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Num «Irak» delendus est?par J. C. Manifacier* Faut-il détruire l’Irak? La future guerre du Golfe est une guerre pour le contrôle du pétrole et cela est devenu clair pour tous. Les journalistes faucons anglo-saxons, après avoir tenté de nier cette évidence, nous expliquent maintenant qu’une guerre pour le pétrole est légitime. Les lecteurs consternés assistent même au partage médiatique des dépouilles souterraines d’un pays affaibli par un embargo de 12 ans. Partage que va organiser un Etat vivant dans l’opulence et dans une véritable débauche énergétique. D’un coté les USA soutenus par le gouvernement anglais et Israël. Ariel Sharon, l’ancien et le futur Premier ministre israélien, est le seul homme politique qui, faisant campagne pour la guerre, remonte aussitôt dans les sondages. Zalmon Shoval, son conseiller pour les affaires étrangères a même déclaré qu’Israël payerait chèrement un ajournement prolongé de l’attaque US sur l’Irak.[1] De l’autre coté le reste du monde, réagissant en désordre, mais sentant confusément que quelque chose de tragique se prépare au pays de Sumer, berceau des civilisations. D’un coté des armes de destructions massives (missiles balistiques, bombes à fragmentation ou à uranium appauvri etc.) que des inspecteurs s’évertuent à chercher apparemment au mauvais endroit et de l’autre un pays dont le PNB est voisin de 0,6% de celui des USA. Il n’y a guère d’incertitude sur l’issue d’un tel combat. Le spectacle sur CNN sera beau et sans risque. L’attitude des journalistes et «intellectuels» français est intéressante à observer. Certes aucun n’est ouvertement partisan de la ratonade qui s’annonce. Avec plus de 80% de Français hostiles à ce conflit et des journaux à vendre, on ne saurait être trop prudent dans ses interventions publiques. Nos journalistes et «intellectuels» sont donc indécis et moralisateurs mais comme ils aiment le confort et le conformisme, ils excuseront toujours les pires crimes du moment qu’ils sont commis au nom de la bonne doctrine. A l’époque du Goulag, J.-P. Sartre rappelait que «tout anticommuniste était un chien». Ils sont donc passés, en rangs serrés, du marxisme à la loi du marché, de la dictature du prolétariat à celle de l’argent. Ce n’était pas trop difficile car ce sont après tout les deux faces de la même pièce dorée. Les mensonges et contradictions sont omniprésents dans cette affaire. Ce n’est pas uniquement le caractère «monstrueux» du chef irakien qui nécessite la destruction de son pays, mais la volonté de domination du Monde. Sinon, comment expliquer que l’ire américaine s’exerce aussi contre la Corée du Nord, l’Iran, la Syrie, le Venezuela, la Libye, l’Afghanistan etc. autant de pays très différents, ne partageant ni la même culture, ni la même langue, ni la même civilisation ni le même système de gouvernement. George W. Bush déclarait récemment devant des troupes US partant pour le Golfe: «La guerre en Irak n’est pas pour conquérir, mais pour libérer». Libérer plutôt que conquérir, rien n’est moins sur! Jugez-en! Henry Kissinger, personnage influent, déclarait il y a quelques temps déjà: «Le pétrole est une chose trop importante pour être laissé aux arabes». Le démographe P. Bourcier de Carbon[2] rappelait la déclaration de M. Zbigniew Brzezinski, tirée de son livre Le grand échiquier: l’Amérique et le reste du monde (1997): «L’Amérique doit éviter les collusions entre (pays) vassaux et les maintenir dans l’état de dépendance […] empêcher les barbares de former des alliance offensives.» Après l’empire du mal de Bush fils, rappelons enfin que Bush père voulait déjà «ramener l’Irak à l’âge de pierre». Un autre aspect me semble également particulièrement inquiétant. Dans les journaux américains et parfois européens, certains commentateurs rappellent de façon très appuyée les convictions «profondément chrétienne» de G.W. Bush et de son acolyte T. Blair.[3] En première page on pouvait voir très récemment Bush père et fils partant ensemble pour l’office du dimanche.