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France

La retraite, autrement

par Bernard Larguèze, Paris

En France, les projecteurs de l’actualité se sont brusquement braqués sur un ordre établi au lendemain de la dernière guerre, mais qui, pour de multiples raisons, se lézarde, prélude d’un effondrement annoncé.

La retraite dont on se souciait peu, il y a cinquante ans, est devenue un acquis social inattaquable. Les tenants de la «répartition» et de la «capitalisation» fourbissent leurs armes et le Gouvernement veut imposer «sa» vérité. L’opposition n’est pas de reste. Les uns et les autres ne font qu’inventer de nouvelles contraintes, ou maintenir les anciennes, oubliant que nous sommes arrivés à un degré de civilisation où le citoyen aspire à une vie plus libérée qui inclut, maintenant, la retraite. Son avis doit être entendu. Le débat doit être public puisqu’il s’agit d’un choix de société.

Dans le débat actuel, on ne peut nier non plus, tout en le regrettant, les visées politiques sous-jacentes qui peuvent être interprétées comme une répétition ou un avertissement.

Lorsqu’on aborde une telle étude, on se demande tout de suite si les deux systèmes (capitalisation et répartition) qui sont en place présentent des différences ou des similitudes. N’ont-ils pas pour but de procurer une prestation à ceux devenus retraités?

On peut, au préalable, dégager deux composantes identiques:

•   un niveau d’épargne (forcée ou libre) substantiel,

•   une durée d’épargne aussi longue que possible.

Mais comme tout est conditionné par l’argent  et qu’en ce domaine il n’y a pas de génération spontanée, tout au moins pour le simple citoyen, on comprend tout de suite qu’un effort financier dans la durée est indispensable pour assurer la subsistance du «plus tard». Ceci tant qu’un autre ordre financier et économique ne sera pas en place qui permettrait une distribution plus équitable des richesses.

La répartition qu’on peut analyser sous l’angle d’un échange entre générations est un peu le reflet de la société même si, sur ce point particulier, certains peuvent y voir une connotation idéologique véhiculée par le socialisme.

En effet, tout est réparti entre les humains dans l’activité générale de production (la division du travail fait que nous sommes dépendants du travail d’autrui dans la satisfaction de nos besoins), mais aussi entre les générations. Les enfants et les jeunes dépendent des adultes qui devenus âgés deviendront dépendants de la génération suivante, etc. Ainsi va la vie.

Contrairement à une affirmation trompeuse, la démographie atteint ces deux systèmes:

•   en répartition, par le nombre d’actifs et le niveau de production pour assurer aisément, par le biais des cotisations, le paiement des pensions,

•   en capitalisation, par le degré de production qui générera l’épargne et sa rentabilité, d’où un nombre d’actifs susceptibles d’une part, de maintenir un haut niveau de rendement capitalistique et, d’autre part d’assurer l’aisance financière pour racheter, le moment venu, les placements boursiers de ceux devenus inactifs.

Comme on peut le constater, dans les deux cas, l’aléa est toujours présent car ces deux systèmes de retraite tels qu’ils sont appliqués ne sont, en fait, qu’une mécanique de redistribution de l’argent d’un groupe humain à l’autre.

Philosophiquement la répartition incarne mieux la solidarité par un lien intergénérationnel où personne n’est exclu. Après avoir aidé, éduqué, formé, soigné l’enfant (ce qui représente un investissement important), celui-ci, par un juste retour des choses, aidera ses parents vieillissants.

Cette vision était patente dans l’Ancien Régime où les migrations étaient pratiquement inexistantes, les parents devenus vieux vivaient au domicile de leur descendance. L’exode vers les villes dû à la transformation du travail agricole et l’avènement de la société industrielle provoquèrent l’éclatement des familles et la tradition rappelée ci-dessus n’a pu être maintenue. De là est née cette sorte de «mutualisation» de la vieillesse, chacun verse sa participation dans une caisse commune permettant de verser une pension aux retraités. Chacun est assuré de recevoir quelque chose et, ce qui est important, en argent non dévalué puisqu’allant directement d’une poche à l’autre.

La répartition est contestée par certains car la participation financière exigée augmentant sans cesse diminue d’autant leur pouvoir d’achat. Ils préféreraient donc, effort pour effort, mettre cet argent de côté, pour eux. Toutefois, l’obligation alimentaire promulguée par tous les Etats civilisés ne leur imposerait-elle pas une charge beaucoup plus lourde s’ils devaient l’assurer, seuls?

Avec la capitalisation le principe de solidarité intergénérationnelle disparaît mais l’effort d’épargne individuel est tributaire des aléas boursiers. Par l’épargne capitalisée, chacun se constitue une réserve pour ses vieux jours, sans tenir compte que les humains sont liés entre eux, à des niveaux différents. Un cadre supérieur, un ingénieur, un médecin sont irremplaçables, mais sans un éboueur la vie en société serait insupportable.

La grande différence entre les deux systèmes provient surtout de la façon dont sont accumulées les réserves pour payer les retraites. Si en capitalisation la réponse est simple car elle dépend des possibilités d’épargne, il n’en est pas de même en répartition où la masse d’argent à redistribuer est tirée des cotisations salariales.

En France ce principe de solidarité et de redistribution, en rassemblant des sommes considérables réparties entre une myriade de caisses et de régimes a ouvert la porte a beaucoup d’abus que de nombreux hebdomadaires et la Cour des Comptes ont souvent dénoncés, sans parler de l’immense patrimoine immobilier et foncier dont les Français aimeraient bien savoir à qui ils profitent. A cela il faut ajouter un certain laxisme de gestion où la notion de capitaliser des ressources inutilisées était mal perçue. C’était l’époque où la seule évocation du mot «capital» entraînait un mouvement de répulsion à toute personne se réclamant de la gauche. Ces sommes non perçues, bien gérées auraient pu, maintenant, «boucher» les trous.

