accès direct aux numéros

Journal favorisant la pensée indépendante,
l'éthique et la responsabilité

Pourquoi certains représentants de premier plan de la gauche européenne
se mettent-ils soudain à critiquer la politique américaine?

par Karl Müller, Allemagne

Des socialistes français, britanniques et allemands de premier plan multiplient ces derniers temps les critiques à l’encontre des USA. Et cela parallèlement à des critiques venant de Russie et même des Etats-Unis.

A première vue, il s’agit là de réactions au discours dans lequel le président Bush a annoncé que la poursuite et l’extension de la «guerre contre le terrorisme international» allait prendre des années et a parlé d’un «axe du mal» à combattre en mentionnant explicitement l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord. A y regarder de plus près, on se rend compte que derrière ces réactions se cache un programme politique pour lequel on a parcouru un bout de chemin commun avec les Etats-Unis mais où s’affirme maintenant d’autant plus nettement une volonté de puissance.

Ceux qui se sont exprimés ne sont pas des pacifistes. Les Français Jospin, Védrine et Richard, les Allemands Schröder, Fischer et Vollmer, les Britanniques Straw et Blair, le Russe Poutine et les Américains Gore, Holbrooke et Albright sont plutôt des partisans de la guerre. Et ce qui est au centre des déclarations, ce n’est pas la guerre mais la critique unanime de l’unilatéralisme du gouvernement américain, le manque de concertation avec les «alliés» et l’indifférence à l’égard des Nations unies.

C’est la duplicité de Tony Blair qui apparaît ici avec le plus de netteté: d’une part, il appuie les critiques de son ministre des affaires étrangères à l’égard des Etats-Unis et d’autre part il se révèle l’Européen le plus favorable à de nouvelles guerres.

En même temps, on propose une analyse matérialiste du terrorisme: c’est la pauvreté généralisée du tiers-monde qui en serait la cause. Mais on oublie que le terrorisme international s’est développé afin d’instrumentaliser des objectifs politiques. Des gens comme Ben Laden sont riches et entretiennent des liens étroits avec les responsables politiques américains, britanniques et arabes. Ils ne font que se servir de la pauvreté. Les pauvres de ce monde ne sont pas des terroristes, ce sont les victimes des grandes puissances et du terrorisme.

Critiques inspirées
par l’humanisme?

Daniel Cohn-Bendit, ancien révolutionnaire soixante-huitard et actuel député au Parlement européen, a également critiqué les Etats-Unis et exposé sa vision d’avenir. Il y a maintenant trois ans que l’OTAN, à Washington, a imposé aux Européens une nouvelle doctrine qui envisage de mener des guerres en dehors de son territoire traditionnel. Peu après, le journal Welt am Sonntag a publié un article de propagande sur le spectre de l’islam expliquant que la «région en crise» s’étend de la Turquie à l’Atlantique en passant par tout le Proche-Orient, l’Afrique du Nord et d’autres pays du continent noir dont le Soudan. Cohn-Bendit n’avait rien à dire aux projets élaborés au quartier général de l’OTAN. Pendant trois ans, il n’a pas jugé bon de parler en faveur de la paix. Et aujourd’hui encore, il ne fait que passer d’un camp des partisans de la guerre à l’autre, avec Tony Blair. Dans les «perspectives d’avenir» qu’il a exposées dans le Spiegel du 18 février, il écarte tout d’abord les objectifs de l’ancienne gauche et prend ses distances à l’égard du néolibéralisme. Là aussi on peut se poser la question de savoir pourquoi lui et ses semblables se sentaient si bien dans le lit du grand capitalisme mondial et de la globalisation et pourquoi ils ont mené avec tant d’acharnement la lutte contre l’Etat-nation et le bien commun. Aujourd’hui encore, il formule ses «valeurs» pour le monde entier: «démocratie, constitution, séparation des pouvoirs, reconnaissance des droits généraux et des libertés individuelles, y compris l’égalité des sexes; débat, ironie, ambivalence, tolérance». Ce faisant, il applique les techniques modernes de manipulation de l’opinion consistant à donner des contenus nouveaux à des termes à connotation positive. Tout de suite après, il cite l’organisation habilitée à imposer ces valeurs: «Ce sont les Nations unies qui ont depuis longtemps codifié dans leur Charte ces normes universelles qu’il nous arrive pourtant encore de considérer comme un produit imposé par l’Occident.» Ensuite, il justifie les guerres de ces dernières années. «Il suffit de faire une lecture minimaliste des droits de l’homme […] pour justifier l’intervention militaire en Afghanistan (ou, auparavant, celles du Kosovo et de Bosnie).» Ce que ces guerres ont imposé, ce sont tout simplement les «conditions du savoir-vivre civique».

Ainsi, pour Cohn-Bendit, il relève du «savoir-vivre civique» de maintenir les Bosniaques dans une dépendance néocoloniale, de bombarder le Kosovo et la République fédérale de Yougoslavie, au point de les faire régresser au moyen-âge et de tuer des milliers de personnes, de bombarder l’Afghanistan, causant ainsi des milliers de morts et plongeant ce pays martyrisé encore plus loin dans l’âge de pierre, après avoir mis en place et soutenu pendant des années ceux dont on se débarrasse aujourd’hui.

