roosevelt déclara à l’ambassadeur britannique: «Le pétrole persan vous appartient. Nous partageons le pétrole du Koweït et de l’Irak. Le pétrole d’Arabie Saoudite nous appartient.»

En 1943, Roosevelt déclara que l’Arabie Saoudite se trouvait désormais dans la zone de défense américaine. «Je trouve que la défense de l’Arabie saoudite est vitale pour la défense des Etats-Unis.» Cette déclaration fut ensuite reprise par tous les présidents américains.

Les premiers soldats des Etats-Unis furent stationnés là-bas en 1944. En 1945, la coopération entre les Saoudiens et les Etats-Unis fut conclue et ces derniers installèrent une grande base aérienne à Dharan, dans le golfe Persique. L’Arabie saoudite est devenue la tête de pont des Etats-Unis.

Les Frères musulmans, des alliés

Après la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis voyaient dans les Frères musulmans, tristement célèbres pour leurs actes terroristes, des alliés utiles dans la guerre froide contre l’Union soviétique. Les Frères musulmans luttaient contre les marxistes, les étudiants progressistes, les syndicats, les nationalistes, les socialistes arabes, le parti Baath et tous les courants laïques modernes du monde musulman. En 1953, le président Eisenhower reçut à la Maison-Blanche Saïd Ramadan, un des chefs des Frères musulmans.

Les frères musulmans, instrument des services secrets de l’occident

Au début des années 1950, deux nationalistes gagnèrent une grande influence: Mohammed Mossadegh et Gamal Abdel Nasser.

En Iran, en 1953, Mossadegh fut démocratiquement élu Premier ministre. Il nationalisa l’Anglo-Persian Oil Company (APOC). Ni les Britanniques ni les Américains ne l’acceptèrent. En étroite collaboration avec les ayatollahs les plus influents, le MI 6 et la CIA organisèrent une opération. Sous la direction de l’ayatollah Kashani, à la solde de la CIA, les mollahs chiites, dont l’ayatollah Khomeyni, soulevèrent les masses contre Mossadegh. Après sa chute, le Shah re-trouva son trône et l’industrie pétrolière iranienne fut à nouveau privatisée. Cinq grandes compagnies pétrolières américaines obtinrent 40% de cette industrie, au détriment de la part britannique.

En 1979, les mêmes mollahs qui, en 1953, financés par la CIA, rétablirent le Shah sur le trône, poussèrent les masses à renverser le Shah.

En Egypte, Nasser, leader du Mouvement des officiers libres, renversa le roi anglophile Farouk et prit le pouvoir. Cet acte de libération de la tutelle de l’Empire britannique trouva, dans le monde musulman, un écho considérable et les étincelles de la révolution menacèrent de se propager à l’Arabie saoudite. L’Empire britannique et les Etats-Unis craignirent pour leur influence politique et leur emprise sur le pétrole. Le MI6 et la CIA essayèrent de renverser Nasser en se servant des Frères musulmans égyptiens, mais sans succès. Nasser chassa les leaders des Frères musulmans qui trouvèrent refuge en Arabie saoudite.

Lorsque Nasser mourut, en 1970, c’est Anouar el-Sadate qui prit le pouvoir. Ancien membre des Frères musulmans, il conclut une alliance avec l’Arabie saoudite, opprima la gauche égyptienne, ramena les Frères musulmans en Egypte et s’entendit avec Israël et les Etats-Unis.

Les Frères musulmans contre la Syrie

Jusque dans les années 1970, les Etats-Unis augmentèrent de plus en plus leur influence au Proche-Orient. Seuls l’Irak, la Syrie, l’OLP et la Libye se soustrayaient à leur influence. Grâce à l’aide d’Israël, de l’Egypte, de la Jordanie et des monarchies du Golfe, les Etats-Unis essayèrent de contrôler également ces régions. Avec l’accord tacite des Etats-Unis, Israël et le roi Hussein, qui se trouve sur la liste des salariés de la CIA, encouragèrent secrètement les Frères musulmans syriens. Ceux-ci essayèrent de renverser le gouvernement syrien d’Hafez al-Assad, mais sans succès.

Israël fait du Hamas un instrument dirigé contre l’OLP

Les Frères musulmans de la bande de Gaza et de Cisjordanie luttèrent contre l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Au début des années 1980, Israël, sous Begin, le premier ministre Shamir et le ministre de la Défense Sharon, soutint les Frères musulmans, dirigés par Ahmed Yassin, contre l’OLP. En 1986, Yassin fonda le Hamas avec l’aide d’Israël.

En revanche, des Israéliens modérés comme Yitzhak Rabin, Shimon Peres et Ehoud Barak cherchèrent une solution avec l’OLP. Chaque fois qu’ils se mettaient d’accord et qu’un grand pas vers la paix semblait accompli, le Hamas faisait échouer les pourparlers de paix par des attentats violents.

Ce schéma s’est répété en 2000. Lors de nouvelles négociations, Barak et l’OLP s’étaient approchés de la paix. Avec sa visite sur le Mont du Temple, Sharon a provoqué des réactions massives du Hamas, et depuis, le processus de paix est au point mort.

