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Les armes nucléaires: une menace croissante

Les mini-bombes atomiques et la complicité de l’Allemagne

entretien avec Sebastian Pflugbeil, physicien, Berlin

Horizons et débats: M. Pflugbeil, où en est-on en matière d’armes nucléaires et de désarmement? A la fin des années 70 et au début des années 80, l’opposition était grande, notamment dans les deux Allemagnes. Qu’en est-il actuellement du traité d’interdiction des armes nucléaires?

Sebastian Pflugbeil: Au plus fort de la guerre froide, les arsenaux nucléaires étaient si importants que même les militaires et les politiciens prirent peur. Ils commencèrent à comprendre qu’ils jouaient avec leur propre destruction et qu’une guerre nucléaire pouvait être déclenchée sans que personne ne la souhaite vraiment. Aussi était-on plus ou moins disposé à limiter les développements les plus dangereux de la course aux armements nucléaires. Il y eut par exemple le traité ABM qui interdisait les systèmes de défense antimissile (missiles intercontinentaux). Ces systèmes auraient constitué des armes puissantes qui auraient rendu leurs possesseurs inattaquables. Cela aurait signifié l’abandon du principe discutable, mais efficace, de la dissuasion nucléaire. Le traité ABM a été une mesure raisonnable et importante. Ensuite, on a assisté à plusieurs démarches relatives à la destruction d’armes nucléaires. Toutefois, la plupart du temps, il s’est agi en fait de retirer de la circulation des armes nucléaires qui ne correspondaient plus au dernier cri de la technique. Cela n’a pas été particulièrement douloureux. Et ce qui restait suffisait à réduire en cendres toute la planète. Quand on passe d’un facteur 25 à un facteur 20 de surarmement, la différence est négligeable.

Ce qui est inquiétant, ces derniers temps, avec le gouvernement de Bush fils, c’est que non seulement il essaie de dénoncer les traités internationaux, par exemple le traité ABM, parmi beaucoup d’autres traités, mais – ce que j’estime extrêmement grave – qu’il annonce ouvertement que les Américains mettent au point de nouvelles armes nucléaires. C’est là briser un tabou. C’est inconvenant, après tout ce qui a précédé. Jusqu’ici, aucun Etat n’a crié sur les toits chose semblable avec tant d’aplomb. Bush a été très critiqué mais cela n’a servi à rien. Quand on étudie la littérature consacrée aux armes nucléaires, on constate que certains sujets sont absents. Ils sont verrouillés. Certaines pages du site web du Département de l’énergie, responsable du développement de nouvelles armes nucléaires, ne sont plus accessibles. Cela montre qu’on est ici dans le domaine du secret défense. Etant donné ce qui s’est passé en Irak et de la doctrine bushiste de la guerre préventive, de la menace d’utiliser l’arme nucléaire et des déclarations de Bush sur les Etats voyous, je trouve cela très inquiétant. C’est très fâcheux car cela incite les pays émergents et ceux qui ont déjà commencé à jouer avec les armes nucléaires à essayer d’emboîter le pas aux Américains ou du moins de donner l’impression qu’ils possèdent l’arme nucléaire pour se protéger plus ou moins d’agressions extérieures. C’est extrêmement dangereux.

L’Amérique n’est-elle plus menacée par des armes nucléaires? Les autres pays ont-ils désarmé au point que les Américains puissent se permettre, aujourd’hui, de brandir si ouvertement leurs menaces? Leur supériorité militaire est-elle si grande?

