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l'éthique et la responsabilité

Quiconque veut la paix ne doit pas provoquer la guerre

par Annemarie Buchholz, historienne

«Mère de tous les mensonges»

C’est par cette expression que commence le nouveau livre de Peter Scholl-Latour, «Kampf dem Terror – Kampf dem Islam? Chronik eines unbegrenzten Krieges» (Lutte contre le terrorisme, lutte contre l’islam? Chronique d’une guerre illimitée). La «Mère de toutes les batailles», c’est ainsi que Saddam Hussein avait appelé avec vantardise sa campagne contre les Etats-Unis et leurs alliés au début de l’année 1991 avant que ses armées soient réduites en cendres dans le sud de l’Irak. Aujourd’hui, l’occident court le risque que la guerre contre le mal, déclenchée par le président George W. Bush pour anéantir le terrorisme mondial, conflit sans limites temporelles ni géographiques, dégénère en mère de tous les mensonges.

Pas d’antiaméricanisme

Les réflexions de Peter Scholl-Latour qui se basent sur la prolifération des armes de destruction massive dans le monde actuel ne relèvent pas de l’antiaméricanisme. On ne peut pas non plus les rejeter par une polémique facile, comme cela a été tenté récemment.

On ne peut surtout pas nier ses connaissances approfondies de l’histoire et de la culture de l’islam ni le respect qu’il voue à sa propre culture et à celle des autres peuples.

Depuis le début de la guerre au Kosovo, nous observons que les pays sont visés les uns après les autres. La manipulation ne parle plus de guerre mais de «campaign» [campagne], d’«air campaign» [attaque aérienne] ou tout au plus de «bombing campaing» [bombardements]. Aujourd’hui, on appelle l’occupation d’un pays et l’installation d’un gouvernement fantoche «nation building». Presque personne ne pose aujourd’hui la question de savoir ce que ce terme signifie. Le professeur de l’université Harvard Carl Friedrich demandait en 1963: «Are nations really built? Or, rather, do they grow?» [Est-ce que les nations se construisent? Ou plutôt, est-ce qu’elles croissent?].

On ne cherche plus du tout à savoir si le «nation building» est possible sous la pluie des bombes. L’étude des anciens empires coloniaux, de l’Empire austro-hongrois ou de l’ex-U.R.S.S. pourraient très bien nous informer sur les conséquences des différents traitements des autres peuples.

A la veille d’une guerre de 30 à 40 ans

Comme nous ne posons plus ces questions, nous nous trouvons aujourd’hui à la veille d’une guerre de 30 à 40 ans dans le monde et nous assistons sans rien dire à ses préparatifs. «There was a smell of war in the air» [Il y avait une odeur de guerre dans l’air], pouvait-on lire en 1938 dans le livre sur l’histoire de la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge «Beyond Conflict». Aujourd’hui, on n’aime pas se souvenir de ce qui est arrivé après. Pourtant cela constituerait la base d’une réflexion et d’une action responsables dans le monde d’aujourd’hui.

C’est ainsi qu’on en est venu à accepter la reprise de la course aux armements sans se poser trop de questions. Même les pays candidats à l’adhésion à l’OTAN doivent payer leur tribut. Ceux qui espéraient qu’après Bill Clinton une politique plus responsable serait possible à la Maison Blanche sont très déçus. Avant l’élection de George W. Bush, c’était le sujet central de la campagne: «America is overcommitted around the world, he said, pushes its weight around to much, and tells other countries how to run their affairs too often. We need scale back, be humble and get out of the nation-building business.» [Il dit que l’Amérique était trop engagée dans le monde, qu’elle avait trop de poids et qu’elle disait trop souvent aux autres pays comment gérer leurs affaires. Nous devons rebrousser chemin, être modestes et abandonner le «nation building».] Maintenant le ton a changé et la guerre est même annoncée pour les 30 à 40 prochaines années. Et que faisons-nous, les citoyens des démocraties, au nom desquels tout cela a lieu?

