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La guerre offensive: un moyen de faire régner l’ordre Influence de la politique économique américaine sur la politique militaire par Clemens Ronnefeldt, délégué à la paix de la branche allemande de l’International Fellowship of Reconciliation Le 2 juin dernier, le président George W. Bush, s’adressant à des soldats issus de l’Académie militaire de West Point, leur a demandé d’être prêts en tout temps à frapper immédiatement n’importe où dans le monde. «Notre sécurité, a-t-il déclaré, exige de tous les Américains qu’ils regardent résolument vers l’avenir et soient prêts à lancer des attaques préventives chaque fois que cela sera nécessaire pour défendre notre liberté et notre vie.» «La guerre contre le terrorisme ne sera pas gagnée par une attitude défensive; nous devons mener le combat là où est l’ennemi, faire échouer ses plans et déjouer les pires menaces avant qu’elles ne surgissent.» Actuellement, différents stratèges militaires américains traduisent déjà ces paroles en actes. Le 17 juin, le Los Angeles Times a publié des extraits des dernières directives sur la planification de la défense (Defence Planning Guidance) pour les années 2004 à 2009. Jusqu’ici, il s’agissait de pouvoir mener deux guerres importantes simultanément dans deux endroits différents. Le nouveau document précise pour la première fois qu’il faudra à l’avenir «prendre l’initiative» et surprendre l’ennemi n’importe où dans le monde. La rapidité avec laquelle les dirigeants vont déclencher les prochaines guerres offensives pour faire régner l’ordre semble surprendre et paralyser actuellement les amis de l’Amérique (pour autant qu’ils en aient encore, exception faite de Tony Blair) aussi bien que ses ennemis.
Le nouvel ordre mondial A partir du 1er octobre, le monde sera réorganisé. Pour la première fois dans l’histoire, il n’y aura plus un seul recoin de la Terre qui ne soit placé sous le haut commandement des Etats-Unis. Pour la défense de l’Amérique du Nord, un haut commandement militaire va être créé de toutes pièces (Northcom). Les compétences du haut commandement pour l’Europe (Eucom), dont dépend également la plus grande partie de l’Afrique, s’étendront dorénavant aux anciens concurrents de la Russie. L’Antarctique viendra s’ajouter au haut commandement du Pacifique (Pacom). Les autres zones restent inchangées: Amérique centrale et Amérique du Sud (Southcom), Afrique du Nord, Golfe persique, Asie centrale et Pakistan (Centcom). Comme Otfried Nassauer l’a exposé en détail dans une documentation de la Frankfurter Rundschau du 15 juillet, un nouveau centre de pouvoir américain verra le jour le 1er octobre, «un haut commandement disposant de systèmes d’alerte, de satellites, de systèmes de défense antimissile et d’armes stratégiques pour des attaques classiques ou nucléaires. Washington envisage de créer un centre de commandement intégré pour des attaques stratégiques – y compris préventives – des opérations stratégiques de riposte et la défense stratégique.» Dès la fin juin, le gouvernement américain a pris la décision lourde de conséquences de regrouper deux hauts commandements, déjà très puissants: celui de l’espace (Spacecom) et celui des forces armées stratégiques (Stratcom) sur l’Offut Air Force Base du Nebraska. «La création de ce nouveau haut commandement stratégique met pour la première fois en pratique une des idées importantes et controversées de la révision de la doctrine nucléaire des USA, la Nuclear Posture Review. Elle intègre aussi bien les éléments défensifs et offensifs que les options d’attaques classiques et nucléaires. […] Pour simplifier, disons que Washington veut frapper avant d’avoir été attaqué. […] En outre, le fait que des attaques nucléaires préventives soient envisagées est particulièrement inquiétant. L’argument des Américains est qu’on ne peut pas être sûr de détruire avec des armes classiques de nombreuses cibles potentielles, par exemple des abris situés dans les montagnes ou profondément enterrés.» Dans l’édition du 27 février du journal Die Welt, Herbert Kremp a été l’un des premiers à indiquer que la doctrine Bush ne se limiterait pas «à anéantir les forces terroristes clandestines et leurs complices. Son application rigoureuse implique une extension dans trois directions: · contrôler les Etats d’Asie antérieure et centrale par où transite le pétrole, du Caucase à l’Hindu Kuch; · empêcher que les islamistes ne s’emparent du pouvoir en Arabie saoudite; · se concentrer sur l’Iran, l’Inde et la Chine où de nouveaux centres de pouvoir se font jour.» Selon Kremp, la doctrine Bush «impose un code de conduite qui frise l’asservissement». La politique économique commande la politique militaire américaine. Wolfgang Koydl commence son article de