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Déclaration du cardinal Karl Lehmann, président de la Conférence épiscopale allemande à l’issue de son pèlerinage(*)
Nous montons maintenant dans l’avion pour rentrer en Allemagne après avoir passé en Terre sainte des journées intenses, riches en expériences. Il faudra un certain recul pour assimiler ces nombreuses impressions. Aussi me contenterai-je aujourd’hui d’un résumé provisoire.
C’était la première fois que le Conseil permanent de la Conférence épiscopale allemande, c’est-à-dire les évêques des 27 diocèses allemands, effectuait un pèlerinage en Terre sainte. Il s’agit en outre, abstraction faite d’une réunion à Rome, de la première réunion du Conseil permanent à l’étranger. Je crois pouvoir parler au nom de mes frères en disant que nous ne regrettons pas cette expérience. Au contraire, nous sommes heureux d’avoir fait ce pèlerinage. Il importe beaucoup aux évêques allemands de vivre et de rénover leur communauté, expérience qui leur donne un nouvel élan et davantage de force dans la poursuite quotidienne de leur mission.
C’est essentiellement en tant que pèlerins que nous avons foulé la Terre sainte. Nous désirions remonter aux sources de la foi biblique, de la foi chrétienne. Il est enrichissant pour nous évêques de renouveler notre croyance et notre mission à partir de ses fondements, et cela non pas individuellement mais en commun. Aussi avons-nous célébré la sainte messe et lu le bréviaire de l’Eglise dans d’importants lieux de pèlerinage chrétien, dans l’église de la Multiplication des Pains et des Poissons et dans celle de la Primauté de Pierre à Tabgha, devant la grotte de l’Annonciation à Nazareth, dans l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem, dans l’Eglise Sainte-Catherine, près de la grotte de la Nativité à Bethléem et, aujourd’hui, avec les bénédictins allemands, dans la basilique de la Dormitio sur le mont Sion à Jérusalem. Ainsi nous ne sommes pas entrés en contact uniquement avec les sanctuaires témoins du christianisme mais nous avons également ressenti la présence salutaire de Dieu à notre époque.
Je voudrais insister sur le fait que, tout au début de notre voyage, on nous avait donné l’occasion de participer à la bénédiction de la première pierre d’une annexe du monastère des Bénédictins. Nous sommes heureux que la communauté bénédictine puisse accueillir continuellement des novices.
Au cours de notre voyage, nous avons attribué une grande importance au dialogue avec les chrétiens vivant sur place et à la visite de leurs institutions et écoles. Nous avons dit combien nous nous sentions liés aux chrétiens vivant en Terre sainte, minorité qui ne représente qu’environ 2% de la population. Ils vivent souvent dans des conditions difficiles, particulièrement en ces temps de conflits violents où les minorités souffrent de leur marginalité sociale. En Israël, étant à la fois Arabes et chrétiens, ils sont doublement marginalisés. Dans les territoires palestiniens, ils sont exposés à un islamisme croissant. Le nombre élevé de ceux qui quittent la région continue de nous inquiéter.
En Galilée, à Bethléem, à Nazareth, à Ramallah et à Jérusalem, nous avons rencontré des chrétiens et des paroisses chrétiennes qui nous ont fait partager leurs expériences quotidiennes. Nos frères épiscopaux, Mgr Elias Chacour, archevêque de l’Eglise orthodoxe grecque, Mgr Paul Sayah, évêque de l’Eglise maronite, Mgr Giacinto Marcuzzo, Mgr Antonio Franco, archevêque, Nonce Apostolique du Saint-Siège en Israël et à Chypre et Délégué Apostolique à Jérusalem et en Palestine, Mgr Michel Sabbah, patri-arche latin de Jérusalem aussi bien que de nombreux prêtres et membres d’ordres religieux nous ont décrit la situation des chrétiens de manière très évocatrice.
Nous avons appris qu’en Terre sainte, l’Eglise catholique est vivante et qu’elle se manifeste non seulement par ses activités culturelles mais par son travail social. A l’Ecole salvatorienne de Nazareth, à l’Ecole Schmidt de Jérusalem-Est et à l’Université catholique de Bethléem, nous avons été témoins de la collaboration entre étudiants chrétiens et musulmans. Le Caritas Baby Hospital à Bethléem, où l’on s’efforce, dans des conditions difficiles, d’apporter une assistance médicale efficace aux familles palestiniennes et à leurs enfants, est un exemple de l’engagement social de l’Eglise. On constate à quel point l’Eglise, en Terre sainte, apporte sa contribution à la vie sociale grâce à ses écoles et à ses institutions sociales.
A cet égard, la question de la situation juridique de l’Eglise et de l’imposition des organisations et des biens ecclésiastiques importent beaucoup, comme nous l’avons clairement exposé lors d’un entretien avec Shimon Peres, Vice-Premier ministre d’Israël. Il a assuré notre délégation – et nous nous en réjouissons – qu’il ferait accélérer les négociations en cours entre Israël et le Vatican.