Aujourd’hui nous vivons dans notre société de communication, avec toutes ses possibilités d’information mais aussi de manipulation, de désinformation et de mensonge. Toutefois l’utilisateur de l’Internet peut s’informer sur la préparation et la planification systématiques de la prochaine guerre. Et les journaux politiques ne font aucun mystère de ce qui va arriver. «If you want to hit Irak, use a trigger» [Si vous voulez attaquer l’lrak, ayez recours à un prétexte à déclencher la guerre], tel était le titre d’un article du chroniqueur du Newsweek l’été dernier. Selon Fareed Zakarie, ce pourrait très bien être les inspecteurs en désarmement. L’ONU pourrait placer la barre si haut que l’Irak ne pourrait guère satisfaire ses exigences et la guerre pourrait commencer avec le soutien des Nations unies.

Rappelez-vous qu’un procédé semblable a été utilisé lors des négociations de Rambouillet avec l’annexe B dont les parlementaires européens n’ont eu connaissance que beaucoup plus tard, au cours de la deuxième moitié de la guerre. Récemmment, le même chroniqueur du Newsweek nous a appris que la guerre contre l’Irak devait être menée «now or never» [maintenant ou jamais]. Les cartes sont ainsi dévoilées au lecteur moyen du magazine politique. Et nous pouvons décrire exactement la voie que suivent toutes les astuces et tous les mensonges.

«La guerre est revenue, mais nous en avons perdu le respect» a déclaré, pendant la guerre au Kosovo, l’ancien divisionnaire Bachofner. Est-ce que le silence et la passivité s’expliquent par le fait que les Rouges et les Verts qui occupent des postes de responsabilité se mêlent à la danse? Cela peut être valable pour ceux qui, il y a plusieurs décennies, quand ils étaient jeunes, ont mis leurs espoirs dans un monde meilleur de ce côté de l’éventail politique. D’autres ont peine à croire que les Etats-Unis, l’ami qui avait mis fin à la Seconde Guerre mondiale et qui avait ensuite apporté l’aide du plan Marshall, puissent aujourd’hui effectivement envisager quelque chose de si terrible qu’une guerre de 30 à 40 ans.

On cherche aussi à persuader les citoyens qu’ils sont plus intelligents et mieux informés sur le monde que jamais auparavant. C’est juste dans la mesure où, depuis la guerre au Kosovo, nous connaissons très précisément les préparatifs de guerre. L’Amérique parle ouvertement de la guerre des 30 à 40 prochains années – et nous le savons tous. Mais notre intelligence se limite toujours à la simple compréhension, comme si l’histoire du siècle dernier n’avait donné aucun leçon qui mérite réflexion.

Pourquoi ne pose-t-on plus de questions?

Dans les années 60, les fils et les filles ont eu d’âpres discussions avec leurs pères. Ils leur ont demandé pourquoi ils avaient suivi Hitler, pourquoi ils avaient été complices ou, simplement, s’étaient tus. Il y a eu des disputes et des ruptures dans toutes les familles dont ni les parents ni les enfants, qui ont maintenant l’âge qu’avaient leurs parents à l’époque, ne se sont jamais vraiment remis. Lorsqu’un des petits-enfants demande avec une authentique compassion comment c’était vraiment, la guerre, comment la population civile a pu survivre aux nuits de bombardement des villes allemandes, il est rare qu’ils se mettent à raconter. La plupart meurent en emportant dans la tombe tous les souvenirs de ce qu’ils ont vécu. On ne sait pas au juste quel service secret est vraiment responsable de ce conflit de génération agressif des années 60. Peut-être étaient-ce les cadres de la Stasi, au nombre d’environ 30000, formés spécialement pour le travail à l’Ouest. Mais il ne faut pas non plus oublier que les Etats-Unis, en 1995, après le délai de 50 ans, ont été le premier pays au monde à décider de maintenir le secret sur 70% des documents de la Seconde Guerre mondiale.

Rien n’a été soumis à une réflexion. Et peut-être que c’est justement cela que l’on veut: que la génération qui a souffert pendant la période de 1939 à 1945 se taise pour toujours et que les jeunes s’épuisent dans des débats manipulés, qu’une véritable réflexion historique, sur le plan humain et sur celui du droit international, ne soit plus possible. Pourquoi la génération de ceux qui ont posé des questions jadis n’en pose-t-elle plus depuis l’ouverture du rideau de fer? Pourquoi reste-t-elle indifférente à la dégradation des conditions de vie du tiers-monde? Pourquoi désintéresse-t-elle tout à coup du problème du Proche-Orient? Pourquoi avons-nous tous constaté le retour de la guerre en Europe sans dire grand-chose?