la «Süddeutsche Zeitung» du 19/7/2002 en écrivant ceci: «Si le dictateur irakien Saddam Hussein veut savoir combien de temps il va probablement rester au pouvoir, il doit garder à l’esprit trois choses: les sondages d’opinion réalisés aux Etats-Unis, les cours de Wall Street et le calendrier des séances du Sénat et de la Chambre des représentants. En effet, en dernier ressort, le président George Bush fera dépendre son attaque contre Bagdad – annoncée maintes fois – de facteurs de politique intérieure et économique.» Après les faillites d’Enron et de Worldcom, le vice-président Cheney, ancien patron du plus grand fournisseur pétrolier du monde, Haliburton, et George W. Bush, ancien patron de la société de services pétroliers Harken Oil, sont soupçonnés de falsification de bilan et de délit d’initié et sont l’objet d’énormes pressions avant les élections partielles du Congrès en novembre 2002. Le dictateur irakien devrait également tenir
compte des pages économiques de la «Frankfurter Allgemeine Zeitung». Le Le 22 avril, la «Frankfurter Rundschau» rapportait déjà que l’industrie d’armement américaine enregistrait un boom tel qu’elle n’en avait pas connu depuis 20 ans: «Si les projets d’attaque militaire de l’Irak se réalisent, l’industrie d’armement des Etats-Unis peut espérer une nouvelle croissance. Selon les experts, les actions de ce secteur constituent un bon placement à long terme. La valeur de celles des quatre géants Lockheed Martin, Northrop Grumman, Raytheon et General Dynamics, pour ne citer qu’eux, a augmenté de 44% depuis les attentats du 11 septembre. Selon Paul Nisbet du JSA Research, institut de recherches du secteur aéronautique, cette montée en flèche du cours des actions ne tient pas uniquement au fait que la guerre relance la production de bombes, de pièces détachées et d’autres matériels, elle traduit les espoirs mis dans une série de commandes lucratives à long terme. La guerre en Afghanistan a vidé certains arsenaux, si bien qu’il faut les remplir. Ainsi Boeing, à St Charles/Missouri, a étendu le travail posté pour accélérer la fabrication des systèmes de précision JDAM destinés aux «smart bombs». Actuellement, les stocks sont épuisés, si bien que, selon les experts, une attaque de l’Irak serait impossible. A l’automne, les Américains disposeront vraisemblablement à nouveau des quantités nécessaires pour mener une guerre contre l’Irak. Les évêques catholiques du Brésil écrivaient fin 2001 dans leur analyse mensuelle («Frankfurter Rundschau» du 8/12/2001) que les opérations militaires allaient manifestement augmenter les investissements dans l’industrie d’armement américaine et dynamiser l’économie pour la sortir de la récession qui menaçait déjà avant le 11 septembre. Les nouvelles guerres préventives envisagées par les USA vont peut-être retarder de quelques années le déclin de l’économie américaine et faire quelques milliers de victimes innocentes. Sans une profonde réforme de l’économie américaine et mondiale, le déclin économique de l’unique superpuissance mondiale ne pourra guère être empêché. Les USA sont un colosse aux pieds d’argile. Le Spiegel publiait le 8 juillet sous le titre «Le nouveau capitalisme prédateur: l’appât du gain et la folie des grandeurs conduisent à la faillite» un article qui relevait des analogies entre 1929 et 2002. A mon avis, le titre décrit très justement la situation actuelle de l’économie américaine. L’un des économistes américains de premier plan, Paul Krugmann, expliquait au début de cette année que, rétrospectivement, la faillite d’Enron se révélerait être un tournant plus important pour la société américaine que l’écroulement du World Trade Center. Wilfried Wolf ne cesse de rappeler les données chiffrées fondamentales de l’économie des USA, notamment dans son article intitulé «Terror der Ökonomie» (Junge Welt des 27–28/7/2002). Bien que les Etats-Unis effectuent, à l’échelle mondiale, la moitié des investissements directs à l’étranger, la situation globale actuelle est très sombre: • Après cinq ans d’excédents, l’exercice budgétaire qui se termine le 30 septembre 2002 enregistrera un déficit de 165 milliards de dollars. · La limite supérieure légale de 5590 milliards de dollars pour la dette publique a dû, en juin dernier, être relevée – pour raison de force majeure. · L’endettement des ménages représente actuellement 108% du produit intérieur brut, un record parmi les Etats de l’OCDE. · Entre le premier trimestre de 2000 et le troisième trimestre 2001, la fortune nette des ménages, corrigée des effets de l’inflation, a baissé de 12,3%, autrement dit de 400 milliards de dollars, ce qui correspond à 40% du produit intérieur brut. · En raison de la récession mondiale et de la dévaluation du dollar, le déficit de la balance des paiements