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Pourquoi les monnaies à couverture or contribuent à prévenir les guerres par Ferdinand Lips, Zurich*
Je commencerai mon exposé en affirmant que vous êtes tous venus ici pour une raison importante. Vous êtes venus parce qu’en 1914, au début de la Première Guerre mondiale, l’étalon-or international du XIXe siècle a été abandonné. J’ai cru comprendre en lisant le programme que tous les thèmes qui seront traités ici peuvent être ramenés à cet événement. L’histoire mondiale nous montre qu’il existe un lien étroit entre l’ordre monétaire d’une part et la guerre et la paix d’autre part. Elle montre également qu’il y a un lien étroit entre l’ordre monétaire, l’éthique et la morale. Le XIXe siècle a été, on ne le sait guère, une période de prospérité et de croissance sans inflation. Le fait que les monnaies les plus importantes du monde soient restées stables pendant longtemps peut sembler miraculeux. Le franc français l’a même été pendant 100 ans. C’était l’époque de l’étalon-or. Comment fonctionnait l’étalon-or La règle fondamentale de l’étalon-or était un prix fixe pour l’or, c’est-à-dire que chaque monnaie était en rapport avec une certaine quantité d’or. Les monnaies avaient une couverture or et étaient convertibles en or à tout moment. Les réserves des monnaies des Etats consistaient uniquement en or. Au plan international, l’importation et l’exportation d’or étaient entièrement libres. Tous les déficits de la balance des paiements étaient couverts par l’or. (Balance des paiements = ensemble de toutes les opérations commerciales et financières d’un pays avec le reste du monde.) Ainsi, l’or pourvoyait à la discipline de l’économie. Il limitait les dépenses de l’Etat et offrait aux citoyens une monnaie qui gardait sa valeur et était reconnue au plan international. En cas de déficit de la balance des paiements, l’or sortait automatiquement du pays. Ainsi il y avait moins d’or disponible pour la circulation monétaire interne et ou bien les prix pouvaient être contrôlés ou bien ils baissaient. Les exportations étaient de nouveau concurrentielles et la balance des paiements s’améliorait. En revanche, si le pays avait une balance de paiements favorable, l’or y entrait et l’économie connaissait la croissance. Les réévaluations et les dévaluations étaient impensables. La stabilité du système se maintenait automatiquement. C’est la raison pour laquelle les politiciens n’aiment pas l’or car il les contraint à équilibrer leur budget.
Le plus grand acquis monétaire L’étalon-or n’a été ni planifié lors d’une conférence monétaire ni inventé par un cerveau génial. Ce fut le résultat d’expériences séculaires. La Grande-Bretagne en fut l’initiatrice. A l’apogée de l’étalon-or, au début du XXe siècle, environ 50 nations, tous les grands pays industrialisés, y étaient liés. Il y avait donc une seule communauté de paiements, et elle fonctionnait. M. Palyi (cf. Managed Money at the Crossroads – The European Experience) écrivait en 1960 que pour la première fois depuis l’apogée de la Rome antique, le monde civilisé était parvenu à une unité monétaire. L’intégration commerciale et financière avait été réellement atteinte sans empire militaire. Cette unité monétaire était reconnue et acceptée, en théorie et en pratique, comme le seul système monétaire rationnel. Grâce à l’automatisme et à la discipline auxquels les autorités monétaires étaient liées, les fluctuations des cours du change n’étaient certes pas impossibles mais restaient limitées. C’était là l’immense avantage des monnaies à couverture or. En même temps, les capitaux pouvaient être utilisés pour des transactions à long ou à court terme. Le commerce et l’industrie pouvaient être planifiés. C’est surtout cet automatisme ainsi que les règles de bonne conduite appliquées en ce temps-là qui rendaient la valeur de l’argent indépendante des caprices des gouvernements. Elle restait très stable au plan mondial. Malgré toutes les assurances données par les réformateurs de la monnaie depuis lors, on n’a pas pu trouver d’équivalent. L’économiste Ludwig von Mises a écrit que «l’étalon-or a été la norme mondiale de la prospérité croissante, de la liberté