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Armée XXI, expression militaire d’une dérive politique

par Olivier Delacrétaz

Armée XXI est une révolution dans la conception même de notre défense militaire,[1] preuves en sont la suppression des divisions et des corps d’armée, l’érosion du caractère milicien sous le double effet de la spécialisation des tâches et de la réduction des effectifs, et le remplacement de l’ancrage dans le territoire au profit de la modularité.[2]

Ce n’est pas à l’honneur des autorités fédérales que des citoyens aient dû lancer et faire aboutir un référendum pour que le peuple – sans les cantons, fondateurs de l’alliance militaire fédérale! – ait le droit de se prononcer sur un tel bouleversement! On votera le 18 mai prochain, ce qui nous donne peu de temps pour débattre.

Armée XXI est présentée sur un tel ton d’évidence, elle est si largement soutenue par l’officialité que beaucoup craignent de se faire traiter d’ennemis de l’armée, voire de traîtres à la patrie en la contestant. Les officiers supérieurs et le corps des officiers instructeurs, souffrant quotidiennement des insuffisances d’Armée 95, sont enclins à penser: «N’importe quoi, pourvu qu’on change».

Au-delà des modifications internes qu’elle impose, Armée XXI exprime sur le plan militaire l’évolution de notre politique étrangère. Il est d’ailleurs prévu qu’elle fasse «l’objet d’un développement permanent dans le cadre des procédures ordinaires», comme le rappelle le Conseil fédéral.[3] C’est dire qu’Armée XXI n’est pas un aboutissement, mais une étape. Il faut donc la juger non seulement en elle-même, c’est-à-dire en tant qu’elle répond de façon adéquate – ou non – aux risques militaires que nous pourrions courir actuellement, mais la juger aussi en tant qu’elle annonce et prépare une suite.

Depuis quelques années, notre politique étrangère repose sur l’idée que ce qu’on appelle la construction européenne est irréversible, que nos voisins ne se battront plus jamais entre eux ou contre nous. L’Europe est vouée à préfigurer un monde uni, rassemblé sous la houlette pacificatrice de la démocratie et des droits de l’homme. Dans cette perspective, la Suisse est appelée à rejoindre l’Union européenne, à se soumettre à une constitution commune et à déléguer sa souveraineté à Bruxelles plus largement encore que les Etats cantonaux ne le firent à l’égard de l’Etat fédéral. Bien entendu, la marche à l’unité peut connaître l’un ou l’autre accroc. Mais ce ne serait jamais qu’un accident de parcours, un retard dans la marche de l’histoire, un blocage momentané dû à des forces de résistance insuffisamment informées. Cette représentation de l’avenir comme un progrès constant vers l’unité laisse entendre que le déroulement de l’histoire est fixé d’avance. On peut aussi penser le contraire. Cette marche à la paix prétendument inéluctable pourrait parfaitement être suivie d’une débandade en sens inverse.

L’armée, comme la diplomatie, est un instrument de la politique: il est juste que la philosophie de notre engagement militaire suive celle de notre politique étrangère. Si le Conseil fédéral vise l’adhésion de la Suisse à l’Union européenne, il est normal que notre armée ait pour objectif de collaborer à l’effort de guerre européen ou, à défaut, à l’OTAN. Dans le projet Armée XXI, le terme utilisé pour cette collaboration est interopérabilité.

L’interopérabilité est-elle une simple option, une possibilité que nous nous conservons de combattre aux côtés de nos alliés les plus vraisemblables en cas de conflagration générale et si notre neutralité n’est plus respectée, éventualité que nous préparons en conformant certains aspects de notre armement et de notre organisation à l’armement et à l’organisation des Etats qui nous entourent? L’interopérabilité est-elle au contraire constitutive d’Armée XXI? Dans ce cas, notre collaboration avec des troupes étrangères serait automatique et les troupes suisses ne seraient plus autonomes que pour des interventions limitées, lors de troubles sectoriels relevant du terrorisme ou des cataclysmes naturels par exemple.

Les organisateurs du référendum ont porté à notre connaissance la traduction d’un texte publié en allemand dans une revue militaire autrichienne[4] et intitulé «La politique commune de défense et de sécurité de l’UE: un défi pour l’armée suisse». Les auteurs en sont MM. Heiko Borchert, directeur d’un bureau de conseil en politique et en management, et René Eggenberger, colonel de l’état-major général et chef du groupe «Planification de prospective de l’état-major général».

Non sans cynisme, ces messieurs remarquent que «lors de l’élaboration du concept [d’Armée XXI, réd.], il est apparu indiqué, pour des raisons de politique intérieure, d’éviter un large débat de fond sur les changements opérés quant à l’importance relative des diverses tâches stratégiques». Pourquoi cette dissimulation?

Les auteurs de l’étude dénoncent «la prison dorée» de la politique suisse de sécurité, dont les quatre barreaux sont le plafond des ressources, le système de concordance, la neutralité et le système de milice. Pour eux, Armée XXI est une réformette qui ne nous a pas débarrassés des œillères du passé: «Il faut, par des moyens politiques, faire sauter la «prison dorée». Il suffirait de supprimer un seul des ces aspects pour que tout l’édifice s’écroule. Cela permettrait alors d’effectuer les changements nécessaires.»

Pour les deux auteurs, l’interopérabilité conduit à l’intégration: «Les considérations nationales doivent faire place à une argumentation européenne». La conclusion se trouve dans un tableau qui décrit l’évolution de l’armée suisse: Armée 61 était une armée autonome; Armée 95 et Armée XXI sont des armées de coopération; la suivante sera une armée d’intégration. Les auteurs la désignent sous le nom d’Army after next!

Cette publication de prospective n’engage certes pas les autorités fédérales. Elle n’en est pas moins, vu les fonction du colonel Eggenberger, représentative de l’état d’esprit qui règne dans les milieux qui sont d’ores et déjà en train de concevoir l’armée de demain.

On peut diverger d’avis sur la valeur des réformes internes d’Armée XXI, qu’il s’agisse des structures ou de la formation. Mais il faut être conscient qu’accepter ce projet, c’est aussi cautionner une certaine ligne politique qui nous conduit à ce paradoxe inacceptable selon lequel l’armée suisse qui garantit notre indépendance ne pourra désormais être efficace que si nous faisons litière de notre indépendance!

Source: La Nation n° 1699, 7 février 2003


 

[1] «Armée XXI, réforme ou révolution?» Pierre Rochat, La Nation n° 1695 du 13 décembre 2002.

[2] Par modularité, on entend que l’armée est constituée d’une réserve d’éléments mobiles permettant, comme dans un jeu de lego, de composer des troupes répondant exactement aux exigences de la situation.

[3] Message sur la réforme Armée XXI et sur la révision de la législation militaire du 24 octobre, Feuille fédérale n° 6 du 12 février 2002, p. 821.

[4] Österreichische Militärische Zeitschrift, janvier/février 2002, pp. 27 à 36.