La puissance militaire des USA est énorme. Mais sur certains points importants, elle n’assure pas la sécurité du pays et attire comme un aimant des attaques d’une nature particulière auxquelles elle ne peut rien opposer. On pourrait introduire dans le pays des armes nucléaires de petite taille, des armes portatives. Certes, on ne pourrait naturellement pas les transporter dans un avion et échapper au contrôle des douanes, mais les frontières sont très étendues. Il faut en tenir compte. L’idée qu’en possédant des armes nucléaires on peut empêcher le recours à de telles armes dans son pays est de toute façon un mauvais calcul. On peut tout au plus essayer de riposter, si ce n’est pas trop tard et si l’on sait par qui on a été attaqué. Mais ce n’est pas une protection. Les armes nucléaires ne sont jamais des armes défensives. Elles sont toujours de nature agressive. Posséder des armes nucléaires signifie en outre que la région où elles sont entreposées constitue un pôle d’attraction supplémentaire pour des attaques. Tout agresseur commencera par essayer de neutraliser les arsenaux de l’adversaire. Le site de missiles constitue un double, voire un triple danger pour la sécurité d’un pays. Et, d’un point de vue militaire, la possession et l’utilisation d’armes nucléaires est tout à fait absurde. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles elles n’ont plus été utilisées après Hiroshima et Nagasaki. Mais il faut compter avec la stupidité des gens, en particulier celle des militaires de haut rang et des présidents. Menacer de recourir à l’arme nucléaire relève de la plus grande inconscience et cela essentiellement pour la raison suivante: Pour le moment on ne connaît pas de protection contre des attaques terroristes visant des installations nucléaires: Une centrale, une usine de retraitement, un site de déchets hautement radioactifs peuvent être facilement transformés par des terroristes en de terribles armes nucléaires. La menace de recourir à l’arme nucléaire est non seulement inhumaine et contraire au droit international mais dangereusement idiote.

Vous avez dit que les pays émergents ont commencé à «jouer» avec l’armement nucléaire. Quelle est la probabilité que d’autres pays que l’Inde et le Pakistan se mettent à fabriquer des armes nucléaires?

En entendant parler d’«axe du mal», on a eu l’impression fatale de pouvoir attaquer Saddam Hussein parce qu’il ne possédait pas d’armes nucléaires bien que son prétendu armement nucléaire fût la raison officielle de la guerre. Mais les USA procèdent tout à fait différemment avec la Corée du Nord, notamment en expliquant qu’elle possède des armes nucléaires. Cette étrange logique pourrait amener d’autres pays qui sont en principe capables d’en fabriquer, de construire des centrales nucléaires, de se procurer le matériel nécessaire et qui ont les spécialistes possédant le savoir-faire nucléaire adéquat à se dire: avant de nous faire liquider comme Saddam, fabriquons quelques bombes nucléaires afin de nous épargner une guerre-éclair comme en Irak. Malheureusement, l’intérêt manifesté par les pays en développement ou émergents pour la technologie nucléaire civile, pour les centrales nucléaires a été jusqu’ici motivé exclusivement par des raisons militaires. Tous ces pays n’avaient pas d’infrastructure, pas de structures industrielles qui, au plan de la politique énergétique, justifiaient la construction de ces gigantesques centrales nucléaires. Derrière cette soif d’énergie nucléaire se cachent des combats de coq avec les pays voisins. On voulait posséder l’arme nucléaire et, pour des raisons de prestige, on trouvait chic d’avoir ces engins dans son arsenal. On sait que beaucoup de spécialistes qui ont travaillé sur la bombe atomique de Hitler n’ont pas seulement été emmenés aux USA et en Union soviétique mais ont émigré d’eux-mêmes dans ces pays et ont continué de «bricoler». L’Argentine, le Brésil, l’Afrique du Sud, Israël, le Pakistan, l’Inde et la Corée du Nord sont des exemples qui montrent que l’aspect militaire était plus important que la production d’électricité.

Revenons à la question de la distinction entre usages civils et usages militaires de l’énergie nucléaire. Est-elle vraiment impossible?