et de la démocratie; […] c’était une norme internationale nécessaire au commerce et aux marchés des capitaux internationaux; il a soutenu l’industrialisation de l’occident, le capital et la civilisation jusque dans les coins les plus reculés du monde, créant d’énormes richesses; il a accompagné le progrès inédit du libéralisme occidental pour réunir tous les Etats en une communauté de nations libres qui collaboraient dans la paix. L’étalon-or n’était certes par parfait. Dans les affaires humaines il n’y a rien de parfait. Mais personne n’est en mesure de trouver quelque chose de plus satisfaisant.» (cf. Human Action). L’époque de l’étalon-or fut l’âge d’or de l’homme blanc. Pendant cette période (après Napoléon) il n’y a eu que huit guerres importantes. Ajoutons qu’il n’y avait pas de terrorisme! Une Première Guerre mondiale Je prétends que si l’on avait gardé l’étalon-or et si les nations en guerre s’en étaient tenues à ses règles, la Première Guerre mondiale n’aurait pas duré plus de 6 mois. Grâce à l’automatisme et au code de bonne conduite de l’époque, un financement de la guerre à crédit à la Keynes n’aurait pas été possible. (Du reste, l’historien suisse Jacob Burckhardt considère Keynes, avec Marx, comme un des grands destructeurs de l’histoire mondiale.) Peu après le début de la Première Guerre mondiale, le monde est passé à l’escroquerie monétaire. La pression politique visant à financer la guerre avec des emprunts a rendu impossible une politique monétaire saine et a entraîné la ruine des monnaies et une guerre qui a finalement duré 4 ans . Tout a été réduit en cendres et une génération entière de jeunes hommes pleins d’espoir est tombée sur les champs de bataille. Déclin de l’ancien ordre mondial La Première Guerre mondiale a signé le déclin de l’ancien monde. Lisez le livre de Stefan Zweig intitulé le Monde d’hier. L’auteur montre comment le monde était alors et combien il est devenu cruel. Du moment qu’il évoque l’Autriche, nous devrions nous rappeler ce que l’Empire austro-hongrois représentait et quelle était la situation alors en Europe occidentale, centrale et orientale. La chose la plus bête qui soit jamais arrivée dans l’histoire est la destruction de cet Empire et de tout ce qui allait avec. Bien sûr, il n’y a pas de monde parfait, mais passez la frontière hongroise en venant du Burgenland et rendez-vous dans la première ville d’une certaine importance, Körmend: vous saurez de quoi je parle. Le financement de la guerre a surtout ruiné l’Allemagne qui, à cette époque, était le pays le plus florissant. La Reichsbank a financé une grande partie du coût de la Première Guerre mondiale à court terme, c’est-à-dire pas avec des emprunts à long terme («war loans») comme les Anglais. Ajouté au traité de Versailles et aux réparations intolérables, cela a conduit à une hyper-inflation, à la destruction de la bourgeoisie, et à Hitler, ce qui a ensuite amené la Seconde Guerre mondiale. La tragédie monétaire du XXe siècle Le retour à l’étalon-or après la Première Guerre mondiale avait été décidé, mais les dirigeants ont manqué de force et de sagesse. Lors de la conférence de Gênes, en 1922, on a introduit l’étalon devises-or, c’est-à-dire que les banques nationales pouvaient désormais utiliser comme réserves les monnaies des vainqueurs, le dollar et la livre sterling. Ces dernières valaient tout d’un coup autant que l’or. Cette mesure était inflationniste car les dollars et les livres sterling étaient comptés deux fois, d’abord dans le pays émetteur et ensuite dans le pays qui les utilisait comme réserves. En plus, chacun aurait dû savoir que ces monnaies risquaient de perdre leur pouvoir d’achat. Elles ne pouvaient donc pas être un critère valable de manière générale et durable. L’or gardait sa valeur, pas les monnaies. Aujourd’hui, on reconnaît généralement que la création de monnaie qui a eu lieu alors a été la raison des spéculations sauvages dans l’immobilier et les actions. Et l’effondrement de ces valeurs fut responsable de la crise des années 1930. (Exactement comme la crise actuelle de la Bourse est la conséquence de la création de monnaie des 20 dernières années ainsi que du manque de discipline liée à l’étalon-or.)