Peut-être veut-on empêcher qu’une recherche commune, une réflexion et des conclusions sur les causes de la Seconde Guerre mondiale et de son déroulement ait lieu, que la maxime «Plus jamais la guerre!» se renforce et devienne pour la prochaine génération un réconfort moral et que la réflexion sur la guerre devienne partie intégrante de la formation de la personnalité de chaque génération.

Les conflits doivent être résolus à la table de négociations et non pas sous la menace de la guerre ni sous les tapis de bombes des B52 qui ne font des ravages que parmi la population civile. C’est ce que tout enseignant qui se veut civilisé devrait dire à ses élèves en conclusion de cette catastrophe humaine. C’est ce que chaque chef d’Etat qui se veut civilisé devrait dire à son peuple. C’est ce que les philosophes et les théologiens, s’ils aiment leur discipline, devraient dire à leurs concitoyens. La jeune génération, aussi difficile qu’elle soit, est prête à écouter des discussions sincères, et elle le fait la plupart du temps volontiers parce qu’elle veut vivre sur cette planète et parce que tous les hommes ont besoin de la paix pour vivre.

On a de tout temps planifié des guerres

Les guerres ne sont jamais tombées du ciel: des hommes les ont planifiées et propagées. Une fois que la décision de faire la guerre fut prise par les grandes puissances européennes avant la Guerre de Trente ans, elles abolirent les instruments de paix les uns après les autres. A l’occasion de l’exposition commémorative de cette époque effrayante en Europe, un livre d’histoire est paru qui montre de manière très détaillée les circonstances de cette guerre. (Heinz Schilling, «Aufbruch und Krise, Deutschland 1517–1648»).

La Première Guerre mondiale n’a commencé qu’apparemment à la suite du fameux coup de feu de Sarajevo. Le système d’alliances avait été organisé avant dans une planification bien réfléchie. Certes, à l’époque, les citoyens des pays n’avaient rien à dire.

La Seconde Guerre mondiale n’est pas non plus tombée du ciel. Elle a été le résultat de vingt ans d’une politique particulière. «There was a smell of war in the air», peut-on lire dans les rapports de 1938 de la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge.

On est toujours mort misérablement

Différents artistes nous rappellent les champs de bataille de la Guerre de Trente ans à travers leurs peintures. Après cette guerre, l’Europe était quasiment dépeuplée. La faim et les épidémies, notamment la peste, sévissaient.

Les images des champs de bataille de la Première Guerre mondiale montrent que les soldats envoyés à l’abattoir par les hommes d’Etat sont tous morts de la même manière: gisant dans la saleté, leurs cadavres nourrissaient les chiens sauvages et les rats. L’exposition commémorative de Verdun et du Hartmannswillerkopf devraient laisser aux élèves une impression formatrice de leur personnalité. Voici le bilan de cette guerre: environ 8,5 millions de morts (dont 750000 dus à la faim en Allemagne), 21 millions de blessés, 7,8 millions de prisonniers et de disparus.

La Seconde Guerre mondiale ne fut pas très différente, si ce n’est que le bilan en fut beaucoup plus catastrophique. L’enfer de Stalingrad n’en constitue qu’une partie. Ceux qui ont survécu n’aiment pas y penser, mais un travail sur cette époque, une réflexion sans œillères idéologiques, est absolument nécessaire aujourd’hui. Le bilan vous intéresse-t-il? 27 millions de morts parmi les soldats, 25 millions chez les civils et 3 millions de disparus. Dans les différents pays qui ont participé à la guerre: 20 millions de morts en Union soviétique, au moins 10 millions en Chine, 4,8 millions en Allemagne, 5,8 millions en Pologne, 2 millions au Japon, 1,7 million en Yougoslavie, 600000 en France, 400000 en Angleterre et 300000 aux Etats-Unis.

Maxime de paix

La réflexion doit se faire à partir d’une volonté de paix. Cela n’a rien à voir avec des espoirs de salut que tant d’entretiens télévisés font miroiter; il s’agit tout simplement de realpolitik, car sans la paix, nous ne pourrons plus vivre sur cette Terre. La paix est la condition de tout travail de construction. Tchernobyl nous a clairement montré jusqu’où les retombées radioactives se propagent et si elles se dirigent vers l’ouest c’est parce que la Terre tourne. Naturellement la prophylaxie a beaucoup d’autres aspects: famille, écoles qui n’oublient pas leur mission pédagogique, lutte contre la pauvreté, Etats de droit solides et droit international humanitaire dont l’objectif est de garantir la paix. Ce sont des domaines où les citoyens des démocraties occidentales peuvent très bien s’engager. Nous ne devons pas nous contenter d’observer, nous pouvons faire beaucoup.