des USA a atteint le chiffre record de 112 milliards de dollars. Depuis de nombreuses années, l’économie américaine souffre de ce qu’elle importe beaucoup plus de marchandises qu’elle n’en exporte. · Les investisseurs japonais détiennent environ 1/3 de la totalité des emprunts d’Etat américains. Si la crise nipponne persiste et si ce capital est placé à l’avenir au Japon ou dans la zone euro, qui devient de plus en plus rentable, l’économie américaine va se dégrader davantage. Alors que le budget américain de la défense doit être relevé jusqu’en 2007 pour atteindre la somme astronomique de 451 milliards de dollars, 17 Etats américains envisagent de réduire la semaine scolaire à 4 jours parce qu’ils ne peuvent plus payer les enseignants. La résistance politique de l’Europe Otfried Nassauer écrit dans la «Frankfurter Rundschau» du 15/7/02: «Washington a de plus en plus tendance à conclure que, politiquement et militairement, l’Europe n’est pas un partenaire sérieux dans l’établissement d’un ordre mondial, qu’elle ne veut pas assumer ses responsabilités au plan mondial. La passivité des Etats européens surprend d’autant plus que la politique du gouvernement Bush est contraire au principe de l’intégration européenne – la subordination des relations internationales aux règles juridiques – et ignore de plus en plus les intérêts fondamentaux de la politique étrangère et de sécurité de l’Europe, le multilatéralisme et la multipolarité.» Egon Bahr est encore plus explicite: «La politique d’armement américaine constitue une attaque contre les intérêts déclarés de l’Europe.» Cela «ne dispensera pas cette dernière de décider si elle veut concevoir ses forces armées comme un bouclier protégeant l’Europe ou comme une épée aux mains des Etats-Unis, et si elle veut rester un protectorat en matière de politique de sécurité ou s’autodéterminer. […] Les vassaux recherchent les louanges de la puissance protectrice, les partenaires tiennent compte de différents rôles et les respectent.» Dans la «Süddeutsche Zeitung» du 23/7/02, Stefan Kornelius écrit qu’«avant une attaque de l’Irak, les Européens ne doivent pas se contenter de maugréer, ils doivent exercer une pression sur les Etats-Unis». «Devant la perspective d’une nouvelle guerre du Golfe, les Européens réagissent avec apathie: ils constatent avec résignation qu’il ne s’agit plus que d’une question de calendrier. En fait, la décision d’attaquer est déjà prise. Or cette attitude est fausse parce qu’elle minimise délibérément l’influence de l’Europe et qu’elle crée en même temps un énorme potentiel de conflits dans les sociétés.» Ceux qui, comme les gouvernements européens actuellement, font la politique de l’autruche grinceront bientôt des dents. Démarches possibles Voici quelques démarches relevant d’une politique indépendante que pourrait effectuer le gouvernement fédéral allemand face au projet de guerre contre l’Irak, démarches conformes à la Constitution, au droit international et à l’humanisme: · renoncer à la «solidarité inconditionnelle» avec les Etats-Unis dans la prétendue «guerre contre le terrorisme»; · retirer les chars d’exploration ABC Spürfuchs allemands du Koweït et l’avion de patrouille maritime «Breguet Atlantic» de la Corne de l’Afrique; · refuser le passage à travers l’espace aérien allemand aux avions militaires engagés dans des opérations offensives; · refuser tout soutien financier à une guerre des Etats-Unis contre l’Irak; · créer une alliance internationale comprenant les Etats européens, la Russie, la Chine et l’Inde en vue de trouver, sous l’égide des Nations unies, une solution pacifique à la question irakienne impliquant le retour des inspecteurs en désarmement de l’ONU et la levée simultanée de l’embargo. Le fait que la réunion de l’OTAN de novembre 2002 à Prague où doit être prise, à la demande américaine, une décision sur le soutien aux guerres préventives ait lieu à peu près en même temps que les menaces contre l’Irak sur fond d’élections législatives allemandes évoque le souvenir de deux autres événements parallèles: le Sommet de l’OTAN de 1999 qui prit la décision d’intervenir militairement sans mandat de l’ONU et le précédent du Kosovo sur fond d’élections législatives allemandes de 1998. Une nouvelle fois, les stratèges de Washington tentent de forcer la main à un gouvernement allemand sortant et éventuellement à son successeur sur une question de sécurité lors d’un éventuel tournant de la politique allemande. Risquer un conflit – probablement assez grave – avec le gouvernement américain à propos de la question irakienne pourrait marquer le début d’une nouvelle phase des relations avec les Etats-Unis. Il s’agit là d’une démarche très attendue, d’une exigence de la raison. •
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