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Vainqueur à la guerre froide

La Grèce en quête d’une alliance de défense contre la politique allemande aux Balkans

La Grèce s’efforce, ces dernier temps, de construire une alliance de défense contre la politique allemande pratiquée en Europe du Sud-Est. Le motif récent de cette initiative réside dans la séparation imminente du Kosovo, encouragée et concertée en substance par Berlin. Selon des informations de source grecque, il s’agirait de coopérer avec les nouveaux membres de l’UE tels que la Bulgarie et la Roumanie pour contrecarrer l’effritement en cours d’états souverains régionaux, ces deux pays se voyant particulièrement menacer de mouvements séparatistes qui ont recours, pour se donner une légitimité, à des principes inspirant la politique extérieure allemande et répandus par des organisations de front, installées sur place par l’administration allemande même et dont le but consiste précisément à donner du support à ces mouvements.

A quelques jours de la rencontre décisive du soi-disant groupe de contact du Kosovo du 26 janvier où l’Allemagne, après de longues années de préparation, veut finalement clore le dossier de la séparation définitive de cette province de la Serbie du Sud, une violente dispute s’annonce. Il n’y a pas de doute que ce sera l’UE qui exercera le contrôle sur ce protectorat. La Russie prévoyant son veto contre la sécession, plusieurs états occidentaux ont haussé le ton en se réservant, dans ce cas-là, l’éventualité d’une reconnaissance prompte et unilatérale d’un Etat du Kosovo ayant déclaré son indépendance par lui-même. Ce qui n’a pas tardé à provoquer une réaction ferme du président russe qui a averti les Européens de «ne pas mépriser les principes de base dictés par le droit international publique» et des dangers d’une nouvelle course aux armements des grandes puissances.

Une alliance de défense

Selon des sources d’Athènes le gouvernement grec réfléchirait sur la création, en Europe du Sud-Est, d’une alliance informelle appelée «Arc de stabilité».1 Celle-ci inclurait notamment les nouveaux membres de l’UE, la Bulgarie et la Roumanie. L’alliance viserait à arrêter le processus de déstabilisation régionale en cours, déstabilisation qui mise surtout sur l’arme de concepts ethniques, et d’ainsi couper court à l’affaiblissement et au démantèlement d’autres états par des mouvements séparatistes.

Ce faisant, la Grèce s’oppose à des idées directrices élaborées au sein du ministère berlinois des Affaires étrangères qui, depuis toujours, a donné son support aux mouvements séparatistes dans la région de l’Europe du Sud-Est et entretient, dans ce but, maintes organisations de front sur place.2

Le démantèlement de l’ancienne Yougoslavie, déclenché notamment par la prompte reconnaissance, fin 1991, de la sécession des deux républiques partielles par le gouvernement allemand, est devenu dorénavant le cas modèle de la destruction d’un état national traditionnel par des séparatistes agissant selon une logique ethnique, la séparation imminente du Kosovo encourageant d’autres mouvements de sécession à passer à l’action. Athènes aussi bien que Bucarest se trouvent face à des menaces, quant à leurs territoires, issues des théories de ceux qui misent sur la «légitimité du sang», faisant ainsi valoir leurs origines, souvent très vagues, plutôt que les données territoriales. Ce sont ceux qui revendiquent l’annexion de leurs régions (en Grèce) à une «Grande-Albanie» dont les contours restent imaginaires ou d’une «Grande-Hongrie» (pour des régions de l’actuelle Roumanie) toute aussi fictive, et ceci pour la seule raison que là vivraient leurs parents de sang.

Déstabilisation à rythme accéléré

Ce n’est pas la première fois qu’Athènes bute – en s’opposant, ensemble avec Bucarest et Sofia, aux essais de bouleverser l’ordre établi des états de l’Europe du Sud-Est sur la base de critères ethniques – contre les jeux de la politique extérieure allemande. En 1996 déjà, l’Ambassade grecque à Bonn avait publié un sévère avertissement quant aux suites ensanglantées qu’entraînerait un plus large effritement de l’Europe du Sud-Est. La nouvelle répartition de la région «ne saurait se faire sans provoquer des guerres terribles et des hécatombes en série», voilà sa mise en garde, publiée trois ans avant l’attaque contre la Yougoslavie et la scission violente du Kosovo initiée ainsi.3 L’intervention du porte-parole de l’Ambassade grecque se dressait notamment contre le directeur fondateur du «Europäisches Zentrum für Minderheitenfragen» (EZM, Centre européen des problèmes de minorités), une organisation de front installée sur place pour donner du support à la politique extérieure allemande dans la région. Le subtil travail de conviction, entamé par de telles organisations, miserait sur «un réexamen des frontières entre les états existant depuis plus de 70, respectivement 80 ans».4