De «l’islam barrière» à «l’islam épée»

Au début, les Etats-Unis tentèrent d’endiguer l’influence soviétique avec une barrière d’Etats islamiques anticommunistes à la frontière sud de l’Union soviétique. Avec la guerre en Afghanistan au début des années 80, ils commencèrent cependant de se servir de l’islam fondamentaliste comme d’une arme contre les Soviétiques.

La guerre sainte contre les Soviétiques

Le djihad contre l’Union soviétique devait être mené dans les républiques soviétiques d’Asie centrale et en Afghanistan. Avec la propagande militante de Radio Liberty, les Etats-Unis voulaient dresser contre Moscou les minorités islamiques des républiques soviétiques d’Asie centrale, mais cela échoua. En Afghanistan cependant, le djihad a commencé contre les Soviets.

Dans la société traditionnelle afghane, l’islam joue un rôle important à titre de foi personnelle mais sans lien avec la politique. Cela a changé lorsqu’au début des années 60, des étudiants afghans, qui avaient fait leurs études à la mosquée al-Azhar du Caire, sont retournés dans leur pays. Ils avaient tissé des liens avec les Frères musulmans d’Egypte et repris leur pensée. A l’université de Kaboul, ils se sont attaqués avec violence aux étudiants modernes, de gauche et communistes. Au début des années 1970, le mouvement afghan islamique s’est formé autour de ce noyau, qui a commencé à infiltrer l’armée.

En 1973, le prince Mohammed Daoud renversa le roi d’Afghanistan et proclama la république, mais la droite islamique, soutenue par Zulfikar Ali Butto du Pakistan et le Shah de Perse, s’y opposa ouvertement. La CIA soutint également la résistance islamique.

En 1978, le gouvernement Daoud fut renversé par un putsch socialiste et le nouveau gouvernement conclut un traité d’amitié avec les Soviétiques. En mars 1979, la droite islamique afghane commença dans le nord-est de l’Afghanistan, une insurrection coordonnée, avec le soutien de la CIA par l’intermédiaire des Services secrets pakistanais. Les Etats-Unis espéraient pousser les Soviétiques à envahir l’Afghanistan. A la fin de 1979, les insurgés contrôlaient les trois quarts du pays. Les Soviétiques envahirent le pays et le conseiller à la sécurité de Jimmy Carter, Zbigniew Brzezinski se frotta les mains: «Cette opération secrète était une excellente idée. Ce qu’elle a déclenché, c’est que les Russes sont tombés dans le piège afghan […]. Le jour où les Soviétiques ont officiellement franchi la frontière, j’ai écrit au président Carter: Et voilà, l’URSS a son Vietnam». (Jürgen Elsässer, Comment le Djihad et arrivé en Europe, p. 19)

Pendant les années 1980, des musulmans ont été recrutés pour le djihad contre les Soviétiques, formés à la guérilla dans des camps d’entraînement et introduits en Afghanistan. D’après la CIA, 300 000 moudjahiddines étaient en armes avec, parmi eux, 35 000 combattants de 34 pays différents.

Après le départ des Soviétiques, l’Afghanistan était détruit, la population avait faim et les divers seigneurs de la guerre se battaient pour la suprématie. Il n’y avait presque plus de forces modérées dans le pays, car les moudjahiddines avaient tué, pendant le djihad, outre des soldats russes, les Afghans modérés et ceux de gauche.

L’héritage du djihad

Dreyfuss suppose que les Etats-Unis étaient tellement absorbés par leur guerre contre les Soviétiques par Afghans interposés qu’ils ne se sont pas rendu compte des forces qu’ils ont déclenchées en soutenant le djihad: Un Islam armé et radical qui continua d’agir dans le monde entier après la guerre, par exemple dans les Balkans. Il vaut la peine de lire à ce sujet le livre de Jürgen Elsässer, Comment le Djihad est arrivé en Europe. L’auteur y montre comment, dans les années 1990, l’«Alliance afghane» entre les Etats-Unis et les moudjahiddines a écrit une nouvelle page de son histoire dans les Balkans: Des milliers de moudjahiddines ont, dans les années 1990, combattu en Bosnie et au Kosovo, armés jusqu’aux dents par le Pentagone, infiltrés et soutenus par les Services secrets des Etats-Unis. Les Balkans étaient une zone d’action de la guerre sainte.

La guerre contre le terrorisme

Dreyfuss s’intéresse également à la guerre contre le terrorisme. Il montre que la théorie du «choc des civilisations» de Samuel Huntington a servi de prétexte aux néo-conservateurs et à l’administration Bush pour étendre la zone d’influence des Etats-Unis au-delà du Proche-Orient jusqu’au Pakistan, à l’Asie centrale, à l’est de la Méditerranée, à la mer Rouge et à la région de l’océan Indien. En outre, Dreyfuss s’avère un excellent connaisseur de la politique d’intérêts et de puissance néo-conservatrice.    

 

(Horizons et débats, 12 janvier 2007, 7e année, N°2)

mise à jour  le 15/01/07