C’est de la poudre aux yeux, et pour plusieurs raisons. Cela commence avec l’exploitation de l’uranium.  Il s’agit là d’un procédé extrêmement toxique et dangereux, même quand on s’entoure de précautions et qu’on est animé des meilleures intentions. Or l’expérience a montré qu’on prend peu de précautions et que les intentions sont mauvaises: l’exploitation est très polluante et se fait au mépris des mineurs et des habitants des environs. C’est ce qui est arrivé dans la région du bismuth en Allemagne de l’Est, et également aux Etats-Unis, en Australie et en Afrique. Chose curieuse, ces endroits ont souvent un caractère sacré pour les indigènes. Ceux-ci ont considérablement souffert des dégâts écologiques dus à l’exploitation de l’uranium, sans parler des dommages causés à leur culture. Elle est agressive et contraire à la dignité humaine.  L’uranium est la matière première des bombes nucléaires. En RDA, dans la région du bismuth, on l’a tout d’abord exploité pour la bombe atomique russe. Ce n’est que beaucoup plus tard qu’on l’a fait pour les centrales. On voit bien qu’on ne peut pas dissocier usages civils et usages militaires. Considérez les barbelés qui entouraient le secteur. La manière dont on traitait les mineurs est significative. Au début, le site d’exploitation d’uranium de la Wismut A.G. ressemblait à un camp de concentration sous contrôle militaire soviétique. On usait facilement des armes à feu et de nombreux mineurs sont morts parce que les conditions de travail étaient dangereuses. C’était l’état de guerre. Mais une centrale nucléaire n’est également jamais «pacifique» parce que sa technologie est extrêmement dangereuse. En cas d’accident grave, on a un véritable état de guerre dans le pays. Aucun Etat, ni la Russie, ni les pays occidentaux ne sont en mesure de parer aux conséquences, ce serait-ce que de limiter quelque peu les dégâts. On joue là avec le feu. Le dangers sont encore multipliés si une guerre éclate. Il suffit d’une guerre classique, de quelques lance-roquettes antichars pour transformer une centrale nucléaire en activité en une véritable bombe de taille importante. Si quelqu’un pénètre dans la centrale, quelqu’un qui sait comment elle est construite – il y a suffisamment de gens dans ce cas et de documents qui donnent des descriptions précises – s’il utilise son lance-roquettes au bon endroit, il peut provoquer une catastrophe en un tournemain. Cela peut représenter une frappe militaire plus dangereuse et dévastatrice que celle produite par une bombe nucléaire. A cela s’ajoute que l’uranium existe en quantités limitées. Aussi a-t-on pensé que l’utilisation de l’énergie nucléaire n’avait de sens à longue échéance que si on envisageait des surgénérateurs qui fonctionnent avec de la matière fissile retraitée, c’est-à-dire du plutonium. Et l’on se retrouve là partiellement ou entièrement en terrain militaire car la technologie du retraitement, la séparation du plutonium du combustible nucléaire nous mène directement vers la technique de production de la matière fissile destinée aux armes nucléaires. Aussi les Russes ont-ils veillé attentivement à ce qu’aucun autre pays du bloc de l’Est ne fasse l’acquisition d’usines de retraitement ou n’en construise lui-même. La RDA voulait le faire mais l’Union soviétique l’en a empêchée. Elle ne voulait pas que son satellite produise du matériel pouvant servir à fabriquer des armes sans que cela puisse être surveillé de l’extérieur. Partout où il y a des usines de retraitement, on trouve une utilisation militaire. C’est évident pour la France, pour les Etats-Unis, pour la Grande-Bretagne et la Chine. La République fédérale n’en a pas, mais nous convoyons nos déchets à la Hague, en France, ou à Sellafield, en Grande-Bretagne. Là, le chevauchement des usages civils et militaires est évident. Il n’est pas sérieux de prétendre distinguer usages civils et militaires. L’énergie nucléaire est toujours militaire, contraire à la dignité humaine, elle a pour but, ou du moins elle risque de faire des montagnes de cadavres.

Le gouvernement allemand a donné son feu vert à la mise en service d’un réacteur destiné à la recherche, à Garching, près de Munich, dans un premier temps pour une durée de deux ans. On peut y faire des recherches sur l’uranium susceptible d’être utilisé à des fins militaires. Qu’est-ce qui se cache là derrière?

Sous le gouvernement du président Carter, on s’est rendu compte que, de par le monde, dans de nombreux réacteurs de recherche, on utilisait de l’uranium tellement enrichi en isotope 235 que l’on pouvait utiliser ce combustible sans grande difficulté dans une bombe. Cela se passait dans le contexte de la non-prolifération, de la tentative de limiter le plus possible la dissémination des armes nucléaires. Carter a fait pression pour que l’on modifie dans le monde entier la conception des réacteurs de recherche de manière à ce que l’on remplace l’uranium fortement enrichi par un uranium faiblement enrichi, lequel ne comporte pas ce danger. Cela a été fait en Allemagne ainsi que dans d’autres pays. Le réacteur de Garching représente un retour en arrière absolu puisqu’on utilise à nouveau de l’uranium fortement enrichi, ce qui n’est d’ailleurs absolument pas justifié d’un point de vue technique. La durée limitée à deux ans du recours à l’uranium fortement enrichi pour passer ensuite à de l’uranium moins enrichi est, toujours pour des raisons techniques, absurde. Cela constitue une difficulté superflue. Si l’on peut être raisonnable dans deux ans, pourquoi ne pas l’être tout de suite? Je ne comprends absolument pas ce qui a motivé les gens de Garching, et surtout pas le gouvernement fédéral qui a donné son autorisation alors qu’il a une attitude critique à l’égard du nucléaire et qu’il envisage d’en sortir. Il devrait justement adopter une position claire en ce qui concerne l’utilisation de l’uranium susceptible d’entrer dans la fabrication d’armes.