C’est le message d’amour qui fait la différence entre le Nouveau Testament et l’Ancien, et qui distingue notre grande religion des autres. Les peuples chrétiens du monde, qui se réclament du Nouveau Testament et non de l’Ancien, devraient justement, à la veille de 30 à 40 ans de guerre, se laisser entraîner dans un tel crime contre l’humanité uniquement à cause de cette primitive machine de propagande du «Bien contre le Mal» et du «Qui n’est pas avec moi est contre moi»?

La guerre est un fléau de l’humanité. Des générations ont travaillé à le limiter et à le faire reculer. Nous qui nous croyons si intelligents, allons-nous rester passifs au moment où l’on prépare à nouveau la guerre? L’Ancien Testament est une chose, le Nouveau une autre. C’est ce que chacun sait, même s’il n’est plus un chrétien pratiquant. Et c’est ce que savent avant tout les chrétiens néoconservateurs américains qui se sont regroupés sous la bannière du «sionisme chrétien» et font en sorte que les bellicistes gardent les mains libres.

La population chrétienne d’aujourd’hui sait toujours, malgré l’érosion des valeurs religieuses, qu’elle n’est pas liée au Dieu guerrier et vengeur de l’Ancien Testament. Un dialogue franc l’empêchera de se laisser entraîner dans des guerres de 30 à 40 ans au nom de l’Ancien Testament par les mensonges de l’industrie du pétrole et de l’armement ainsi que par l’appétit de pouvoir de quelques petites cliques d’anciens trotskistes. Ces chrétiens protestants devront expliquer plus tard pourquoi ils ont soutenu cette folie, plus tard, quand les conséquences de ces guerres seront évidentes.

Mais ceux dont la pensée est laïque devront également expliquer pourquoi ils ont soutenu tous ces préparatifs. Il existe aussi une conscience anthropologique, une voix de la compassion chez les hommes qui est indépendante de toute religion. C’est pourquoi nous nous sentons concernés par le sort de ceux qui vivent dans la pauvreté ailleurs sur cette Terre. Autrefois, les généraux devaient permettre à leurs soldats de boire de l’alcool pour vaincre cette répugnance pour le meurtre qui est profondément ancrée dans la nature humaine. Le XXe siècle y a ajouté les drogues. Mais le pilote qui largue ses bombes d’une altitude de plusieurs milliers de mètres avec la plus grande précision possible ne peut pas, lui non plus, éviter cette question. Des réservistes israéliens objecteurs de conscience ont montré de manière impressionnante qu’ils ne pouvaient ni ne voulaient ignorer cette voix de l’être humain.

Guerre contre la population civile?

Ce qu’on appelle aujourd’hui «guerre contre le terrorisme» sera probablement une guerre contre la population civile. «Bomb them down», [Descendez-les en lançant des bombes] disait-on en Serbie. Et après les bombardements, les blindés serbes sont rentrés intacts et les amis de Madeleine Albright, ceux de l’UÇK, ont pu se mettre à tuer de leur côté.

Dans quelle mesure la logique des bellicistes d’aujourd’hui se distingue-t-elle vraiment de celle du Parlement britannique avant la Seconde Guerre mondiale qui consistait à «destroy the morale of the enemy civilian population and, in particular, of the industrial workers»? [briser le moral de la population civile et en particulier celui des travailleurs de l’industrie]. Avec la décision d’adopter la stratégie de l’area bombing [bombardements sur zone] on a ouvert une écluse, on a dépassé une limite. Dans la situation actuelle, cela peut être lourd de conséquences pour l’humanité tout entière: en effet, la guerre ne se fait plus entre deux armées ennemies mais au travers de bombardements visant la population civile.

