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Apprendre les uns des autres

Le Petit Séminaire St-Paul de Buta, Burundi

rh. Le lycée de Buta (Petit Séminaire St-Paul) au Burundi compte 350 élèves de différentes ethnies, surtout des Tutsis et des Hutus, qui y vivent et font leurs études de la 6e à la Terminale. Cette école a été fondée en 1965 par le premier évêque de l’évêché du Bururi fondé en 1961. Le 30 avril 1997, les élèves ont été victimes d’un massacre. Des «rebelles» armés ont pénétré dans le dortoir où dormaient environ 100 enfants. Ils leur ordonnèrent de se lever et de se ranger en deux groupes distincts: Hutus et Tutsis. Devant leur refus spontané d’obtempérer, les criminels firent feu au hasard et en tuèrent 40 ainsi qu’un enseignant. Depuis, chaque 30 du mois, une messe commémorative est dite en souvenir des victimes de cette tuerie.

Dans l’interview que nous reproduisons ci-après, le Père Denis, directeur du Séminaire, décrit le quotidien de l’école. Nous nous rendons compte des énormes différences qui existent entre la situation des séminaristes du Burundi et celle de nos lycéens d’Europe occidentale. Les principaux sujets de préoccupation des responsables sont de savoir comment nourrir les jeunes afin qu’ils puissent étudier et comment rétribuer les enseignants pour leur permettre de vivre là avec leur famille. Le souci quotidien des élèves est de travailler toujours plus et mieux afin de réussir au mieux leur baccalauréat et de faire plaisir à leurs parents et à leurs maîtres. En effet, les élèves de Buta sont fiers de ce que les résultats des bacheliers de l’année dernière aient été les meilleurs du Burundi. Quant aux parents, leur grand souci est de savoir comment réunir les 40 dollars de frais de scolarité annuels d’un enfant car cette somme représente le salaire de 5 mois de travail 6 jours par semaine de 8 à 18 heures.

Nos lycéens qui ignorent le «sérieux de la vie» seraient bien étonnés s’ils allaient visiter le Séminaire de Buta et les jeunes Africains seraient sans doute très fiers si nos élèves pouvaient tirer des leçons de leur mode de vie, de leur attitude à l’égard du travail, de leur fidélité, de leur sérieux et de leur culture. Comme ces jeunes Africains se réjouiraient si nous leur apportions une aide qui nous coûterait si peu et comme nos enfants se sentiraient forts et fiers s’ils pouvaient transmettre ce qu’ils ont vu au Burundi!

Cela les renforcerait dans l’idée qu’une vie épanouie consiste à recevoir et à donner. Il serait très enrichissant pour eux d’apprendre à connaître ce genre de communauté scolaire dans laquelle des ethnies que l’on dit à jamais hostiles coexistent pacifiquement. Ils verraient que les luttes ethniques ont été provoquées artificiellement par des forces extérieures avides d’argent et de pouvoir. Un jumelage entre le Petit Séminaire et un de nos lycées apporterait beaucoup aux deux parties et serait une contribution à la paix entre les peuples.

Horizons et Débats: Où votre école se situe-t-elle exactement?

Père Denis: Elle se trouve à la campagne, à 1800 mètres d’altitude, dans la province du Bururi. Tout autour, il y a le village de Buta. Lorsque notre école a été fondée en 1965 par l’évêque Joseph Martin, il s’agissait d’un séminaire de garçons ne comprenant que les classes allant de la 6e à la 3e. Les classes de seconde, de première et de terminale n’ont été créées qu’en 1987. L’année dernière, 12 de nos élèves ont été consacrés prêtres dont 9 avaient passé leur baccalauréat chez nous.

Vos élèves sont-ils nombreux à devenir prêtres? Quelles professions les autres embrassent-ils?

1% seulement de nos bacheliers deviennent prêtres mais nombreux sont ceux qui se dirigent vers l’économie, la politique, le gouvernement ou l’armée. L’école est soutenue par l’évêché parce que les élèves reçoivent chez nous de très bonnes bases et se révèlent d’excellents étudiants qui seront très précieux pour le pays. Notre école jouit d’une très bonne réputation; elle passe pour être une des meilleures du pays. L’année dernière, nos bacheliers ont été les meilleurs du Burundi. Un de nos élèves est devenu ministre, un autre marchand. Ce dernier nous a fait cadeau de 5 tonnes de haricots en reconnaissance de la bonne éducation que nous lui avons donnée. D’autres anciens élèves agissent de même, dans la mesure de leurs moyens. Sans ces dons, nous ne pourrions pas subsister.