Il est évident que les critiques formulées dans les médias par les grands ténors politiques européens, russes et américains ne sont pas dictées par l’humanisme. Mais que cherchent-ils?

Trotski et sa «théorie de la
révolution permanente»

Ceux qui, dans les gouvernements européens, critiquent aujourd’hui la politique américaine sont presque exclusivement des représentants d’une «gauche» internationaliste d’inspiration trotskiste. Il serait trop facile de considérer leurs déclarations comme de simples slogans électoraux.

En 1993, l’Arbeiterpresse Verlags- und Vertriebsgesellschaft (Essen) a publié une nouvelle édition de la «Théorie de la révolution permanente» de Trotski. Selon la préface, cette théorie «n’est aucunement dépassée». Elle apporte «la seule conception du socialisme pertinente pour notre époque», contrairement aux nombreuses variantes nationales – sociales-démocrates ou syndicales. Seule la théorie de la révolution permanente prend en compte la nature fondamentale de l’économie moderne, c’est-à-dire son caractère international, transfrontalier». La révolution socialiste «ne peut pas se réaliser dans le cadre national», elle doit être «un élément de la révolution socialiste mondiale». «Son destin définitif ne peut se décider qu’à l’échelle universelle.»

On refuse l’idée de l’indépendance nationale. En effet, toutes les tentatives de trouver une solution indépendante, nationale au progrès social se sont révélées illusoires. Par conséquent, les efforts nationaux visant à l’indépendance, par exemple dans le tiers-monde, sont un anachronisme historique et un «processus de dégénérescence» qu’il faut combattre.

La fin de la préface dresse un portrait idéologique du monde globalisé. «Reposant sur les innovations technologiques révolutionnaires en matière de microélectronique, de technique des transports et des communications, non seulement le commerce et la circulation des capitaux mais également les processus de production eux-mêmes ont acquis une dimension globale.» Aussi l’Etat-nation s’avère-t-il incompatible avec le «caractère global des forces productives». «Dans ces conditions, le programme de la révolution permanente acquiert une brûlante actualité. Il constitue l’unique fondement d’une réorientation du mouvement des travailleurs. La bourgeoisie n’est pas capable de maîtriser les forces productives qu’elle a elle-même créées.» Nous sommes menacés par un nouveau fascisme ainsi que par la guerre et la classe ouvrière ne peut les combattre qu’«en abandonnant toute forme de nationalisme et en s’unissant à l’échelle internationale sur la base d’une stratégie socialiste».

Fischer et
l’internationalisme imposé

En 1998, quelques mois avant les élections au Bundestag, le futur ministre des affaires étrangères Joschka Fischer avait, dans son livre intitulé Für einen neuen Gesellschaftsvertrag. Eine politische Antwort auf die globale Revolution, renoué avec les réflexions de Trotski sans pour autant mentionner son nom explicitement. Il évoquait Karl Marx et Friedrich Engels qui, «avec leur Manifeste du Parti communiste, ont apporté l’explication la plus évidente de la révolution globale». A l’intérieur de ce cadre idéologique, Fischer critiquait l’ancienne gauche et son attachement aux acquis de l’Etat-nation. Selon lui, la globalisation est non seulement inévitable mais nécessaire au projet de domination mondiale de la gauche. «Karl Marx ne disait-il pas […] qu’«une forme de société ne disparaît jamais avant d’avoir développé toutes les forces productives dont elle est capable et que de nouveaux rapports de production supérieurs ne les remplacent pas avant que leurs conditions d’existence matérielles ne soient apparues au sein même de l’ancienne société». C’est pourquoi la révolution de la globalisation «ne va pas seulement laisser s’effondrer l’ancien ordre mondial mais bien plutôt créer les bases d’un nouvel ordre global.»

En 1998, Fischer écrivait que la globalisation qu’il appelait de ses vœux – et à laquelle il a travaillé au cours des quatre dernières années – ne se créerait «pas du tout dans l’harmonie, la justice sociale et l’absence de violence». Les sociétés occidentales allaient subir des bouleversements considérables qui «détruiraient presque tout dans l’économie, la société, la politique et la culture.»

Les futurs problèmes de la globalisation, écrivait-il en 1998, seront occasionnés par les riches économies occidentales conduites par la superpuissance des USA.

Que faire alors? «Face à l’irrésistible globalisation de l’économie, il serait fatal de tomber dans la renationalisation de la politique de gauche. […] Il convient plutôt d’«imposer l’internationalisme […].»

L’organisation dont la gauche trotskiste veut se servir est l’ONU. Depuis des années déjà, avant tout lors de ses conférences, les représentants des pays socialistes européens et de l’Union européenne expriment avec un extrême autoritarisme une idéologie dogmatique.