La protection de la population civile était déjà un sujet de discussion lors de la XVIe Conférence internationale de la Croix-Rouge en 1938: Le Conseil fédéral suisse avait été sollicité pour convoquer une autre conférence diplomatique qui élaborerait une Convention sur l’application de la Convention de Genève sur la protection de la population civile. La guerre a interrompu ces efforts. Des milliers de secouristes ont continué de s’engager dans les Sociétés nationales pendant la guerre pour aider les victimes et sauver des vies tandis que les Sociétés elles-mêmes étaient tellement limitées dans leur engagement par les directives des généraux qu’elles ne pouvaient pas répondre aux besoins de la population civile. Cela ne changera pas dans de futures guerres si l’on ignore les Conventions de Genève avec autant de légèreté que les Américains l’ont fait en Afghanistan.

Avant même la fin de la Seconde guerre mondial, le Comité international de la Croix-Rouge a engagé les gouvernements à soutenir la diffusion d’une nouvelle Convention sur la protection de la population civile ce qui fut fait lors des conférences de 1946 et de 1948: celle de Stockholm en 1948 fut présidée par le comte Folke Bernadotte, un combattant pour la paix et davantage d’humanité.

Il existe encore de telles personnalités, mais nous autres citoyens des démocraties devrions leur donner la parole. On les trouve partout parmi les hommes politiques comme parmi les concitoyens qui se soucient du sort de leurs semblables dans le pays et dans le reste du monde.

L’anéantissement par la destruction

Pourquoi ne prenons-nous pas exemple aujourd’hui sur tous ces combattants pour la paix et pour plus d’humanité? Ils étaient réalistes à cent pour cent et ils savaient que la paix est la condition nécessaire de toute reconstruction durable; ils refusaient les polémiques simplistes sur des tendances messianiques dans le monde actuel. Pourquoi confions-nous plutôt le sort actuel de l’humanité à des personnalités qui n’assumeront jamais la responsabilité des conséquences de leurs actes? En quoi les réflexions des stratèges actuels comme Wolfowitz et Perle diffèrent-elles de celles d’un Sir Arthur Harris, le commandant en chef du Bomber Command lors de la Seconde Guerre mondiale, qui continuait de défendre mordicus sa stratégie alors que son échec était déjà évident?

Certains commentateurs prétendent que «Bomber Harris had managed to secure a peculiar hold over the otherwise domineering, intrusive Churchill» [Bomber Harris avait réussi à exercer une influence particulière sur Churchill qui étant normalement très autoritaire]. Même si ce dernier avait exprimé à différentes occasions certains scrupules concernant les bombardements terribles des villes ouvertes, il les a fait taire, manifestement sous l’influence de Harris qui avait réponse à toutes les objections et estimait qu’une justice supérieure de nature poétique était à l’œuvre et que «those who have loosed these horrors upon mankind will now in their homes and persons feel shattering strokes of just retributions» [ceux qui ont commis ces atrocités envers l’humanité vont éprouver dans leurs maisons et dans leurs personnes les coups terribles de ces justes représailles].

En réalité, il est fort probable qu’avec Harris, le Bomber Command avait à sa tête un homme qui croyait, selon Solly Zuckerman, à l’anéantissement par la destruction, ce qui correspondait ainsi parfaitement au principe central de toute guerre, c’est-à-dire l’anéantissement total de l’ennemi, de ses habitations, de son histoire et de son milieu naturel.

La guerre de bombardements était une guerre non déguisée. Son développement contraire à toute raison montre que les victimes, comme l’écrit Elaine Scarry dans son livre extrêmement perspicace «The Body in Pain» ne sont pas du tout des victimes sacrifiées sur le chemin menant vers un quelconque objectif; elles sont à proprement parler ce chemin et cet objectif mêmes. (Sebald, «Luftkrieg und Literatur», p. 26 sqq.)

Voulons-nous vraiment aujourd’hui, citoyens d’une démocratie, faire de ces idées une maxime valable pour toute l’humanité ou voulons-nous être des hommes dignes de ce nom?

Même pendant la Seconde Guerre mondiale, il y avait des quantités de dissidents, mais à un moment donné, la machine de guerre les a étouffés.

«Crescendo des adversaires de la guerre»?

L’Europe sait ce que représentent les guerres. La population des Etats-Unis ne le sait pas. Elle n’a jamais vu ses villes bombardées et réduites en cendres; elle n’a jamais dû parcourir les milliers de kilomètres des convois de réfugiés interminables et meurtriers, abandonner au bord de la route des proches et des amis, des enfants et des bébés épuisés mourant de froid. Ils n’ont jamais vécu les épidémies qui se répandent après chaque guerre et déciment le reste de la population épuisée. L’image de la guerre de la plupart des Américains est fondée sur des films et des spectacles télévisuels simplifiés au niveau moral et dont le contenu n’est pas plus réaliste que celui des vieilles histoires de «cow-boys et d’Indiens» dans lesquelles les «bons» gagnent toujours. Et il va de soi que les Américains se considèrent toujours comme les «bons».