D’où viennent vos élèves?

La plupart viennent des paroisses envi ronnantes. Nous veillons à ne pas avoir trop d’élèves venant de l’extérieur. Ces derniers représentent entre 10 et 40% de nos effectifs. Naturellement, la plupart des familles sont très modestes et ont de la peine à payer les 40 dollars de frais annuels de scolarité que nous devons leur demander. Sachez qu’il faut travailler 3 jours de 7 heures 30 à 15 heures pour ne gagner qu’un euro. Certaines familles sont trop pauvres pour payer quoi que ce soit. Parmi nos 350 élèves, nous en avons environ 50 qui ne paient rien. Nous les accueillons tout de même s’ils travaillent bien. Certains sont des orphelins ou des enfants dont les parents ont le sida.

Quel est le coût annuel d’un élève?

Ce que paient les parents ne suffit naturellement pas à couvrir nos frais. Un élève coûte environ 220 dollars par an. La moitié environ de cette somme est consacrée à la nourriture et le reste aux salaires des enseignants et du personnel, aux livres, etc. Aussi devons-nous produire nous-mêmes une grande partie de notre nourriture. Nous cultivons quelque 50 000 kilos de pommes de terre par ans, du riz, des haricots et du maïs. Et nous élevons des cochons. Mais nous ne mangeons que trois fois par année de la viande et nos 350 élèves mangent 250 kilos de pommes de terre par jour. Vous pouvez faire le calcul vous-mêmes.

Quels autres soutiens recevez-vous?

Une partie des aides vient de Rome, une autre les paroisses proches et les paroisses du diocèse organisent des collectes. En tout, cela représente environ 6000 dollars. On collecte surtout des haricots secs pour nous, environ 30 tonnes par année. Nous en mangeons le matin, à midi et le soir, environ 110 kilos par jour, et à peu près la même quantité de riz, au petit déjeuner et à midi. Nos élèves sont très heureux de se voir offrir un petit déjeuner. Nous cultivons également un peu de légumes et du maïs et prochainement, nous allons essayer de planter des bananiers. Nous avons aussi un petit moulin. L’unique vache est réservée aux familles des enseignants qui habitent dans le périmètre de l’école, la plupart dans des petites maisons avec leur famille. Voyez-vous, depuis deux semaines, les enseignants font la grève dans tout le pays car le salaire que l’Etat leur verse est si maigre qu’il ne leur permet pas d’en vivre. Si nous pouvions mieux rémunérer nos enseignants, nous engagerions les meilleurs. C’est très important pour nous; c’est pourquoi nous réfléchissons à la question. Nous avons 24 enseignants. Si nous obtenions pour chacun d’eux 14 euros par mois, ce serait très bien. Actuellement, sans cette aide, nous n’avons pas le choix.

Et pourtant, votre école obtient de très bons résultats!

Cela tient, je crois, au choix des élèves. Ils viennent chez nous à 12 ans, au plus tard à 14 ans. Les autres écoles acceptent des élèves qui ont déjà 18 ans. Et puis nous les sélectionnons en fonction de leurs notes antérieures. Ce sont des élèves extrêmement motivés.

Quelle est leur formation scolaire antérieure?

Ils ont fréquenté pendant 6 ans l’école primaire. A l’issue de la dernière année, ils passent un examen, dans tout le pays. Chez nous, les internats sont très répandus: entre 30 000 et 50 000 élèves sont en internat. Nous examinons les notes des élèves. Elles doivent être supérieures à la moyenne. Mais nous prenons également des enfants qui n’ont pas une bonne moyenne, pour des raisons sociales.

Comment la journée se déroule-t-elle chez vous?

