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Visite du Conseil permanent de la Conférence épiscopale allemande au mémorial de Yad Vashem (Jérusalem)

Discours du cardinal Karl Lehmann,  président de la Conférence épiscopale allemande (2 mars 2007)

«Pendant leur visite en Terre sainte, les évêques allemands ont vécu des moments de bonheur. Mais ce pèlerinage dans la patrie de Jésus n’aurait pas été complet et authentique si notre chemin ne nous avait pas également conduits au mémorial de Yad Vashem. Ce ne sont pas les attentes justifiées d’autrui qui ont guidé nos pas là-bas. En tant qu’Allemands, nous aurions renié notre histoire, nous nous serions reniés nous-mêmes si nous n’avions pas visité ce lieu de mémoire. Nous, évêques d’Allemagne, faisons nôtre ce que le pape Benoît XVI a déclaré lors de son discours dans l’ancien camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau le 28 mai 2006: «Il m’était impossible de ne pas venir ici. Je devais venir.»

Nous nous sommes rassemblés à Yad Vashem pour nous incliner devant les victimes d’un crime contre Dieu et contre l’humanité qui fut, comme l’a dit le Saint Père, «sans équivalent dans l’histoire». Nous évoquons le souvenir du meurtre de six millions de Juifs qui, à l’époque du national-socialisme, furent assassinés par des Allemands et au nom du peuple allemand. Ils furent victimes du fanatisme raciste qui a exacerbé les forces du mal qui sommeillent en l’homme et ils les ont poussées au paroxysme. La Shoah – c’est ainsi que les Juifs appellent ce massacre systématique – Auschwitz, comme nous disons en Allemagne par référence au nom du plus grand camp de la mort, ne doit pas être oublié. C’est notre devoir à l’égard de ceux qui furent conduits par millions à la mort, ainsi que du peuple juif tout entier qui restera à jamais marqué par ce crime. Nous devons aussi tourner nos pensées vers les générations montantes de tous les peuples dont l’avenir ne peut pas être assuré s’ils tournent le dos à l’abîme de notre civilisation et aux hommes qui ont, lors de la Shoah, piétiné ouvertement la dignité de l’humanité. Ce qui est valable d’une façon générale pour toutes les nations l’est tout particulièrement pour le peuple allemand: Personne ne peut être libre s’il cherche à se libérer du souvenir de la Shoah.

Aujourd’hui nous, Allemands, plus de 60 ans après avoir été libérés du national-socialisme, ne devons pas nous affranchir du poids que ces crimes monstrueux d’hier font peser sur nous. Nous sommes conscients de notre complicité et nous éprouvons encore de la honte.

Beaucoup d’entre nous avons mis longtemps à accepter cette culpabilité. Certains la refoulent encore aujourd’hui. D’une façon générale, notre peuple a appris à reconnaître que beaucoup plus d’Allemands qu’il ne veut l’admettre se sont rendus personnellement coupables. Nous refusons l’idée de faute collective. Mais une approche morale aiguë qui refuse l’idée de culpabilité collective nous fait comprendre que ce ne sont pas seulement les auteurs directs et le gouvernement qui sont coupables. Sont responsables de complicité à des degrés divers ceux qui ont refusé de voir. Personne ne nie les pressions qui s’exerçaient sur la population, la désinformation et les mesures d’intimidation. Mais même si les générations suivantes s’interdisent toute présomption dans leur jugement, ce que les évêques allemands ont souligné, lors de leur discours à l’occasion du 60e anniversaire de la libération du camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz, le 25 janvier 2005, ne peut être mis en doute: Nous «pouvons exiger de notre peuple qu’il reconnaisse qu’Auschwitz fut possible également parce que trop peu de gens ont eu le courage de résister».

L’Eglise a également dû se soumettre à un douloureux examen de conscience qui ne peut pas simplement cesser aujourd’hui. Nous nous demandons si, à l’époque des persécutions de nos concitoyens juifs, notre Eglise a suffisamment prêté attention aux voix des désespérés et à celles des morts. Nous devons rendre des comptes sur la longue histoire de l’antijudaïsme chez les chrétiens et dans l’Eglise et nous devons relever le défi de la question posée par la Commission du Vatican pour les relations avec le judaïsme, celle de savoir «si la persécution des Juifs n’a pas été favorisée par des préjugés antijudaïques» alors largement répandus chez les chrétiens (Nous nous rappelons: réflexion sur la Shoah, 1998). Nous nous rappelons également l’aveu de culpabilité de l’Eglise catholique que le pape Jean-Paul II a exprimé le 12 mars 2000. Il fait état d’une «dette envers Israël» que le Saint Père a reconnue lors de son pèlerinage au Mur des lamentations la même année: «Fais en sorte, a-t-il déclaré alors, que les chrétiens pensent aux souffrances endurées par le peuple d’Israël, qu’ils reconnaissent les péchés que nombre d’entre eux ont commis «à l’égard du peuple de l’Alliance et des bénédictions».

Nous sommes reconnaissants de pouvoir commencer, au-delà des tombes de l’histoire, un nouveau chapitre prometteur de relations entre chrétiens et Juifs que nous reconnaissons comme nos «grands frères en croyance». Nous, catholiques d’Allemagne, sommes particulièrement tenus de suivre cette voie du renouvellement et de la réconciliation. Les mots d’accueil cordiaux que le Grand Rabbin Jona Metzger, lui aussi d’origine allemande, a adressés ces jours derniers à notre délégation d’évêques à Jérusalem nous renforce dans la certitude que la confiance a grandi. De nouvelles voies de convergence ne sont pas seulement possibles, nous avons déjà commencé à les suivre ensemble.

C’est plein de reconnaissance que nous, évêques, avons pu nous retrouver aujourd’hui dans l’«Allée des Justes» à Yad Vashem devant la plaque évoquant la mémoire du cardinal Joseph Höffner, ancien archevêque de Cologne, qui fut pendant de longues années président de la Conférence épiscopale allemande. Au mois de décembre de l’année dernière, nous avons fêté le centenaire de sa naissance. Sous le régime national-socialiste, un jeune prêtre, Joseph Höffner, avait caché une jeune fille juive et l’avait sauvée de la machinerie exterminatrice. Il est le symbole de tous les ecclésiastiques qui se sont résolument opposés aux crimes des nazis. On honore la mémoire de certains d’entre eux à Yad Vashem. En honorant celle du cardinal Joseph Höffner, qui n’a jamais parlé de son acte salvateur, nous rendons hommage aujourd’hui à tous ceux qui, dans les heures les plus sombres de notre histoire, quelle que fût leur croyance ou leur conception du monde, se sont refusés à renier leur humanité. Sa foi courageuse et son inébranlable humanité sont pour nous catholiques et évêques un exemple qui nous engage à faire de même.

S’incliner aujourd’hui devant le cardinal Höffner signifie également vouloir continuer le combat contre le fléau de l’antisémitisme qui, aujourd’hui encore, sévit en Allemagne et ailleurs en Europe. L’Eglise se doit d’être présente là où la xénophobie et le racisme prospèrent et où des idéologies destructrices menacent la coexistence pacifique des hommes. Nous avons le devoir d’être des manifestations du refus divin de la haine et de l’exclusion dans notre monde de discorde.»

Source: communiqué de presse  de la Conférence épiscopale allemande  (Traduction Horizons et débats)

 

(Horizons et débats, 26 mars 2007, 7e année, N°11)

mise à jour  le 26/03/07