Les banques centrales, Lorsque la monnaie à couverture or eut été abandonnée, il n’y eut plus que les banques centrales pour servir de digues, dans la mesure ou elles pouvaient garder une certaine indépendance. Depuis, nous savons, pour en avoir fait l’amère expérience, ce qu’il en est des banques centrales, ces prétendus havres de stabilité. Un exemple remarquable en est la funeste création de la Réserve fédérale américaine en 1913. Depuis, le dollar est tombé à environ 1% de sa valeur d’alors. Dans la plupart des cas, les banques d’émission n’ont jamais été indépendantes. Elles sont devenues partout les instruments dociles des gouvernements. Et ce sont justement les banques centrales qui, avec le système bancaire et la création de monnaie dans le «non-système» d’aujourd’hui, permettent de financer les guerres. Il n’y a plus de frein! L’économiste Wilhelm Röpke a dit un jour: «On peut oser affirmer que rarement un gouvernement qui possédait un pouvoir illimité sur l’argent n’en a pas abusé. Et aujourd’hui, à l’époque de l’Etat-providence, le risque d’abus est plus grand que jamais.» (cf. Jenseits von Angebot und Nachfrage) Les décisions
funestes Le monde n’avait rien appris. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, on a décidé d’introduire l’étalon or-dollar. Une des conséquences en a été l’inflation des années 1970. Ainsi, de l’étalon-or, on était passé, après la Première Guerre mondiale, à l’étalon devises-or avec le dollar et la livre sterling pour en arriver, après la Seconde Guerre mondiale, à l’étalon or-dollar. Entre-temps, la livre sterling, c’est bien connu, avait perdu sa valeur ancienne et, à côté de l’or, il n’y avait plus que le dollar qui pouvait servir de monnaie de référence. C’était un signe du pouvoir économique grandissant des Etats-Unis. L’ordre créé à Bretton Woods a alors donné aux Etats-Unis le terrible monopole de pouvoir régler leurs dettes avec du papier qu’ils avaient imprimé eux-mêmes. Personne n’aurait sans doute pu résister à une telle tentation. Lorsque cet ordre s’est effondré le 15 août 1971, on est passé au système des changes flottants. Ainsi les écluses étaient définitivement ouvertes pour la création de monnaie, pour une économie de déficit et de spéculation sans pareille. L’ordre international actuel Dans son discours du 2 août 2002, le président Bush a déclaré ceci: «On ne saurait dire combien de guerres seront nécessaires pour assurer la paix dans notre pays.» («There is no telling how many wars it will take to secure freedom in the homeland.») Donc, pour lui, il n’y aura pas seulement la guerre contre l’Irak mais beaucoup d’autres guerres dans le monde entier. Toutefois il n’a pas précisé quand on peut considérer qu’une guerre est gagnée. Cela signifie tout simplement que ces guerres vont se poursuivre indéfiniment. Les conséquences en sont claires: le commerce international et toute l’activité d’investissement vont souffrir du climat d’insécurité. Demandons-nous maintenant comment les Etats-Unis vont pouvoir financer ces guerres. En effet, ils sont en faillite depuis le 15 août 1971. C’est ce jour-là que la guerre de l’Amérique contre l’or a commencé. Avec le système de Bretton Woods, ils ont abandonné l’obligation de convertibilité en or, agissant ainsi comme une république bananière. Théoriquement, ils ne peuvent plus mener de guerres, c’est-à-dire que la discipline de l’étalon-or devrait les en empêcher. Etant donné les déficits de l’Etat, ils n’ont pas l’argent nécessaire pour mener une guerre inutile et destructive. Leur dette extérieure est énorme. À l’opposé des années 1930 où ils étaient encore un pays créancier, ils sont aujourd’hui un pays débiteur. Sans parler de la balance commerciale catastrophique: le déficit est d’environ 450 milliards de dollars par an. Malgré tout, ils font la guerre et la financent avec leur papier-monnaie sans couverture, c’est-à-dire quasiment avec de la fausse monnaie qu’ils impriment eux-mêmes. Depuis 1971, tout le monde accepte cela. Depuis cette date, pour la première fois dans l’histoire, le monde entier vit avec un système de papier-monnaie sans couverture. Or si l’on en était encore à l’étalon-or, l’Amérique ne pourrait pas faire la guerre. Pourquoi? Parce qu’alors elle devrait la payer avec de l’or. L’or est donc un frein. Ce frein est une discipline, dans la mesure où il est utilisé. A la question «Qui donc paie la guerre?», la réponse est: «nous tous». Ce fut déjà le cas pour la guerre du Vietnam de Kennedy et de Johnson. Nous la payons tous avec l’inflation mondiale qui entraîne une dévaluation rapide de nos monnaies. Le XXe siècle A l’opposé du XIXe, le XXe siècle a été le siècle de l’hyperinflation, des guerres monétaires et commerciales, des vagues spéculatives et des guerres militaires: deux guerres mondiales et des centaines, sinon des milliers, de guerres locales. Des centaines de millions de morts, l’anéantissement de peuples entiers, des migrations, la ruine économique et finalement l’effondrement de la civilisation. Pourquoi ces guerres? Sans aucun doute, parmi toutes les causes des conflits internationaux et des guerres, le motif économique a joué le plus grand rôle, depuis les luttes de la préhistoire autour des espaces de chasse et