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Tout chambouler dans l’école

Le peuple aura le dernier mot

par Elfy Roca

Le 24 novembre 2002 les électeurs zurichois prendront une décision de grande portée: ce jour-là on votera sur deux nouvelles lois celle concernant la formation et celle portant sur l’école obligatoire. Tous les médias ont déjà embouché la trompette de la propagande en faveur des deux nouvelles lois. De même la société zurichoise des maîtres devient une sorte de porte-voix de la Direction de l’instruction publique. Cependant la grande majorité des enseignants actifs repousse la nouvelle loi sur la scolarité obligatoire. Il y a un urgent besoin d’explications sur les conséquences réelles de ces deux nouvelles lois.

Après consultation, c’est en mai 2001 que le Conseil d’Etat zurichois a présenté au Grand conseil les deux projets de loi. La commission des affaires scolaires du Grand conseil les a examinés, a proposé quelques amendements avant de les soumettre au plénum. Fin mai 2002 a eu lieu la première lecture et la votation populaire a été fixée au 24 novembre 2002. Les partis sont entrés dans la bataille et les critiques vont en augmentant.

La bombe à retardement du cycle initial

Ce qui changerait le plus la scolarité obligatoire serait l’introduction d’un cycle initial. Les partisans eux-mêmes parlent d’une bombe à retardement. Ils se vantent de «révolutionner l’école à la base.» Ce serait la fin de l’école enfantine et de la première primaire. Les enfants seraient scolarisés à quatre ou cinq ans et effectueraient ce cycle en deux, trois ou quatre ans. On n’y séparerait plus les tranches d’âge et on y apprendrait à lire, écrire et compter. Chaque classe pourrait par période avoir deux enseignants. Même si cette promesse est tenue, il serait illusoire de vouloir simultanément socialiser, apprendre à apprendre et inculquer les rigueurs de la lecture, de l’écriture et du calcul à des élèves de l’âge du jardin d’enfants. Les enfants reconnus comme doués passeraient à l’école primaire après deux ans et les plus lents ou moins éveillés seulement après quatre ans – une telle expérimentation est actuellement en cours dans une seule école privée. On s’étonne de la précipitation avec laquelle on veut l’imposer à tous par la loi. Quels jardins d’enfants faudra-t-il supprimer? Quelles écoles primaires faudra-t-il agrandir? Détail important si tous les enfants de quatre et cinq ans doivent aller à l’école, est-ce que tous les parents seront d’accord que leurs enfants soient transportés par bus dans une localité voisine plus importante ou verront d’un bon œil leurs enfants emprunter un itinéraire trop risqué pour leur âge? La nouvelle loi abolirait l’idéale situation actuelle où l’enfant va d’abord en classe près de chez lui et ensuite fait un plus long chemin.

Ecoles à direction autonome: cui bono?

Un autre changement crucial serait la généralisation des écoles à direction autonome. Une manière de greffer légalement sur l’école obligatoire les principes du New Public Management. Chaque école serait une unité propre pour sa pédagogie, son organisation, son administration. Elle serait dirigée par un vrai directeur. L’enseignant perdrait sa marge de manœuvre individuelle quant à la direction de sa classe, aux relations avec les parents et à la coopération avec les autres enseignants. Il ne serait plus qu’un élément d’un organe collectif décidant de mesures obligatoirement applicables à sa classe, même si elles sont absurdes et en contradiction avec les besoins et la situation de sa classe. Ce collectif perdrait son temps en séances interminables, en délibérations budgétaires et en discussions publicitaires. Oui... parce que chaque école sera requise de constituer son «profil». Inéluctablement cela conduira à une inégalité de traitement pour les enfants et l’apparition de «super écoles» et d’écoles défavorisées et marginalisées. Il deviendrait encore plus difficile de changer d’école lors d’un déménagement. Ce système existe déjà: en Nouvelle-Zélande. Et il tourne à la catastrophe. Le Conseiller d’état Ernst Buschor, directeur du DIP zurichois, vantait l’exemplarité néo-zélandaise, il y a quelques années. Il n’oserait plus tenir les mêmes propos actuellement.

La démocratie démantelée

Les nouvelles lois feraient table rase de la démocratie. Les commissions scolaires élues dans chaque district ainsi que les autorités de surveillance (dont on avait déjà rongé les ailes) disparaîtraient entièrement. À la place, le gouvernement nommerait une instance d’évaluation des écoles qui testerait la qualité des écoles tous les quatre ans. Cette instance donnera plus de pouvoir à la Direction de l’Instruction publique; elle permettra aussi de faire fi de la nouvelle autonomie nominale des écoles et de leurs dirigeants.

Ce processus est déjà en train: les commissions scolaires ont perdu la compétence d’évaluer l’efficacité du travail des enseignants, dans l’esprit du temps une sorte de rapport qualité-prix quant à leur rémunération; souvent, ce sont même des bureaux privés (payés par les contribuables) qui font ce travail selon un critère très précis: trier les bons maîtres d’école favorables aux réformes, des mauvais qui osent douter et rechigner.

Le savoir et l’opinion des enseignants ne font plus partie des données intégrées à la gestion d’une école. La voix populaire doit être écartée de l’école populaire car on aimerait en haut lieu que l’école soit rentable, obéisse aux règles du marché et soit même affermée à des firmes commerciales et à des multinationales. La loi veut servir ce dessein: dépouiller le peuple de ses pouvoirs de décision. Ne lui concéder que quelques miettes administratives anodines.

Destruction
des régimes scolaires différenciés

Les médias n’ont en général pas encore remarqué que la modification va entraîner la fin des régimes scolaires différenciés. Il n’y aura plus de classes spéciales et (ou) spécialisées. Tous les élèves devront suivre l’école primaire uniformisée et quelques pédagogues, ici et là continueront d’avoir un œil sur les élèves difficiles. De ce fait un enseignant ne pourra plus ni bien s’occuper du gros de la classe ni aider les élèves qui en ont besoin.

Pour diminuer les coûts, les heures thérapeutiques ne s’ajouteront plus aux horaires normaux mais seront fondues dans l’horaire général. En résumé, on peut dire que la nouvelle loi scolaire zurichoise charrie une tonne de nouveautés qui aboutiront au démantèlement de la démocratie scolaire et à la détérioration de la qualité de l’école. Il faut donc absolument la rejeter. Une autre raison capitale de dire non est que l’acceptation populaire de cette loi à Zurich conduirait inévitablement à une épidémie de réformite qui ravagerait tous les cantons suisses.

Tiré du numéro spécial sur la réforme scolaire (été 2002) du journal Zeit-Fragen. Traduction par Denis Helfer pour Finalités.