Les enfants se lèvent à 5 heures et demie. (Le soir, ils sont si fatigués qu’ils ne font aucune difficulté pour aller se coucher.) Ensuite, ils font leur toilette. Souvent l’eau est coupée si bien qu’ils doivent se laver au bord du puits. A 5 heures 50, nous disons la prière du matin dans la chapelle. Ensuite, vers 6 heures 15, avant le petit déjeuner, ils sont nombreux à aller travailler en classe. Au petit déjeuner, il n’y a que du riz. Les cours commencent à 7 heures 30.

Les élèves sont-ils très motivés?

Ils aiment travailler. Il faut même se gendarmer avec eux pour qu’ils ne travaillent pas trop, en particulier avant le baccalauréat. Ce dernier, le même dans tout le pays, est organisé par le Ministère de l’éducation. Son niveau est très élevé. J’ai été très étonné de voir que le baccalauréat allemand permet de choisir la religion et quelques autres matières alors que nos matières sont les mathématiques, le français, la physique, la chimie, l’histoire, le kirundi (la langue maternelle ici), la géographie, les sciences naturelles, l’anglais et l’économie. Les enfants ont des programmes chargés, et cela dès l’école primaire. Ils ont des examens tous les 3 mois.

Quel rôle l’Europe joue-t-elle? Est-elle un modèle pour votre école?

Naturellement, l’Europe constitue un rêve pour beaucoup. Ici, la langue d’enseignement est le français. Beaucoup de nos élèves souhaitent faire des études à l’étranger car nos universités ne sont pas très bonnes. Nos professeurs ne sont pas satisfaits de leurs traitements et ils sont nombreux à vouloir aller au Rwanda où ils sont mieux payés. Mais là-bas, ils ne sont pas indépendants car l’argent vient de l’étranger. Le Rwanda n’est pas plus riche en ressources minières que le Burundi mais l’ONU le soutient avec le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) et paie les traitements des professeurs. Ce programme est d’une durée de 10 ans. Après, il y aura des problèmes.

Quels sont les intérêts des sponsors?

Pour recevoir de l’argent, il faut remplir certaines conditions, mais le Rwanda en est exempté, à cause du génocide. La Suisse donne également tout au Rwanda et rien au Burundi!

Mais revenons au déroulement de la journée. Les cours commencent à 7 heures 30 et se terminent à 13 heures 15, avec des récréations, bien entendu. Alors on déjeune: haricots et riz ou haricots et pommes de terre. Parfois aussi un peu de légumes du jardin. Même si les repas ne sont pas très variés, les élèves sont de très bonne humeur.

A 13 heures 30, certains font la vaisselle tandis que d’autres épluchent les pommes de terre pour le dîner. Mais personne ne rouspète. Ce travail les amuse. Personne ne dit qu’il en a marre. Ils rigolent et se racontent des histoires. D’ailleurs, ils ne sont de corvée de patates qu’une fois par semaine. Après, ils peuvent faire ce qu’ils veulent: se reposer, dormir, jouer.

A quoi jouent-ils?

Au volley-ball, au football, au basket-ball, à chat, et ils font de la natation. Nous avons une petite piscine. Construite en 1965, elle aurait bien besoin d’être rénovée, mais c’est la seule de toute la province!

A 15 heures 30, ils retournent tous en classe pour y faire leurs devoirs, jusque vers 17 heures. Au cours de cette première phase, ils travaillent tous ensemble ou par groupes. Les plus doués aident les plus faibles. Ils leur expliquent par exemple quelque chose au tableau noir. Entre 17 heures 30 et 18 heures, chacun travaille seul. Ensuite, il y a une messe à laquelle les élèves assistent groupés par classes. Ce n’est que le mardi, le jeudi et le samedi que la messe est destinée à l’ensemble des élèves.

Le samedi, j’organise pour l’ensemble des élèves une discussion d’une heure et demie sur un sujet donné. Cela renforce la cohésion. Ils posent beaucoup de questions: ils veulent améliorer les repas, demandent plus de livres, se plaignent de ceci ou de cela.

Est-ce qu’ils ne se plaignent pas de devoir assister si souvent à la messe ou de l’absence de jeunes filles?