Si les Américains savaient ce que signifie réellement la guerre – à la différence de ce que les reportages médiatiques bien filtrés en font aujourd’hui – ils arrêteraient maintenant leur machine de guerre. On assisterait forcément à un «crescendo des adversaires de la guerre», ne serait-ce que parce que chaque guerre revient comme un boomerang sur le pays qui la déclenche et la mène. Si le «crescendo des adversaires de la guerre» s’accentuait, avait dit Brzezinski lors d’une interview, «nous ne pourrions pas poursuivre notre projet Eurasie comme nous le voudrions». (Der Spiegel, 12/11/2001)

En tant que citoyens d’une démocratie, les Américains sont du côté du manche. S’ils sont vraiment chrétiens, ils connaissent le message du Nouveau Testament. Et même si leur pensée est de nature profane, ils doivent interroger leur conscience, annoncer la couleur et commencer à dire ce qu’ils pensent.

Ce que nous faisons en Europe est différent. Nous savons ce que signifie la guerre. Aucun intellectuel peut se soustraire à la question de savoir si l’on préconise la guerre ou la paix en tant que maxime d’action. Il doit prendre position. Les fils et les filles qui, dans les années 60, tourmentaient leurs parents avec la question «Vous saviez ce qui se passait. Pourquoi vous êtes-vous tus?» connaissent maintenant parfaitement tous les préparatifs de guerre. Nos fils vont même en tant que soldats en Afghanistan, des blindés allemands Fuchs sont stationnés au Koweït, des forces aéronavales allemandes au Kenya et des destroyers allemands croisent au large de la Somalie. L’engagement militaire en Afghanistan a fait ses premières victimes. De combien de morts a-t-on encore besoin pour comprendre que la guerre ne résout aucun problème?

L’Autriche, la Suisse et d’autres pays neutres sont entrés dans la ronde par le biais du Partenariat pour la Paix, sous le commandement de l’OTAN. Dans les autres guerres, déjà prévues, leur tâche – et la nôtre – sera d’assurer la réussite des bombardements des Alliés - ou des Américains seulement - et de protéger les gouvernements fantoches installés par la suite contre les vœux de la population. Brave new world!

Et cela sera-t-il financé par nos impôts, cela se fera-t-il en notre nom, selon la maxime morale de l’Ancien Testament du «bien» et du «mal»? Seulement si on nous empêche de réfléchir et qu’on étouffe notre conscience, cette voix qui plonge ses racines au fond de l’âme humaine, qui sait ce qu’on fait et ce qu’on a fait à notre prochain. Ecoutons cette voix et restons hommes.                                                 

Literature

Brzezinski, Zbigniew. Die einzige Weltmacht. Amerikas Strategie der Vorherrschaft. Frankfurt am Main 1999

Brzezinski, Zbigniew. Europa gibt es nicht in diesem Krieg, in: Der Spiegel vom 11.12.2001

Dempsey, Gray T.; Fontaine, Roger W. Fool’s errands, America’s recent encounters with nation bulding. Washington D.C, 2001

Masius, Johannes Carolus. Die letzte Seele. Ungewöhnliche Aufzeichnungen aus dem 17. Jahrhundert. Bergisch Gladbach 2002, ISBN 3-929351-18-8

Pitt, William; Ritter, Scott. Krieg gegen den Irak, Was die Bush-Regierung verschweigt. Köln 2002

Reid, Daphne A; Gilbo, Patrick F. Beyond Conflict. The International Federation of Red Cross and Red Crescent Societies, 1919–1994. Genf 1997. ISBN 92-9139-041-0

Schilling, Heinz. Aufbruch und Krise, Deutschland 1517–1648, Siedler-Verlag, 1988, ISBN 3-88680-059-8

Scholl-Latour, Peter. Kampf dem Terror – Kampf dem Islam? Chronik eines unbegrenzten Krieges. München 2002

Sebald, W. G. Luftkrieg und Literatur. Frankfurt am Main 2002

 

«Nation building»

La paix, c’est plus que l’absence de guerre