Y a-t-il d’autres réacteurs de recherche en Allemagne?

Non, c’est le premier, après que les précédents furent transformés ou abandonnés.

Et qu’en est-il de ces boulettes que vous avez trouvées à Hanau et dans l’Elbmarschen?

On trouve dans l’Elbmarschen, près du centre de recherches nucléaires GKSS et à l’extérieur du périmètre des anciennes installations nucléaires de Hanau, dans des zones d’habitation, des particules de combustible nucléaire qui n’ont rien à y faire. Nous avons longtemps cherché à savoir d’où elles venaient. Quand on les observe au microscope électronique et qu’on en fait l’analyse physique et chimique, qu’on examine leur structure, on peut affirmer avec certitude qu’elles proviennent de la technologie nucléaire. Il existe une vaste littérature sur ces boulettes. Le terme scientifique est PAC, abréviation de plutonium, américium et curium, des transuraniens qu’on ne trouve pas à l’état naturel et qui sont donc le produit de la technologie nucléaire. On en connaît deux principales utilisations. Premièrement dans la transformation de l’uranium fortement enrichi en d’autres combinaisons de combustibles qui n’ont pas d’applications militaires. On a expérimenté diverses combinaisons et utilisé ces boulettes. Deuxièmement, dans ce que la littérature spécialisée appelle souvent des recherches sur la fusion, qui s’intéressent à une procédure expérimentale particulière consistant à essayer d’exploiter en même temps les propriétés de la fusion nucléaire et celles de la fission. Soit on commence par une fission et, avec l’énergie dégagée, on démarre une fusion, ou on fait une fusion puis une fission. Cela permet de «valoriser» d’infimes quantités de matière fissile de moindre qualité, autrement dit d’obtenir une matière qui possède une meilleure fissibilité. Cependant, on fait cela moins pour construire des centrales que pour mettre au point des armes. Aux Etats-Unis, il existait une littérature d’accès relativement libre mais depuis le 11 septembre, plus précisément depuis environ 6 mois, l’accès à ces sources est bloqué. On ne les trouve plus sur Internet. Le double aspect de la technologie qui travaille avec les boulettes en question y était décrit. On se rend compte qu’il s’agit bien de construire plus tard des centrales, mais que l’accent principal est mis sur le développement d’armes nucléaires. Et c’est ce qui se passe aujourd’hui aux Etats-Unis. Je soupçonne l’Allemagne d’avoir également essayé cela et qu’à deux endroits, dans l’Elbmarschen et à Hanau, au cours de recherches analogues, les installations ont sauté à la figure des expérimentateurs et que des fragments sont parvenus à l’extérieur, assez loin pour que ces boulettes contaminent quelques kilomètres carrés.

Quel intérêt l’Allemagne pourrait-elle avoir à posséder des armes nucléaires?