[Rire] Non! J’ai demandé un jour aux 39 garçons de la classe de troisième «Toujours la religion et pas de filles! Vous ne voudriez pas aller ailleurs?» Quatre élèves seulement auraient voulu aller ailleurs. Certes, nous avons des problèmes avec la nourriture, mais ils savent très bien que dans les autres écoles, il n’y a même pas de petit déjeuner. Et puis, notre école a très bonne réputation.

N’avez-vous aucun problème de discipline?

Quasiment pas. Bien sûr, les élèves font parfois trop de bruit le soir, certains arrivent en retard à la messe le matin, certains fument. Nous en avons eu un qui buvait de l’alcool. Alors on les punit: ils doivent par exemple porter du bois pour la communauté ou on leur supprime le jour de congé mensuel. Mais c’est très rare.

En cas d’indiscipline grave, il se peut que l’élève doive passer une semaine à la maison. Après, un entretien a lieu ici avec lui et ses parents. Le directeur de l’internat et le directeur de l’école décident ensemble des mesures à prendre. Un jour, le directeur de l’internat a proposé de renvoyer sept élèves chez eux, mais je n’étais pas d’accord et nous ne l’avons pas fait.

Quel a été votre parcours?

Après avoir été consacré prêtre en 1990, j’ai été vicaire pendant deux ans en Afrique et une année à Pfaffenweiler, une paroisse située près de Fribourg-en-Brisgau. Là-bas, à l’instigation de mon évêque, j’ai préparé une thèse de théologie puis j’ai passé une maîtrise en sociologie. Je dirige l’école de Buta depuis 3 ans. A mon avis, on devrait, en Europe, se demander s’il ne faudrait pas développer les internats.

Voudriez-vous nous dire ce qui s’est passé en 1997?

Je n’étais pas présent moi-même. Je me trouvais en Allemagne. Les «rebelles» ont pénétré dans le bâtiment à 5 heures du matin. Il n’y a pas de clôture, rien de semblable. C’étaient environ 100 «rebelles» Hutus du Burundi et une Rwandaise. Ils se précipitèrent dans le dortoir et ordonnèrent aux jeunes de se lever et de former deux groupes: Hutus et Tutsis. Ils appelèrent certains élèves par leurs noms, notamment les meilleurs. Aussi avons-nous supposé qu’ils avaient été informés. Auparavant, quelques élèves, deux, je crois, avaient quitté l’école pour rejoindre les «rebelles». C’est eux qui ont dû les informer.

Les jeunes restèrent solidaires et refusèrent de former deux groupes. Alors les «rebelles» tirèrent au hasard sur les élèves. Ils jetèrent même des grenades dans le dortoir. Certains, parmi les plus jeunes, sortirent par les fenêtres et tentèrent de descendre à l’aide de cordes mais ils furent tués par d’autres «rebelles» qui se trouvaient dans un champ et tiraient à la mitraillette sur les enfants et sur les cordes. Au total, 40 élèves et un enseignant ont été tués.

Chaque mois, la communauté scolaire tout entière assiste à une messe commémorative dans la chapelle qui contient les 41 tombes.

Nous vous remercions.

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Si vous souhaitez parrainer l’un des 24 enseignants du «Petit Séminaire St-Paul» et verser chaque mois 14 euros pour subvenir à ses besoins, adressez-vous à:

Jean-Paul Vuilleumier, c/o Horizons et débats, case postale 729, CH-8044 Zurich.

 

Le Père Denis Ndikumana

Denis Ndikumana est prêtre. Il y a trois ans, il a pris la direction de l’internat «Petit Séminaire St-Paul» au Burundi. Il est né il y a 37 ans à Kivoga (Rutana), dans le Sud-Ouest du pays.

Après avoir été consacré prêtre et avoir été vicaire pendant une année et demie au Burundi, il s’est rendu à Fribourg-en-Brisgau où il a appris l’allemand en très peu de temps et soutenu une thèse de doctorat en théologie sur la réception du Concile Vatican II au Burundi. Il s’est également intéressé, entre autres, aux conséquences des conflits ethniques sur l’Eglise catholique de son pays. Pour le Père Denis, il était tout naturel, après son doctorat en Allemagne, de retourner dans son pays et de s’y engager en faveur de ses compatriotes, quelle que soit leur ethnie.