de pâture, des ressources en sel et des vallées fluviales fertiles, jusqu’aux combats modernes pour l’espace vital, les débouchés commerciaux et, avant tout, la mainmise sur les matières premières, en passant par les invasions des Etats navigateurs et commerçants. Des problèmes de «politique intérieure» ont également toujours joué un rôle important. Souvent les guerres ont servi à détourner l’attention de la population des difficultés intérieures. Au Proche-Orient, il s’agit des deux: il faut premièrement contrôler les réserves de pétrole et, deuxièmement, détourner l’attention de la crise du système financier américain. Saddam Hussein n’est qu’un prétexte Ces guerres ont toujours amené la ruine du pouvoir d’achat des monnaies. Alors qu’une pièce d’or de l’époque d’Alexandre le Grand ou de Jules César brille encore aujourd’hui exactement comme autrefois, c’est le destin des monnaies de papier de revenir tôt ou tard à la valeur du papier, c’est-à-dire à zéro. Les Allemands sont bien placés pour le savoir: perte totale après la Première Guerre mondiale, perte totale après la Deuxième et enfin entrée dans le système monétaire européen, dans l’euro. Et tout cela en moins de 100 ans. L’or, c’est la liberté! Mais il n’y a pas seulement la relation entre les monnaies à couverture or et la guerre, il y a aussi la relation entre ces monnaies et la liberté. Le président de la Banque centrale américaine Alan Greenspan a dit que l’étalon-or était le garant de la prospérité et de la liberté (cf. Gold and Economic Freedom). Quand on se rappelle qu’une des premières décisions de Lénine, de Mussolini et de Hitler, (et aussi de Roosevelt) fut d’interdire la détention d’or, on comprend ce rapport. Aujourd’hui également, le prix de l’or est manipulé, maintenu à un bas niveau. Les banquiers de Wall Street et leurs complices le font depuis longtemps. Aux Etats-Unis, il y a même eu un procès contre cette manipulation. Je ne peux pas en dire plus. Mais cela devrait être pour vous une raison supplémentaire de réfléchir. Dans mon livre «Gold Wars», j’ai décrit cette manipulation. Aujourd’hui, il n’y a plus que de la monnaie papier. C’est de la fausse monnaie. Elle ne donne aucune garantie au citoyen. Il ne peut pas épargner assez et la plus grande partie de son épargne sera perdue. La situation des salariés et des retraités est la plus inquiétante. Finalement, ils se jettent dans les bras de l’Etat et perdent leur liberté. Les politiciens de tous bords refuseront toujours de réintroduire l’étalon-or. Mais Röpke avait raison quand il disait qu’«il n’a jamais été aussi nécessaire de dépolitiser l’argent qu’à l’ère de la démocratie moderne» (cf. Internationale Ordnung – heute). Conclusion A l’heure où «l’humanité est à la croisée des chemins», pour reprendre le thème du congrès qui évoque la situation mondiale, interrogeons les spécialistes pour savoir ce qu’ils proposent pour empêcher l’inimaginable aggravation de la souffrance dans le monde. En tant que banquier, je vous recommande vivement de remettre sur le tapis la question de l’étalon-or. La population comprendra intuitivement que ce serait le moyen de réfréner l’ivresse du pouvoir des dirigeants. Mais la maladie des monnaies papier et de la fausse monnaie est comme la toxicomanie, elle mène à l’effondrement. Il n’existe aujourd’hui aucun indice permettant de penser que cette expérience de fausse monnaie devrait finir autrement que d’autres expériences. En raison du pouvoir économique des Etats-Unis, elle a de toute façon déjà duré plus longtemps qu’on pouvait s’y attendre. Je voudrais terminer avec une citation de l’année 1948 due à un député au Congrès américain, Howard Buffett du Nebraska. C’est le père de Warren Buffett, l’investisseur qui, de tous les temps, a le mieux réussi: «En raison de la puissance économique des Etats-Unis, cela peut prendre du temps jusqu’à ce qu’on arrive à la fin de l’expérience du papier-monnaie. Mais quand ce jour viendra, notre gouvernement trouvera certainement qu’il est plus sage de faire une guerre à l’étranger que d’engager un débat dans le pays. C’est ce qu’ont fait Hitler et d’autres dirigeants. Si l’on veut sauvegarder la liberté humaine, il n’y a pas de défi plus important que de gagner le combat pour la réintroduction d’une monnaie honnête, c’est à dire convertible en or. C’est le seul moyen d’être sûr que les fruits de notre travail nous resteront.» •
* Ferdinand Lips, né en Suisse en 1931, est une personnalité reconnue et respectée dans le domaine de l’or et du commerce de l’or. Il a été le co-fondateur de la Rothschild Banque à Zurich. En 1987, il a ouvert dans cette ville son propre établissement, la Banque Lips SA. En 1998, il s’est retiré des affaires. Aujourd’hui, il siège au comité directeur de plusieurs société dont des firmes de mines d’or africaines. En outre, il est administrateur de la «Foundation for the Advancement of Monetary Education» (FAME) à New York. C’est là qu’a été édité son livre récent Gold Wars, The Battle against Sound Money As Seen From A Swiss Perspective (Foundation for the Advancement of Monetary Education, 2001, 304 pages, ISBN 0-9710380-0-7) dans lequel il s’engage avec force en faveur de la réintroduction de l’étalon-or (cf. www.FAME.org) |