Le même que les autres pays. Les premiers pas ont été effectués du temps des nazis. Il existe des indices assez probants selon lesquels ils ont procédé à des essais d’armes atomiques en Allemagne et possédaient des armes atomiques peu avant la fin de la guerre. Et les personnes qui y travaillaient, en particulier l’équipe de Diebner,1 du Heereswaffenamt, se sont regroupées en Allemagne du Nord après la guerre. Il existe également des liens personnels qui rendent plausible cette hypothèse militaire. Mentionnons un autre indice. En avril 1957, à l’initiative de Carl Friedrich von Weizsäcker, toute une série de physiciens nucléaires ont affirmé publiquement, dans la célèbre Déclaration de Göttingen, qu’ils ne voulaient en aucun cas participer à la mise au point d’armes nucléaires allemandes. C’était l’époque où Strauss était Atomminister et où des hommes politiques déclaraient assez ouvertement que l’Allemagne était suffisamment guérie pour s’offrir des armes atomiques. Dans ce contexte, la Déclaration de Göttingen a fait pas mal de bruit. Ce qui est intéressant, c’est que les physiciens nucléaires qui ont poursuivi leur travail après la guerre en Allemagne du Nord ne l’ont pas signée. Il existe un certain nombre de curieuses publications d’Allemagne du Nord qui portent des titres aussi anodins que, par exemple, «recherches sur la fusion». Quand on y regarde de plus près, on découvre qu’il s’agit plutôt de puissance explosive, de paramètres qui concernent plus les armes nucléaires que les centrales. La Stasi s’en était rendu compte. Mais toutes les autorités concernées contestent purement et simplement l’existence des boulettes. Elles ne disent pas non plus quelles expériences ont été faites, dans quel but et avec quel argent. En réalité, elles pourraient très facilement obtenir des informations. Mais elles font de l’obstruction et attaquent bassement les scientifiques qui tentent de chercher l’origine de ces fragments de combustible nucléaire. Normalement, on apprend cela au cours de physique, à l’école, on a besoin, pour fabriquer une bombe nucléaire, d’une quantité minimum de matière fissile, la «masse critique». Pour l’uranium, elle se situe aux environs de 10 kilos. Pour le plutonium, elle est inférieure, mais quand même de quelques kilos. On ne peut pas descendre en dessous. Cette quantité est nécessaire pour qu’apparaissent spontanément les neutrons qui peuvent déclencher une réaction en chaîne. Pour la bombe, il faut avoir tout d’abord deux éléments en dessous de la masse critique. Lorsqu’on les met rapidement en contact – par exemple à l’aide d’une charge explosive classique – on obtient très rapidement la masse critique et la réaction en chaîne démarre. Or avant la fin de la guerre, Diebner et son équipe ont essayé, au travers de nombreuses expériences, de trouver une astuce permettant de s’en tirer avec une masse critique de poids inférieur. C’est toujours la même chose: on essaie de soumettre une petite quantité de combustible nucléaire à une pression assez forte pour réduire la distance naturelle entre les atomes. Alors, il suffit d’une moindre quantité de matière fissile pour déclencher la réaction en chaîne. C’est exactement ce qui se passe avec les boulettes: on les bombarde au laser sous un brusque choc thermique qui déclenche, à l’intérieur, une onde de choc telle que la matière fissile est soumise à une brusque et forte pression. Les réactions nucléaires se produisent alors, mais le savoir scolaire ne permet normalement pas de se les représenter. La parenté entre les recherches de Diebner et l’utilisation des boulettes est évidente. C’est avec ce type de technologie que les Américains mettent actuellement au point leurs mini-bombes nucléaires, ces armes qui – Bush l’a déclaré très officiellement – sont destinées à détruire les bunkers.

Dans ce contexte, on observe des faits très peu réjouissants. Des firmes allemandes mettent par exemple au point des «lasers à grande puissance» qui, étant donné leur configuration, répondent à des objectifs militaires. Ainsi, l’Allemagne participe directement au développement des armes nucléaires américaines.

La législation allemande actuelle étonne et effraie dans la mesure où la «loi sur le contrôle des armes de guerre»2 a été modifiée de telle manière qu’il est maintenant possible de fabriquer des armes atomiques. Mais presque tout le monde l’ignore. Comme on est persuadé que l’utilisation d’armes de destruction massive (nucléaires, biologiques et chimiques) a été, après la Seconde Guerre mondiale, à juste titre strictement interdite, on ne prête pas attention à la formulation de la loi de 1990 – une des premières après la réunification. La question du nucléaire est traitée dans un article à part, l’article 16. Il stipule en substance qu’il est toujours interdit à l’Allemagne de fabriquer des bombes nucléaires mais que cette interdiction n’est valable que pour les armes nucléaires destinées à un Etat ne faisant pas partie de l’OTAN. Cela signifie donc que la fabrication d’armes nucléaires chinoises en Allemagne reste interdite mais que celle d’armes allemandes ou la collaboration avec les Américains dans ce domaine ne sont plus interdites. Il s’agit là, à mon avis, d’un fait ignoble et très inquiétant.

Est-ce un élément de la politique de puissance de l’Allemagne ou plutôt un service rendu à l’Amérique?