Quant à nous, nous continuerons de faire notre possible pour témoigner notre solidarité à la minorité chrétienne vivant sur place. Nous voulons contribuer à ce que les chrétiens vivant ici aient un avenir. La Terre sainte ne doit pas se transformer en musée de plein air du christianisme. Le libre accès aux sanctuaires doit être garanti aux adeptes de toutes les confessions. Nous encouragerons donc expressément tous les croyants à entreprendre des pèlerinages en Terre sainte.
Une des stations les plus importantes de notre voyage fut la visite du mémorial de la Shoah de Yad Vashem. Ce fut un moment bouleversant pour nous tous. Là-bas, nous avons souligné que le devoir s’impose à tous les Allemands, et en dernière analyse à l’humanité tout entière, de réfléchir au génocide du peuple juif, et cela aussi bien à l’avenir qu’aujourd’hui. C’est cette idée que j’ai voulu exprimer en écrivant dans le livre d’or: «Personne ne peut être libre s’il cherche à se libérer du souvenir de la Shoah.»
C’est dans cette perspective que je suis particulièrement reconnaissant de l’accueil chaleureux que le Grand Rabbin ashkénaze d’Israël, Yona Metzger, a réservé à notre délégation emmenée par le président de notre Commission pour les relations juives à Jérusalem. Cela montre que nous avons pu commencer, au cours des dernières décennies, de nouveaux chapitres du dialogue entre chrétiens et juifs.
Il est évident qu’un but important de notre voyage consistait aussi à nous informer sur la situation politique en Terre sainte. Du côté israélien, nous avons eu des entretiens avec Shimon Peres et Avi Primor, ancien ambassadeur d’Israël en Allemagne. De l’autre côté, nous avons rencontré Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, de même que des hauts fonctionnaires. Au cours de ces entretiens, il est apparu clairement à quel point la situation actuelle était dans l’impasse et combien précaire était l’espoir d’aboutir à une solution viable pour les deux parties. Les Israéliens ne cessent d’insister sur la sécurité qu’ils voient menacée continuellement par des terroristes. De l’autre côté, les Palestiniens voient dans l’occupation des territoires palestiniens par Israël l’unique source du conflit. A la suite de nos rencontres, il nous est apparu que la confiance entre les deux parties en conflit, qui a toujours été ténue, s’était encore amenuisée. Nombreux sont ceux qui pensent que cette perte de confiance sera irréparable. On se trouve là dans une impasse dangereuse. C’est ce qui nous a attristés le plus, en dépit de quelques lueurs d’espoir, surtout après nos rencontres avec des jeunes gens.
De plus, chez les Palestiniens, l’impression s’est accentuée qu’avec l’extension des colonies, la construction du Mur, la création de réseaux routiers séparés et le système des postes de contrôle, on a créé des faits accomplis qui tendent à consolider le statut quo. Il nous a semblé que l’ensemble des mesures a certes amélioré la sécurité d’Israël mais qu’elle ne sert pas la paix à longue échéance.
Notre statut d’évêque nous défend de jouer les médiateurs politiques ou de proposer des solutions à la crise. En revanche, nous pouvons, nous devons même, attirer sans cesse l’attention sur les souffrances humaines. Nous sommes conscients des peurs des Israéliens face aux menaces terroristes et au fait que le droit de leur Etat à exister est toujours nié par certains. Nos visites en Cisjordanie nous ont appris dans quelles conditions catastrophiques vivent les Palestiniens: chômage atteignant environ 60%, impossibilité absolue de circuler librement, ce qui sépare en permanence beaucoup de familles, traitement vécu par beaucoup de Palestiniens comme humiliant lors du passage des postes de contrôle, tout cela désespère de nombreux Palestiniens, poussant certains vers l’extrémisme politique et religieux. A cet égard, la situation à Bethléem nous a semblé particulièrement alarmante: la population a l’impression, face au tracé du Mur, d’être encerclée.
Toujours est-il que nombreux sont ceux qui, également au sein de l’Eglise, nourrissent un certain espoir eu égard à la reprise des efforts du Quartet et à la présidence allemande du Conseil européen. Mais face à la réalité, ces espoirs doivent rester modestes. Cela vaut également quand l’on considère ce que l’Eglise peut faire pour contribuer à la solution du conflit sur place et dans le monde. Et pourtant notre foi nous pousse fondamentalement à garder l’espoir. L’occasion nous en est donnée par le courageux témoignage des Eglises en Terre sainte, notamment des ordres religieux, qui contribuent fortement aux efforts en vue d’une réconciliation.
Nous adressons ici même un grand merci à Harald Kindermann, ambassadeur d’Allemagne en Israël, et à Jörg Ranau, directeur de la Représentation permanente de la République fédérale d’Allemagne à Ramallah. Nous remercions également le Deutscher Ver-ein vom Heiligen Lande qui a grandement contribué à la réussite de notre pèlerinage. •
(*) Communiqué du cardinal Karl Lehmann, président de la Conférence épiscopale allemande, à l’issue du pèlerinage du Conseil permanent de la Conférence épiscopale allemande en Terre sainte, du 26/2 au 4/3/07. Communiqué de presse de la Conférence épiscopale allemande du 4/3/07. (Traduction Horizons et débats)
(Horizons et débats, 26 mars 2007, 7e année, N°11)
mise à jour le 26/03/07