Solution nulle

A part la Grèce et la Roumanie, ce sont la Slovaquie, Chypre et l’Espagne qui résistent aux tentatives allemandes. Tandis que la Slovaquie ainsi que la Roumanie craignent les aspirations séparatistes d’une minorité de langue hongroise, Chypre aimerait éviter chaque pas susceptible de renforcer l’autonomie de la partie septentrionale de l’île. L’Espagne, finalement, se trouvant menacée par des mouvements séparatistes concernant le Pays basque et la Catalogne, insiste sur la nécessité que toute scission de régions entières du pays ne se fasse qu’avec l’accord préalable du gouvernement central,5 position que le secrétaire d’Etat des relations envers l’EU vient de confirmer. Dans un texte de base, publié récemment dans le quotidien espagnol au plus large tirage, El Paìs, proche des socialistes formant le gouvernement, on peut lire qu’il ne s’agit «décidément pas de solution pour les Balkans si l’on dote, de l’extérieur, une région d’un pays souverain du droit à l’autodétermination».6 Et les cercles de l’opposition conservatrice s’en font l’écho en disant, quant à l’imminente poursuite du processus d’effritement des états de l’Europe du Sud-Est, que «nous ne devons pas réitérer les fautes du passé».7

Conflit imminent

La résistance au sein de l’EU n’est pourtant pas considérée comme insurmontable; or, insiste-t-on du côté allemand, Athènes ne peut pas nier le fait que l’Allemagne constitue, quant au marché extérieur, le principal partenaire de la Grèce. En dépit de cela, c’est l’heure des avertissements qui courent tous azimuts, faisant état d’une scission imminente en matière de politique adoptée quant à l’Europe du Sud-Est. Leur arrière-fond est nourri par des affirmations venant de Washington qui disent que les Etats-Unis, face à un veto russe au Conseil de sécurité de l’ONU, pourraient envisager la reconnaissance unilatérale d’un Etat indépendant du Kosovo. Des membres de l’UE pourraient être tentés d’adopter cette attitude, s’exposant ainsi, face aux adversaires de toute sécession tels que l’Espagne et la Grèce, à un conflit à haut risque de dégénérer, telle la mise en garde, datant de décembre 2006 déjà, par le spécialiste de la politique étrangère allemande au sein du FDP (parti libéral), M. Rainer Stinner.8

Une paralysie de la politique en Europe du Sud-Est est sensée être très embarrassante puisque la reprise de la gestion du protectorat du Kosovo par l’UE est imminente. Comme l’affirment des cercles autour du délégué du Kosovo auprès de l’ONU, ce sera à l’UE qu’on conférera le contrôle du gouvernement de sécession ainsi que la compétence d’annuler des lois et de veiller au recrutement des postes les plus importants en matière d’économie. De même, les troupes d’occupation resteront déployées sur le terrain.

Des principes généralisables

Lors de sa tentative de rallier le président russe à la politique allemande de sécession, la chancelière Merkel a échoué dimanche dernier. M. Poutine reste sur sa position d’une solution du conflit d’après des principes généralisables et mondialement solides. Moscou annonce donc des conséquences: Si l’Ouest s’empare d’une partie du territoire de la Serbie, allié traditionnel de la Russie en Europe du Sud-Est, la Russie, de son côté, se réserverait des mesures semblables en Géorgie et Moldavie et en encouragerait les mouvements de sécession. Ces deux pays sont des états à orientation pro-occidentale.

Course aux armements

En des termes désignés comme «émotionnels» par la presse allemande et sans plus de précisions, le président russe a classé la sécession du Kosovo dans le contexte des tendances actuelles. Selon M. Poutine, «le problème des rapports actuels internationaux consiste en le fait que les principes fondamentaux du droit international sont de plus en plus méprisés.»9

Ce nihilisme en matière de droit est, selon M. Poutine, «très dangereux»: Il ôterait, à la politique internationale de puissance, le reste de son rôle normatif, mènerait au fait que les petits états ne se sentent plus en sécurité et inciterait les grands états à la course aux armements.» Ceux qui se voient vainqueurs de la guerre froide, voudraient dès lors partager le monde selon leur propre devise, a expliqué le président russe. Ce n’est certainement pas dans l’intérêt général «que la stabilité internationale est sapée dans ses fondements.»