Je n’en sais rien. J’en suis réduit aux hypothèses. En tout cas, il est certain qu’un nombre assez important de scientifiques et d’industriels allemands participent pleinement, dans le pays et à l’étranger, à la mise au point d’armes nucléaires. Je souhaiterais que des textes juridiques sans ambiguïté interdisent cela sous peine de sanctions draconiennes, sans échappatoires possibles. Probablement que la «participation nucléaire dans le cadre de l’OTAN» permet que des armes nucléaires américaines soient stationnées en Allemagne, que des soldats allemands en assurent l’entretien et qu’en cas de nécessité, elles soient, sur ordre du président américain, acheminées à destination par les pilotes allemands d’avions allemands. C’est absurde, et je ne m’étonne plus que le Dr Erika Drees, une vieille amie de l’époque de la résistance en RDA, fasse 6 semaines de prison pour avoir ostensiblement brisé la clôture du site d’armes nucléaires de Büchel et pénétré dans le périmètre militaire. Elle a été condamnée pour «violation de domicile» parce qu’elle voulait attirer l’attention de l’opinion sur les armes nucléaires. Il faut croire que le bandeau de la Justice avait légèrement glissé!

Une formulation juridique sans ambiguïté serait ce que vous souhaitiez, au «Neues Forum» et plus tard via l’article 26 du projet de Constitution «Bund deutscher Länder», c’est-à-dire l’interdiction constitutionnelle de toute forme de commerce avec les armes nucléaires.

Oui, si je me souviens bien, c’est moi qui avais fait cette proposition.

Malheureusement, ce projet de Constitution n’a pas été pris en compte lors de la réunification.

C’est vrai. Mais on aurait également pu régler le problème par une loi. Le fait que cette même année, sans que nous ne nous en rendions compte, la «participation nucléaire» ait été introduite dans la loi sur le contrôle des armes de guerre est un scandale.

Pour terminer, je voudrais vous demander d’une part comment il se fait que tant de gens aient perdu leurs craintes vis-à-vis des armes nucléaires et d’autre part si vous voyez quelques raisons d’espérer.

La génération de ceux qui ont vécu la dernière guerre et ses bombardements et qui ont été directement ébranlés par Hiroshima et Nagasaki n’est plus guère présente dans le débat public pour raisons d’âge. Et les personnes qui ont informé l’opinion à l’époque des missiles de moyenne portée stationnés dans les deux Allemagnes sont aujourd’hui un peu lasses. Ensuite, l’intérêt pour les armes nucléaires a été complètement évincé par la catastrophe de Tchernobyl. Aujourd’hui, les jeunes gens, les étudiants ne prennent plus guère la peine de s’intéresser aux aspects techniques, juridiques et humanitaires des armes nucléaires. La transmission du savoir et de l’expérience aux générations suivantes ne se fait plus guère. On croit à tort que la fin de la guerre froide a rendu superflue la réflexion sur les armes de destruction massive. Et à ce sujet nous devons faire quelque chose. Quand on compare les effets d’une bombe d’une mégatonne avec ceux d’une mini-bombe nucléaire, il est évident que la première fait plus de bruit et de ravages. Mais les mini-bombes sont d’autant plus dangereuses qu’elles sont petites et qu’elles vont être utilisées avec moins de précautions que leurs grandes sœurs. Lorsque l’on a recours à des bombes aussi petites, on ne s’attend pas forcément à ce que l’adversaire envoie immédiatement ses missiles intercontinentaux. On peut en quelque sorte braconner sans crainte en deçà du seuil de riposte. La seconde raison pour laquelle elles sont particulièrement dangereuses, c’est leur petit calibre et leur faible poids. Les armes nucléaires ordinaires présentent l’inconvénient d’être lourdes. Un bombardier ne peut pas transporter n’importe quelle quantité de ces dernières alors qu’on peut embarquer un nombre presque infini de mini-bombes. Elles permettent théoriquement de bombarder des superficies importantes. On peut les stationner dans l’espace et les utiliser pour détruire des satellites, les placer en orbite et les mettre à feu à distance. Cela ne serait guère possible avec des grosses bombes. Il existe donc de très nombreuses possibilités d’utilisation dont les effets seraient effrayants. C’est extrêmement grave.

Que peuvent faire les citoyens?

