|
|
Pour une politique de la famille en temps de crise par Karol Pastor, Bratislava Cet exposé a été présenté dans le cadre du Xe congrès «Mut zur Ethik» (Feldkirch, 30/8–1/9/2002) dont le sujet était «L’humanité à la croiseé des chemins». La famille, en Europe, vit des temps difficiles. On a parfois l’impression que la famille classique que nous connaissons depuis notre jeunesse a déjà disparu. Le phénomène n’est pas limité à la Slovaquie; il se manifeste pratiquement dans toute l’Europe et, avec quelques variantes, dans tous les Etats développés. On le constate à la télévision, dans les journaux et chez nos voisins. Il se traduit également dans les chiffres: d’année en année, il naît moins d’enfants et ceux qui naissent hors mariage sont de plus en plus nombreux. Le nombre des mariages diminue alors qu’augmente celui des divorces. Pour les jeunes, les expériences sexuelles sont une chose tout à fait naturelle mais pas les enfants, pas les relations durables, pas le mariage. Ils repoussent le mariage et les enfants à plus tard, voire totalement. Ils sont indifférents à nos valeurs. Parfois, on a l’impression que seuls les homosexuels s’intéressent au mariage. Bien entendu, cela ne vaut pas pour tous les Européens. D’après les résultats des recherches internationales, la vie au sein d’une famille harmonieuse est encore la valeur la plus importante pour la majorité des jeunes Européens. Ils ont pourtant des difficultés à trouver dans ce monde multiculturel un partenaire adéquat qui ait la même conception du mariage. Et ensuite, il n’est pas non plus facile de réaliser son projet de vie. La famille d’aujourd’hui est un produit de la politique démographique La famille européenne d’aujourd’hui est un produit de la tendance que le démographe hollandais Dirk Van de Kaa a baptisée «deuxième transition démographique». Son début a été marqué par la «révolution sexuelle» du milieu des années 60. Peu nombreux sont ceux qui ont alors réalisé quels changements considérables du comportement humain la pilule contraceptive allait entraîner. L’article 17 de l’encyclique Humanae vitae les prévoyait. Ce n’est pas la faute de la pilule mais celle des hommes. Ils ont décidé librement de s’approprier ce modèle de famille et de comportement démographique. Dans les pays de l’Est, depuis la chute du communisme, on a l’impression qu’une compétition a commencé pour rattraper au plus vite les Etats d’Europe de l’Ouest dans ce domaine. On dirait que cette évolution est spontanée, qu’on ne peut donc rien faire, qu’aucune politique ne peut y remédier. Or, ce n’est pas tout à fait vrai. La «deuxième transition démographique» a commencé au moment où la génération très nombreuse d’après-guerre est arrivée à l’âge de se reproduire, au moment où la croissance démographique mondiale atteignait son maximum: 2% par année. A ce rythme-là, la population mondiale allait doubler tous les 35 ans. Ce constat a suscité dans les pays développés la peur d’une explosion démographique, surtout dans le tiers-monde. Le fait que cette croissance n’aurait pas seulement des conséquences économiques et écologiques mais aussi militaires a amené les organisations internationales à faire de l’arrêt de la croissance démographique leur objectif numéro un. C’était aussi l’objectif principal du Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP) et de plusieurs Conférences sur la population et le développement de l’ONU – les dernières étant celle du Caire (1994) et celle de New York (1999). Cette politique a recours à toutes les mesures possibles pour réduire la croissance démographique: propagande massive en faveur des contraceptifs, libéralisation de l’avortement, stérilisation, dissociation entre sexualité et fonction reproductive, formulation de prétendus «droits génésiques et à la sexualité», affaiblissement de la famille naturelle par le soutien de «formes alternatives de famille», de l’émancipation des femmes, de la séparation des adolescents de leur famille ainsi que par la proclamation de droits de l’homme individuels au mépris des liens naturels unissant les membres d’une même famille. Mais cette politique vise également des objectifs positifs comme l’essor économique et l’amélioration de l’éducation. On peut polémiquer à bon droit sur le fondement, l’efficacité et l’acceptabilité morale de ces mesures mais elles visent toutes à réduire la croissance démographique. On a parfois l’impression que les organisateurs de ces conférences sont prêts à tout sacrifier à cet objectif, quitte à détruire la famille. L’actuelle politique de la famille de l’UE Il est légitime de se demander pourquoi cette politique antinataliste de l’ONU est poursuivie en Europe alors que la croissance démographique n’est plus depuis longtemps d’actualité et que la ruine de la famille a tellement progressé. Il n’y a plus de raisons rationnelles justifiant cette politique. Plusieurs motifs peuvent expliquer cette attitude irrationnelle: donner un exemple aux pays en voie de développement, raisons idéologiques: l’idée d’affaiblir la famille n’est pas nouvelle, elle caractérise tous les régimes totalitaires. Et il ne faut pas non plus sous-estimer les raisons subjectives. Plusieurs politiciens européens de premier plan ont été les acteurs principaux de la révolution sexuelle si bien que leur position à l’égard de la famille pourrait avoir des