Source: www.german-foreign-policy.com, 23/1/07

(Traduction Horizons et débats)

* * *

hd. Ce rapport du service d’information électronique allemand «german-foreign-policy.com» est important à plus d’un titre. D’un côté il rappelle encore une fois que l’Allemagne a été d’une complicité outre-mesure quant aux tragédies qui se sont produites les 15 dernières années en ancienne Yougoslavie. De l’autre côté, il montre nettement qu’en Europe il y a de la résistance contre cette politique allemande contraire au droit international et orientée vers des intérêts hégémoniques. En troisième lieu il met en évidence que ce ne sont ni le droit à l’autodétermination des peuples si fort réclamé, ni le droit international qui jouent un rôle dans la construction des frontières futures en Europe du Sud-Est, mais une politique de puissance dirigée depuis l’extérieur.

Les victimes de cette politique sont les différents peuples de l’ancienne Yougoslavie; car on ne les a pas aidés à résoudre leurs conflits de façon pacifique en en se référant aux expériences positives et multiples faites dans la vie commune d’un état multiethnique, mais on a semé la zizanie et la violence – avant d’y introduire la guerre.

La proposition faite par l’Envoyé spécial de l’ONU, M. Martti Ahtisaari, n’y changera pas grand chose. Au contraire: C’est une humiliation, ignorant l’histoire des Serbes vivant à l’intérieur et à l’extérieur du Kosovo. De même pour le peuple albanais, les choses n’iront guère mieux que pendant les sept années qui ont suivi la guerre d’agression de l’OTAN. Les conseillers britanniques et américains «des leaders politiques» du Kosovo devaient savoir sous les ordres de qui ils travaillaient. Même la «Frankfurter Allgemeine Zeitung» en a parlé le 2 février. Le Kosovo deviendra, vraisemblablement, un protectorat de l’UE de longue durée, avec la gigantesque base militaire américaine de Camp Bondsteel planifiée pour servir dans les guerres à venir.

Il est très important de se rappeler que les tragédies des peuples de l’ancienne Yougoslavie ne sont pas un destin «fait maison» mais un destin importé de l’extérieur et avant tout – malheureusement, il faut le répéter – une œuvre de destruction délibérée des politiques allemande, anglaise et américaine. Que l’on demande des comptes à ceux qui en sont responsables n’est qu’une conséquence logique de la réflexion sur l’état de droit.

1  V. Greece pursues Balkan «arc of stability» in: Washington Times du 15/1/07

2 V. à ce sujet les différents rapports de base sur le site www.german-foreign-policy.com, notamment: Die Föderalistische Union Europäischer Volksgruppen/ Das Europäische Zentrum für Minderheitsfragen/Strategische Arbeitsteilung Berlin: «Balkan der Volksgruppen und Regionen» sowie «Europa der Regionen für Jugoslawien».

3 V. Papadot, Andreas (Ambassade Grecque à Bonn): Albanische Minderheiten; dans Frankfurter Allgemeine Zeitung du 30 août 2006, cité d’après Goldenach, Walter von et Minow Hans-Rüdiger: Von Krieg zu Krieg. Die deutsche Aussenpolitik und die ethnische Parzellierung Europas, Munich 1999

4 Voir le rapport de base sur www.german-foreign-policy.com: Das Europäische Zentrum für Minderheitenfragen und Parteiübergreifende Steuerungsgruppe.

5 Voir en la matière aussi le rapport de base intitulé «Abmontiert» sur www.germain-foreign-policy.com

6 Voir „Kosovo- el limbo de Europa», dans: El Paìs du 22 janvier 2007

7 Voir: «Un diputado del PP y observador de la OSCE destaca la «transparencia» de los comicos serbios», dans: Terra Espana du 22 janvier 2007

8 Voir «Ein Plan B für Kosovo», dans: Frankfurter Allgemeine Zeitung du 18/12/06

9  Entretien du 21/1/07 entre la Chancelière allemande et le Président russe à Sotchi; notes prises lors de la conférence de presse.

 

(Horizons et débats, 14 février 2007, 7e année, N°6)

mise à jour  le 16/02/07