Ils ne doivent pas s’imaginer qu’on peut, par l’information, convaincre les politiques de renoncer à l’armement nucléaire, de couper les crédits de la recherche dans ce domaine ou d’adopter des relations internationales plus pacifiques. Mais il ne faut jamais abandonner l’espoir que les citoyens informés qui ont réfléchi à tête reposée à la question des armes nucléaires exercent une telle pression sur les politiciens que ceux-ci cesseront de jouer avec les armes de destruction massive. Peut-être que les articles de loi stipulant l’abandon définitif et total des armes NBC devraient-ils être rédigés par des physiciens et non par des politiciens ou des juristes. J’ajouterai que les armes nucléaires ne sont qu’un élément de l’arsenal des armes modernes et que les autres ne sont pas moins dangereuses. Naturellement, on devrait renoncer à toute forme de guerre, mais il faudrait en tout cas renoncer à s’attaquer à des villages ou à des zones urbaines avec des armes high tech. C’est une perversion inadmissible. Ainsi, les bombardements depuis une altitude de 11000 mètres ne laissent aux populations aucun moyen de se protéger. A mon avis, c’est aussi inhumain que les bombes nucléaires et cela doit être interdit. J’ai l’espoir que l’on pourra peu à peu faire comprendre aux hommes qu’il s’agit là d’une forme de combat injuste, inhumaine, inadmissible. Nous ne devrions pas oublier qu’on a probablement tué jusqu’ici plus de personnes avec les kalachnikovs qu’avec les armes de destruction massive. Il faudrait également parler des kalachnikovs et des mines antipersonnel. Mais il est sans doute plus difficile d’aborder la question et celle du commerce des armes. Bien sûr qu’on fabrique des armes et qu’on les vend pour tuer des hommes et non pas pour cultiver des tomates. Cela ne fait aucun doute. Si l’on veut éviter que des milliers d’êtres humains ne soient tués, il faut songer à interdire le commerce des armes. On pourrait le faire de quelques traits de plume si on le voulait.

On aurait alors une économie de paix?

Nous savons exactement comment fonctionne l’économie de guerre, nous savons qu’elle ne cesse de manipuler les dirigeants politiques. Naturellement, j’appelle de mes vœux une économie de paix et je veux bien être moqué par ceux qui croient être plus malins. Mais, comparativement, je pense qu’il est plus difficile d’imposer une stricte réglementation du commerce des armes et des profits de l’industrie d’armement que de mobiliser une fraction importante de la population contre les méthodes de guerre particulièrement cruelles et injustes qui touchent surtout la population civile et contre lesquelles elle n’a aucun moyen de se protéger. C’est donc par là que je commencerais.         

Karl Diebner, né en 1905, dirigeait les recherches menées au sein du Heereswaffenamt en vue de la fabrication de la bombe atomique allemande. Il coordonnait l’Uranverein et devint, en 1939, le directeur par intérim du Kaiser-Wilhelm-Institut für Physik de Berlin. En 1941, il fut évincé par Werner Heisenberg et reprit ses activités à l’Heereswaffenamt à Berlin-Gottow. Jusqu’à l’effondrement du Troisième Reich, plusieurs équipes travaillèrent plus ou moins indépendamment sur la bombe atomique. On a tendance à sous-estimer aujourd’hui le travail scientifique de Diebner. Au début de mai 1945, il fut arrêté par les troupes alliées et interné en Angleterre. En 1955/56, il mit sur pied avec Bagge, en Allemagne du Nord, le centre de recherches nucléaires GKSS dont il devint le président adjoint du conseil de surveillance. [retour dans le texte]

Loi sur le contrôle des armes de guerre, BGB1.I S.2506 de 1990, art. 16 sur les missions nucléaires au sein de l’Alliance atlantique: Afin de garantir la préparation et la réalisation de la participation nucléaire dans le cadre du Traité de l’Atlantique Nord du 4 avril 1949, les dispositions de cet article et les dispositions pénales des art. 19 et 21 ne valent que pour les armes nucléaires qui ne dépendent pas du pouvoir discrétionnaire des membres ou qui n’ont pas été développées ou fabriquées pour le compte de ces Etats.[retour dans le texte]

(Horizons et débats, numéro 20, juin 2003)

mise à jour  le 21.06.03