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Rapport Bergier Des incohérences désormais érigées par Jean-Philippe Chenaux, Centre Patronal, Paudex «En 1944, 1684 juifs venant du catastrophique camp de concentration de Bergen-Belsen quittèrent cet endroit glauque et, en train, vinrent en Suisse. Tous eurent la vie sauve. La Suisse n’a pas à rougir de son passé. Les 1684 concentrationnaires juifs échappant à une mort certaine peuvent en témoigner.» Ainsi s’exprime Pierre Katz, bibliothécaire et écrivain, dans une lettre à «24 heures» (28/3/02) qui se veut «un témoignage d’éternelle reconnaissance à l’égard de la Suisse». Au total, la Suisse accueillit pendant la Deuxième Guerre mondiale quelque 300000 étrangers (internés militaires, émigrants et réfugiés civils, frontaliers et enfants reçus pour de plus ou moins longs séjours). Sur les 51129 réfugiés civils entrés illégalement et internés, 21304 (42%) étaient juifs. La Suède n’en accueillit que 9000, le Royaume-Uni 10000, les Etats-Unis moins de 21000. On chercherait en vain, dans le rapport final de la Commission Bergier, le témoignage du jeune rescapé de Bergen-Belsen ou un schéma explicatif faisant comprendre les tenants et les aboutissants de la politique de survie menée par le Conseil fédéral de l’époque. On y trouve en revanche l’accusation infamante d’une Suisse dont les autorités ont «contribué à la réalisation de l’objectif nazi le plus atroce: l’Holocauste». Après cinq ans de travaux et la publication de 28 volumes pour un coût global de 22 millions de francs, ce qui met le volume au prix de la Bible de Gutenberg, la Commission indépendante d’experts Suisse – Seconde Guerre mondiale (CIE) se défend d’avoir fait œuvre officielle. Cette commission a pourtant bel et bien été nommée et payée par le Conseil fédéral. Or, l’histoire doit être indépendante du pouvoir politique. L’historien Antoine Fleury, dans l’émission de la TSR Droit de Cité du 24 mars, a relevé les dangers d’une «instrumentalisation des historiens par le pouvoir politique». On pourrait aussi parler d’une instrumentalisation en sens inverse: «Le gouvernement et le parlement ne peuvent plus traiter les conclusions de la commission comme des conclusions historiques ordinaires; ils doivent leur confier le statut de vérités historiques privilégiées», a relevé à juste titre le professeur Jörg Fisch, qui enseigne l’histoire contemporaine à l’Université de Zurich («Neue Zürcher Zeitung», 4/12/1999). La composition de la Commission a répondu manifestement à un but de politique extérieure: il fallait qu’elle soit acceptable du point de vue de New York et de Washington. A un journaliste qui lui demandait à Berne s’il allait assister à la présentation du rapport final de la CIE, l’ancien ambassadeur Edouard Brunner répondit: «Pas du tout, il n’y a que dans les pays communistes qu’on fait écrire une histoire officielle» («Le Matin», 24/3/02). L’accès privilégié aux sources assuré à la CIE par l’arrêté fédéral urgent du 13 décembre 1996 a créé une inégalité de traitement au niveau de la recherche. Pour le professeur Fisch, ce n’est que dans la mesure où les conditions d’accès aux archives sont égales pour tous qu’un débat objectif sur d’éventuels points litigieux peut avoir lieu («Neue Zürcher Zeitung», 8/11/1996). C’est dire que l’institution de ce privilège hypothèquera les conclusions de la commission tant que les documents consultés resteront inaccessibles à d’autres historiens. M. Philippe Marguerat, professeur à l’Université de Neuchâtel et membre de la Commission nationale de publication des «Documents diplomatiques suisses», voit dans le rapport Bergier «un travail politique et idéologique»; il qualifie de «catastrophique» la partie consacrée à l’or; quant au professeur Jean-Christian Lambelet, directeur du Créa, à Lausanne, il parle d’«un réquisitoire de procureurs» («24 heures», 23/3/02). Le Temps n’a-t-il pas titré «Rapport Bergier: le verdict», et le «Corriere della Sera» «Le tribunal des historiens condamne la Suisse»? Ces historiens-procureurs se doublent de propagandistes zélés puisqu’ils en appellent à une large diffusion des conclusions du rapport, notamment dans les écoles. Le Conseil fédéral, pour l’heure, refuse de transformer le rapport en bible officielle. On ne saurait toutefois exclure, comme le relève Eric Werner dans L’Après-démocratie (Ed. L’Age d’Homme, p. 76) que les énoncés historiques de la CIE, de «vérités historiques officiellement privilégiées», ne soient un jour érigés en «vérités d’Etat protégées par la loi». L’une des «vérités» que le rapport cherche à imposer, c’est le chiffre de «plus de 20000 personnes» refoulées à la frontière. La Commission n’a tenu aucun compte des informations communiquées par M. Serge Klarsfeld, responsable du Mémorial des juifs de France (cité de manière dépréciative dans une note), pour qui le chiffre maximum est de 5000 réfugiés (toutes origines confondues). Elle n’a pas plus tenu compte des chiffres fournis par les Archives cantonales de Genève ou des travaux du professeur Lambelet, signalés dans une simple note de bas de page. L’Evangile dit qu’on juge un arbre à ses fruits. Dans le cas du rapport Bergier, mal rédigé, lacunaire et partial, les seuls fruits produits sont, en Suisse, une réaction de rejet total liée au sentiment bien compréhensible d’injustice et, à l’étranger, une dégradation de l’image du pays illustrée par ce titre du «Figaro»: «La Confédération compromise avec les nazis». Fallait-il mobiliser sept historiens et des dizaines de collaborateurs pendant cinq ans, aux frais du contribuable, pour déboucher sur un tel désastre? • |