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«L’individualité ne peut se développer qu’à partir d’un lien stable avec des adultes attentionnés»
par Birgitta vom Lehn
Gorgon Neufeld, psychologue du développement, travaille depuis 30 ans dans son cabinet de Vancouver avec des jeunes difficiles à éduquer. Ce père de cinq enfants est chargé d’enseignement et de recherche à l’Université de Colombie Britannique. Il y a deux ans, lorsque sont livre «Hold On To Your Kids» parut, il devint un best-seller chez Amazon.ca en l’espace de quelques semaines. Il a été traduit depuis en 14 autres langues. (Gordon Neufeld/Gabor Maté: Retrouver son rôle de parent.)
Welt.de: Le sujet des soi-disant enfants perdus, que vous abordez dans votre livre, ronge-t-il vraiment le cœur des parents?
Gordon Neufeld: Beaucoup de parents n’ont pas seulement le sentiment de perdre leurs enfants, mais se sentent eux même quelque peu perdus et n’ont aucune idée de ce qu’ils doivent faire.
Vous rapportez qu’en Amérique du Nord, le taux de suicide chez les 10 à 14 ans, effroyablement élevé, a quadruplé depuis 1950. Quelles en sont les raisons?
Le suicide est le signe d’une grande et profonde frustration. Comme les relations affectives sont ce dont les enfants ont le plus besoin, on peut en déduire que ce sont les relations affectives des enfants qui ne sont pas developpées comme il l’aurait fallu. Je suis persuadé que la perte de relations affectives fortes avec des adultes est la raison principale d’une frustration croissante. Des données scientifiques ont montré que plus les enfants du groupe étudié s’orientaient vers des personnes du même âge, plus il y avait de suicide.
Voyez-vous ce danger également venir en Europe?
Oui, car j’ai l’impression que les Européens n’ont pas assez conscience de ce en quoi leur richesse consiste, et qu’ils commencent à sacrifier leur culture et leurs traditions sur l’autel des promesses de la prospérité économique. Quand le matérialisme prend le dessus sur la culture, le savoir intuitif des relations affectives se perd. Cela a été le cheminement américain. Le risque existe que l’Europe suive la même voie.
Voulez-vous dire qu’il est devenu difficile pour des parents aujourd’hui de construire une bonne relation avec leurs enfants et surtout de la conserver?
Oui. Je ne crois pas que le rôle parental doive se concevoir comme une activité consciemment exercée. Autrefois la culture, la société et la tradition maintenaient les enfants dans le cadre d’une relation saine avec leurs parents. Aujourd’hui les parents sont les laissés pour compte d’une société qui se consacre uniquement à gagner de l’argent. Un autre problème est que la société a élaboré le culte des experts. Plus les parents s’en remettent à ces experts, moins ils se sentent compétents. Ils perdent leur dignité et leur bon sens en matière de connaissance de l’être humain, tandis que les experts gagnent de l’argent en prodiguant des conseils. Personne ne pense au fait qu’en éducation, la clé de la réussite ne se trouve pas dans ce que l’on fait, mais dans ce que l’on représente pour nos enfants. Obnubilés par la volonté de tout bien faire, nous ne voyons pas que l’enjeu est ailleurs, dans la relation.
En Allemagne on réclame de plus en plus une assistance externe pour des jeunes enfants de moins de trois ans. Est-ce le bon chemin?
C’est un chemin dangereux. Les enfants ont besoin d’une relation affective intense avec leurs parents. Et le développement d’une relation affective a besoin de temps. Pendant les premières années de la vie, l’enfant établit une liaison par le fait qu’il est avec ses parents et qu’il les imite. Ensuite l’enfant fait l’expérience de l’affection, par le sentiment d’appartenance et par le fait qu’on lui attribue reconnaissance. C’est seulement dans des circonstances adaptées que peut se développer une affection morale et émotive. Un enfant a besoin d’au moins cinq ans pour développer des liens profonds, qui puissent servir de fondement à une éducation et qui soient suffisamment forts pour que la relation se maintienne, même lors d’une séparation physique. Celui qui dérange ce processus tue la poule aux œufs d’or.
Vous écrivez aussi dans votre livre que l’on ne peut pas faire tourner la roue de l’histoire dans l’autre sens. Le problème, dites-vous, n’est pas que les deux parents travaillent, mais que nous ne prenons pas assez en compte les besoins affectifs des enfants dans leurs relations avec ceux à qui ils sont confiés journellement. Comment pourrions nous améliorer cela?
Avec des choses très simples. Par exemple il ne suffit pas qu’une nourrice soit digne de confiance, disponible et qualifiée. L’enfant doit encore accepter cette personne comme point de repère. Cela pourrait être préparé par une invitation à un repas en commun ou par la participation à une activité familiale. Quant aux enseignants, ils ne devraient plus se limiter à leur stricte discipline, mais être plus fortement présents dans les couloirs, dans les cours de récréation et dans les cantines, afin d’entrer en vraie communication avec leurs élèves. Les jardinières d’enfants pourraient faire des visites à domicile, pour montrer à l’enfant: je m’intéresse à toi.
Quand nous parlons d’enfants, nous entendons le plus souvent de petits enfants. Qu’en est-il des plus âgés? Les avons-nous perdus de vue?
Oui, et surtout nous avons complètement perdu de vue combien la relation affective verticale entre les générations est importante pour les jeunes. Nous pensons toujours qu’il s’agit, dans l’adolescence, de devenir une personnalité propre. Cela est vrai aussi, mais cette individualité ne peut se développer qu’à partir d’une liaison stable avec des adultes attentionnés.
Est-ce que l’autonomie précoce, vers laquelle nous poussons nos enfants, présente l’inconvénient que nous les laissons trop tôt seuls?
Exactement. La contrainte d’indépendance leur nuit à eux comme à nous. La recherche montre qu’il en est ainsi déjà chez les jeunes enfants: si des parents exigent constamment que leurs enfants encore petits marchent seuls, cela amène ceux-ci à vouloir être portés à tout prix. A l’inverse, des parents qui portent très souvent leurs enfants éduquent des enfants qui voudront marcher seuls. C’est porter qui est notre devoir. Pour la transformation de nos enfants en adultes, la nature s’en occupe. Un deuxième problème est que l’autonomie ne peut être accélérée sous la contrainte. Le cas échéant, les enfants reportent leur dépendance sur d’autres, le plus souvent sur des camarades du même âge, ce qui mène le développement de l’individu à une impasse.
Que peuvent faire les parents d’enfants pubertaires pour ne pas perdre le lien avec eux?
Ils doivent garder à l’esprit qu’ils sont, tout comme avant, le premier choix pour leur enfant. L’enfant peut se sentir un peu à l’étroit, mais si les parents se retirent, c’est rapidement la nagée. Il est important de se souvenir que nous ne pouvons effectuer un travail éducatif efficace que si le cœur de notre teen-ager nous est acquis. La relation est donc l’investissement le plus important pendant l’adolescence. […] Les jeunes ayant une intense relation avec leurs parents ont la meilleure chance de vivre un bon développement vers leur maturité, sans pour autant être obligés de repousser leurs parents. Ils ont besoin de nous, tout comme avant, même si cela ne paraît pas évident. •
Source: Welt.de du 10/2/07 (Traduction Horizons et débats)
(Horizons et débats, 10 mars 2007, 7e année, N°9)
mise à jour le 13/03/07