[4] Or, rien n’est plus contraire à la philosophie chrétienne que la politique actuelle des USA et nombreuses sont les déclarations du Pape Jean Paul II condamnant l’embargo et toute guerre préventive.[5] Cet acharnement à faire passer un comportement purement impérialiste et cupide pour une nouvelle guerre de religion, où l’Europe chrétienne apparaîtrait ainsi, bien malgré elle, en première ligne est particulièrement diabolique. Dans la quasi-totalité des pays de la planète, les populations sont très majoritairement opposées à cette guerre et des manifestations massives ont même lieu aux USA et en Angleterre, alors que personne n’est encore descendu dans la rue pour soutenir la politique de ces deux gouvernements. Quand on analyse et place tous ces faits dans la bonne perspective, on ne peut échapper à la conclusion que les pays européens ne doivent en aucune façon participer à cette entreprise en tout point détestable qui n’est que l’expression de la loi du Far-West et la justice de Lynch. Non, la France ne doit en aucune façon participer à la destruction de l’Irak et il est impératif qu’elle utilise son droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU. Il est déjà particulièrement pénible de voir des pays comme la Turquie, financièrement en difficulté, négocier leur complicité pour quatre milliards de dollars.[6] Nul doute qu’ils seront suivis par beaucoup d’autres comme le Qatar qui servira de base de lancement pour les opérations militaires! On peut parfaitement s’opposer à l’immigration-invasion ou à l’entrée de la Turquie dans l’Europe et être respectueux des autres civilisations. N’y a-t-il personne justement pour trouver bizarre que les plus farouches partisans de l’immigration ou de l’entrée de la Turquie en Europe sont aussi, très souvent, les plus farouches partisans des bombardements en Irak? Vous avez dit bizarre, comme c’est bizarre! Cette guerre pour le pétrole est aussi une guerre contre l’Europe et contre le monde! Quelques se-maines de répit viennent, paraît-il, d’être accordées à Saddam Hussein, cela semble correspondre, mais c’est probablement un hasard, au temps nécessaire pour que les forces US soient opérationnelles sur le terrain. Un journaliste du «Monde» donnait une version agreste et bucolique pour un tel délai: «Le scénario envisagé […] plaidait en faveur de frappes en février ou mars, quand les nuits sont longues, sombres et qu’il fait frais dans la journée.»[7] On croirait lire un prospectus du Club-Med. En mai 1996, Mme Madeleine Albright, qui occupait de hautes fonctions sous la présidence Clinton, déclarait dans l’émission «60 minutes» sur CBS en réponse à un journaliste qui lui demandait si l’embargo qui avait causé la mort de 500000 enfants irakiens, plus que les morts d’Hiroshima, était justifié, répondait: «Je pense que c’est un choix très difficile, mais nous pensons que le prix en vaut la peine». J’ai eu l’occasion de visiter des hôpitaux irakiens, il faut une âme bien noire pour proférer de telles paroles. Non, décidément, nous ne pensons pas que les dirigeants de l’Amérique font partie de notre monde. La politique qu’ils mènent depuis plus d’un siècle a toujours consisté à se revêtir de l’habit du sauveur après avoir trahi leur parole et récolté les fruits d’une division qu’ils avaient eux-mêmes provoquée. Jusqu’à quand Bush abuseras-tu de notre patience? fait le 28 janvier 2003 * J. C. Manifacier a publié un article plus complet: «Vers une deuxième guerre du Golfe» dans «Lectures Françaises» de décembre 2002, janvier et février 2003. Il est Professeur à l’Université des Sciences et Conseiller Régional 34 (manifacier@cem2.univ-montp2.fr). [1] R. Fisk, Independent du 27/01/03 [2] Mondialisme et Nouvel ordre mondial, paru dans La voix des Français et écrit en mai 99 au plus fort des bombardements US sur les objectifs civils de la Serbie [3] J. Fitchett, International Herald Tribune (IHT) du 24/01/03 [4] IHT du 27/01/03 [5] New York Times du 14/01/03 [6] IHT du 27/01/03 [7] Le Monde du 25/01/03 |