raisons personnelles. Il est également possible qu’ils aient fait des expériences négatives dans leur propre famille. Certes la thèse selon laquelle la famille est l’unité de base de la société et qu’elle doit par conséquent être protégée est inscrite dans les documents de l’ONU et généralement acceptée. C’est pourquoi il est impossible de se déclarer contre la famille. Il est plus facile de la redéfinir et les documents de l’ONU le permettent dans la plupart des cas. Ils renoncent à la définir et se contentent de constater une grande diversité de formes de famille. Ainsi on peut qualifier de familles différentes formes de vie commune. Nous savons pourtant que ces formes alternatives mettent moins d’enfants au monde et offrent aux enfants des conditions de vie plus mauvaises que la famille naturelle. Les «droits génésiques» De par son contexte anthropologique, la politique de la famille est très marquée idéologiquement, plus que d’autres domaines. Les diverses politiques de la famille, la socialiste, la libérale et la conservatrice, pour ne citer que les principales, diffèrent énormément les unes des autres par l’importance relative qu’elles accordent à la collectivité, à l’individu et à la famille. Pour l’instant, la politique de l’UE est marquée par l’idéologie libérale de gauche pour laquelle la famille naturelle n’est pas favorable. Comme exemple de la politique dirigée contre la famille, on peut citer la résolution sur «la santé et les droits sexuels et génésiques» qui a été adoptée récemment (3/7/02) à une courte majorité par le Parlement européen, lequel – soit dit en passant – a largement outrepassé ses compétences. Le document utilise l’expression «droits génésiques», c’est-à-dire droits relatifs à la reproduction. En réalité, il semble qu’il ne s’agisse pas de droits à la reproduction (au sens où le couple peut avoir autant d’enfants qu’il le désire) mais de droits à la «non-reproduction» (droit à la sexualité sans reproduction). Ainsi limités, ces droits ne sont pas conformes au système et en contradiction avec les traditions culturelles européennes et les documents internationaux. Chaque droit doit être contrebalancé par des devoirs. Les parents ont le droit naturel de décider combien d’enfant ils veulent avoir et quand ils veulent les avoir, et le devoir naturel de les soigner et de les élever. Quand on parle uniquement du droit à la sexualité sans évoquer les devoirs qui y sont liés, la famille, de toute évidence, se décompose. Cela provient du malentendu sur les droits génésiques et sexuels. De même, les taux élevés d’avortements et la propagation du SIDA peuvent être attribués non au manque de moyens contraceptifs mais à la mauvaise interprétation des droits génésiques. Quelle politique de la famille? Le fondement d’une société qui fonctionne est une famille saine. La plupart des problèmes de la société sont dus à l’échec de la famille concrète. C’est pourquoi l’objectif de la politique de la famille devrait être d’encourager la qualité de la vie familiale. Celui de la politique démographique est tout différent (p.ex. l’équilibre du développement de la population). 1. Une bonne politique de la famille est minimaliste, c’est-à-dire qu’elle respecte le principe de subsidiarité; elle ne veut pas remplacer la famille mais la soutenir. Elle n’a pas pour but de la «décharger» de ses fonctions ni de les lui retirer (comme le font les politiques socialiste et libérale). Elle doit créer des conditions telles que la famille puisse mieux assumer ses fonctions. 2. Une bonne politique de la famille est orientée vers des valeurs, elle n’est pas neutre à l’égard des différentes «formes de famille». Elle soutient les familles qui fonctionnent bien et en même temps elle aide les familles en danger, mais de manière à ce que les premières ne soient pas désavantagées par rapport aux secondes («family penalty»). 3. Une bonne politique de la famille vise les intérêts à long terme de l’enfant, son droit de vivre dans une famille harmonieuse et non pas les droits individuels de ses membres. Dans la politique de la famille, il n’est pas question d’argent. Elle utilise les différents instruments (surtout indirects) disponibles à différents niveaux (commune, entreprise, Etat, communauté internationale) et dans différents domaines (p. ex. politique de construction de logements, politique des retraites, politique fiscale, sociale, scolaire, politique des minorités et de l’immigration). Le manque de temps nous empêche d’approfondir tous ces aspects. Je voudrais seulement rappeler que, de même que la famille doit se restreindre dans certains domaines à cause de ses enfants, une société qui pense à l’avenir doit le faire également. L’individualisme est contre la famille. Nous devrons probablement modifier notre conception des droits de l’homme sur plusieurs points pour leur redonner leur sens initial. Peut-être faudra-t-il changer beaucoup
Karol Pastor est né en 1950 à Bratislava (Slovaquie). Mathématicien depuis 1981, il enseigne la statistique et la démographie à l’Université Comenius de Bratislava et à l’Université de Trnava. Il est vice-président de la Société slovaque pour la famille et des parents conscients de leurs responsabilités. Depuis 1994, il est député au Conseil municipal autonome de la ville de Bratislava. Il est catholique, marié et père de trois enfants.
|