|
|
Ne confondons pas! L’interminable débat sur la Suisse des années de guerre et d’après-guerre est faussé par une confusion constante entre les règles applicables à la conduite des personnes et celles qui dictent la conduite des Etats. Une personne peut être amenée, selon les impératifs de sa conscience ou de son éducation, à agir à l’encontre de ses intérêts. Par exemple, elle viendra en aide à son prochain de diverses manières, au prix parfois de sacrifices de temps ou d’argent, par obéissance à un devoir moral. Elle subira elle-même les conséquences de ses choix – qui peuvent aller jusqu’au sacrifice de sa liberté, voire de sa vie – et ne s’en plaindra pas. Les magistrats et fonctionnaires, détenteurs du pouvoir ou d’une parcelle de pouvoir, sont tenus de respecter une autre exigence suprême: l’intérêt et la survie du pays – population et territoire – dont ils ont la charge. Ce souci du bien commun et à long terme l’emporte sur toute autre considération. Il peut justifier des atteintes à la liberté des personnes – il y aura toujours des prisons! –, voir à leur vie en cas de guerre. Il légitime à l’égard de l’étranger l’objection de la «barque pleine», même s’il doit en résulter des situations dramatiques. Un Etat n’est pas tenu au devoir moral d’entraide ou d’hospitalité et n’a pas à se sentir coupable de manquer de générosité. Mais attention! L’intérêt d’un Etat – surtout d’un petit Etat – est aussi de soigner sa réputation, son crédit, son image. Il a donc intérêt – mais oui, n’ayons pas peur des mots! – à se montrer généreux, actif sur le plan humanitaire, correct et respectueux du droit dans ses relations extérieurs, mais aussi réservé dans ses rapports avec les «moutons noirs». Une bonne politique consiste à trouver et réaliser un juste équilibre entre, d’une part, ce souci plus ou moins coûteux d’image, et d’autre part les besoins propres de la communauté nationale et les ressources disponibles. La Suisse a, en gros, respecté cet équilibre. On peut bien sûr penser après coup – c’est facile lors qu’on connaît la fin de la pièce! – qu’elle aurait eu avantage à agir ou réagir autrement, soit en se montrant plus ouverte – ou plus dure? – soit en se faisant mieux comprendre et apprécier. Mais de telles critiques, justifieées ou non, n’ont rien à voir avec une quelconque condamnation morale. L’essentiel a été sauvé, à un prix raisonnable; honneur aux artisans de cette réussite! Philibert Muret, Morges |