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La France, l’Allemagne et la crise irakiennepar Jean-Paul Bled, président de l’Entente Souverainiste Les grands événements créent de grandes occasions. Ce sont des heures de vérité où les faux discours et les fausses valeurs ne sont plus de mise. Ils appellent de graves décisions fondées, non plus sur l’idéologie, mais sur les réalités et les intérêts. La crise irakienne appartient à cette catégorie d’événements qui replacent les perspectives et redistribuent les cartes. Entre autre conséquence, elle peut donner un nouvel élan à la relation franco-allemande. «L’Europe reposera sur une entente entre la France et l’Allemagne ou ne se fera pas» affirmait le Général de Gaulle. Cette idée forte inspira le traité de l’Elysée du 22 janvier 1963. Celui-ci devait servir de socle à la construction d’une Europe européenne qui, sans rompre avec les Etats-Unis, affirmerait sa personnalité et son indépendance dans les affaires du monde. Force est d’admettre que ce rêve n’a pas pris forme. Sous la pression de Washington relayée par Jean Monnet, le Bundestag ajouta au Traité un préambule qui en dénaturait la signification en le replaçant dans l’orbite atlantique. Les gouvernements allemands se sont employés à entraîner la France dans une construction européenne de type fédéral et n’ont eu de cesse de la ramener dans le giron de l’OTAN qu’elle avait quitté en avril 1966. De l’autre côté, la peur de l’Allemagne, un des moteurs de l’européisme français, a poussé les gouvernements français à favoriser le processus d’intégration européenne. Au lendemain de la réunification de l’Allemagne, saluée mais aussi redoutée, elle a inspiré des décisions funestes comme le traité de Maastricht et l’introduction de l’Euro. C’était toujours la même idée: enfermer l’Allemagne dans un ensemble européen pour l’empêcher de faire cavalier seul. En réalité la logique de cette peur a conduit trop souvent Paris à céder aux désiderata de Bonn, puis de Berlin. On en était là quand la crise irakienne a éclaté. Rendez-vous avec l’histoire, celle-ci constitue pour l’Europe un moment de vérité. Ou bien elle s’aligne sur les Etats-Unis pour n’en être qu’un auxiliaire et un appendice ou bien elle s’en émancipe et commence enfin d’exister comme un acteur de l’histoire. Une Europe américaine ou bien une Europe européenne, tel est l’enjeu de la crise. Or, fût-ce par des cheminements différents, la France et l’Allemagne sont parvenus à une position commune pour la défense de la paix d’autant plus forte qu’à l’opposé, le dossier américain repose sur le vide et la manipulation au service d’une politique de puissance. Qui pourrait croire de l’Irak, exsangue après douze ans de sanctions, constitue une menace pour les Etats-Unis aussi bien que pour ses voisins ? Les pseudo-preuves apportées par les Américains et les Britanniques sur la prétendue possession d’armes de destruction massive par l’Irak se sont révélées des pétards mouillés. En revanche, bien réelle est la volonté des Etats-Unis de s’emparer des champs pétroliers irakiens et à partir de l’Irak, de prendre le contrôle du Proche- et du Moyen-Orients. Enfin, la politique américaine s’inscrit dans la logique du choc des civilisations, là où la France et l’Allemagne privilégient le dialogue des cultures. Une guerre contre l’Irak, quels que soit les sentiments à l’égard de Saddam Hussein, serait ressentie comme une agression par l’ensemble du monde arabo-musulman. A cette politique de guerre aux conséquences dévastatrices, la France et l’Allemagne opposent un front du refus. Il s’agit là d’un moment capital. Pour la première fois, l’Allemagne se démarque des Etats-Unis sur un dossier majeur, et cela malgré les pressions qui s’exercent sur elle. A partir de là, il devient possible et légitime de relancer l’entente franco-allemande dans l’esprit des fondateurs du Traité de l’Elysée. Mais il faut bien voir que cette entente passe par une redéfinition complète de la politique européenne. Elle ne saurait en effet s’accommoder d’une constitution européenne qui soumettrait la politique étrangère de Paris et de Berlin au vote d’un conseil européen. Soyons clair, si un tel vote devait intervenir aujourd’hui sur le dossier irakien, la France et l’Allemagne seraient mises en minorité. Rangée derrière le Royaume-Uni de Tony Blair, la majorité serait du côté de l’alignement sur les Etats-Unis. A fortiori demain si l’Union européenne s’élargit en 2004 et en 2007 à des Etats qui sont pour ainsi dire tous des clients de Washington. C’est, on le voit, bien d’une heure de vérité qu’il s’agit. Il est essentiel pour le présent et pour l’avenir que la France et l’Allemagne défendent une position commune dans un dossier majeur où le droit international et la souveraineté des Etats sont en cause. Il est aussi essentiel qu’elles maintiennent le cap, car, si elles n’ont pas le soutien de la majorité des gouvernements, elles parlent, en revanche, au nom des peuples d’Europe tous fortement hostiles à la guerre contre l’Irak. Si elles tiennent bon, il deviendra enfin possible d’espérer dans les chances d’une Europe européenne. • |