Rôle de l’ONU

«Les Nations unies sont le lieu principal de la solution des problèmes globaux», peut-on lire dans le pacte de coalition du gouvernement rouge-vert de 1998. Ce gouvernement considérait alors que sa tâche la plus importante était de «renforcer l’ONU politiquement et financièrement, de la réformer et d’en faire une instance capable de résoudre les problèmes internationaux».

Le résultat en est-il le rapport Brahimi, le Global Compact, etc.? Après tout, un des objectifs du gouvernement rouge-vert était de «sauvegarder le monopole de la force des Nations unies».

Au cours des dernières années, les gouvernements socialistes d’Europe se sont comportés de manière plus capitaliste que bien des capitalistes. Au sein de l’UE, ils ont supprimé de plus en plus de droits nationaux et fait avancer la globalisation. L’objectif visant à créer une société faite de 20 % de superriches (uniquement grâce aux gains boursiers) et de 80 % de pauvres et à éliminer toute la classe moyenne n’a jamais été avoué par ces socialistes. Ils se sont complu dans le camp du grand capital et des bénéfices boursiers et continuent de le faire. Personne ne leur a demandé d’être sincères. Quel spectacle irréel et cocasse offraient les internationalistes Blair, Jospin, Schröder et Fischer en parfaite intelligence avec le représentant des grands groupes industriels George W. Bush! Jugent-ils que l’heure est venue pour eux de prendre à leur tour le leadership et de faire avancer la globalisation?

Le ministre allemand des affaires étrangères Fischer a déclaré, il y a quelque temps, qu’un monde de 6 milliards d’hommes ne pourrait pas être conduit vers un avenir pacifique par l’unique superpuissance mondiale. Cela veut dire qu’il ne tient pas à ce que les USA soient les seuls à mener le monde. Mais il est clair qu’un leadership est nécessaire. Les bureaux et les réseaux informatiques des actuels trotskistes ont-ils remplacé l’Université du parti de Moscou et le KGB? Selon la théorie et ses interprétations politiques, c’est la doctrine trotskiste actuelle qui explique de manière concluante et exhaustive le phénomène «globalisation» avec toutes ses implications et ses conséquences négatives. Elle dit notamment que «la révolution dans un seul pays» est impossible et qu’elle doit être mise en route au plan mondial, que le marché doit continuer de croître pour rendre possible la révolution et que cette croissance n’est possible que grâce à un marché mondial, que le processus révolutionnaire doit être mené jusqu’à son terme ultime par la force et la guerre. Dans sa déclaration relative au Zimbabwe («The Times» du 9 janvier), Tony Blair a montré la voie. Il justifie sa politique hégémonique en Afrique en disant qu’il veut faire de la Grande-Bretagne une «puissance mondiale du bien». Son voyage en Afrique de février avait pour but de réaliser sa vision d’un nouvel ordre mondial dans lequel la Grande-Bretagne jouerait un «rôle central».

Une alternative:
la démocratie directe

En quoi consiste l’alternative? L’idéologie de la globalisation, qu’elle soit inspirée par le marxisme-léninisme ou le grand capital international, nous cache des faits essentiels. Elle n’est pas au service de l’homme mais une effroyable structure mondiale de pouvoir et elle pratique un capitalisme inédit jusqu’ici qui exploite les hommes sans scrupule dans le monde entier. L’anonymat des bénéfices boursiers étrangers à toute réalité sociale exerce des effets ravageurs sur les instincts les plus bas de l’espèce humaine.

Si l’on veut vivre dans la dignité et la liberté et bénéficier de l’Etat de droit et de la démocratie, il est indispensable, aujourd’hui comme hier, de constituer des unités politiques de taille raisonnable gouvernées par la démocratie directe. Elles doivent donner aux populations, à la base, un instrument qui leur permette, grâce à l’initiative et au référendum, de se prononcer sur les questions relatives à leur leur représentation politique ainsi que sur toutes celles à caractère vital qui se présentent entre les élections. C’est le seul moyen de mettre en pratique le droit des peuples à l’autodétermination. C’est plus efficace que tout ce que l’humanité a expérimenté jusqu’à l’époque moderne et plus gratifiant parce les citoyens ont ainsi la possibilité d’exercer une influence. L’Etat social est lui aussi indispensable car il assure la satisfaction des besoins fondamentaux de tous les citoyens sans exception et ne les livre pas aux appétits de profit des entreprises privées et des multinationales. Il ne faut pas abandonner inconsidérément les acquis philosophiques, sociaux et politiques des Lumières qui se trouvent résumés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme et que l’Etat moderne protège et promeut. A une époque où les grandes puissances ont de moins en moins de scrupules à faire la guerre et se préparent au prochain conflit d’envergure, la neutralité défensive et l’engagement humanitaire impartial en faveur des victimes de la politique mondiale acquièrent une plus grande importance existentielle pour la conscience de l’humanité.

La Confédération helvétique a assez bien réussi, au cours des siècles, à trouver une alternative à l’asservissement social et politique et à la politique hégémonique et belliciste. Aussi les nombreuses tentatives d’intimidation, de corruption et d’annexion dont elle a été l’objet ces dernières années sont-elles une atteinte aux acquis de l’humanité qui dépasse largement les frontières du pays.