Et l’Etat toujours à la recherche de finances pour alimenter d’autres secteurs, ne s’est pas privé de puiser dans les caisses. Habitude qui se perpétue puisque les socialistes pour financer la mise en place des 35 heures ont retiré dix huit milliards d’euros dans le Fonds de Réserve pour les retraites. L’Etat a aussi tendance à «oublier» ses propres versements de cotisations comme pour le Fonds National pour l’emploi (F.N.E.).

Le cocasse de l’affaire est que ce sont les responsables de la situation de faillite qui proposent des solutions appelées pompeusement «réformes» et qui visent à tondre un peu plus les moutons-citoyens.

On ne peut que déplorer cette tendance primaire pour «sauver» le régime, de majorer sans cesse les cotisations, de réduire, toujours plus, les prestations. Tout comme il faut arrêter de colporter, via les médias, peut-être mal informés, des informations fausses présentant les retraités comme des «nantis» «à la charge» des actifs. Cette fausse information a porté ses fruits par une diminution drastique de leurs revenus. Le résultat sera pire que le remède car en leur donnant de moins en moins, il faudra les aider de plus en plus.

Les retraités sont, le rappelait encore récemment, Marc Blondel, leader de F.O., des acteurs économiques à taux plein.

Par leur consommation ils permettent aux actifs d’avoir du travail, sans parler des millions d’euros versés à des proches en difficulté qui, sans eux, iraient grossir les rangs des demandeurs d’aides. C’est le principe des vases communicants. C’est la vie. Et s’ils épargnent une partie de ce qu’ils reçoivent, elle est réintroduite dans le circuit économique.

En outre, comme les retraités ont contribué largement à la mise en oeuvre des moyens de production moderne qui permettent aux actifs de produire mieux et plus, tout en travaillant moins, il est normal qu’ils en récoltent les fruits.

Au lieu de réduire leur pouvoir d’achat, mieux vaudrait l’augmenter; ils dépenseront plus, ce qui serait salutaire pour l’économie: Plus de consommation – plus de production – moins de chômeurs – plus de recettes sociales. C’est tellement primaire qu’un énarque n’arrive pas à comprendre. Or si l’on veut maintenir un haut taux d’activité afin de maintenir au travail les plus de 55 ans, il faut que la consommation soit plus forte. Elle peut l’être grâce aux douze millions de retraités.

Mais le gros problème qui se pose également aujourd’hui est que l’organisation actuelle n’est plus viable tant pour la liquidation des droits qu’en ce qui concerne l’assiette des cotisations qui, en prenant le salaire pour base sera, par la force des choses, de plus en plus réduite.

Nous sommes à une époque charnière où la société salariale mise en place depuis seulement quelque cent cinquante ans, s’effondre. Nous entrons dans une nouvelle ère dominée principalement par les nouvelles techniques de l’information, de la communication, de la robotisation, des délocalisations multiples qui iront s’accentuant avec la mondialisation. Tout va être remis en cause: l’organisation du travail, le temps consacré au travail rémunérateur, les modes de rémunération, la répartition de la richesse produite, la protection sociale qui sera, pour une grande part, individualisée. Les syndicats verront donc leur rôle s’affaiblir considérablement, ce qui ne doit pas les enchanter. Veulent-ils en retarder l’échéance?

D’où cette évidence qu’il faudra bien un jour prendre en considération: on ne parviendra jamais plus à équilibrer les comptes par le biais des seules cotisations salariales. Un virage à 180° est indispensable, mais comment l’exécuter quand certains syndicalistes s’opposent à un changement d’assiette sous le prétexte équivoque d’un dispositif d’origine?

Trois propositions seraient à étudier:

1  Si l’on veut maintenir la retraite par répartition, il faut faire passer les cotisations de l’assiette des salaires à celle de la valeur ajoutée telle que proposée par d’éminents spécialistes comme Jacques Pichelot1 ou Marcel Lauré,2 le père de la TVA. Les travaux délocalisés et robotisés qui ne supportent pas de charges sociales, seraient inclus. Aucun changement pour le consommateur qui paie toujours tout. Ainsi dans le système actuel, les cotisations patronales sont considérées comme charges déductibles, passent dans les frais généraux et sont donc répercutées sur les prix de vente.

2  Transformer toutes les cotisations en points avec versements obligatoires et volontaires. Chacun pourra prendre sa retraite à l’âge qu’il décide dès que la capitalisation de points lui semblera suffisante pour lui assurer un revenu vital. La notion d’âge «couperet» est devenue archaïque et correspond à une sociologie dépassée.

3  Supprimer toute cette nébuleuse de caisses

et de régimes et les réunir (avec leurs actifs) en une seule «Caisse nationale des retraites» où tous les Français, quel que soit leur statut, cotiseraient.

On pourrait aussi envisager deux autres solutions:

1  En prenant pour base que la protection sociale actuelle qui consiste à accorder chichement des prestations, avec l’argent des bénéficiaires, dont la plus grande partie est détournée à d’autres fins, est dépassée. Tout cet arsenal pourrait être remplacé par une Dotation universelle citoyenne où chaque citoyen recevrait tous les mois sa quote-part de la richesse produite par le travail. Ce pourrait être, en quelque sorte, son minimum vital, en plus de sa rémunération. J.M. Ferry et le professeur Bresson en ont exploré les avantages, sous une forme un peu différente.3 Au citoyen de se responsabiliser pour se garantir contre certains risques.

2  En considérant la masse des impôts devenue insupportable, remplacer toute la fiscalité actuelle par une taxe nationale unique sur tous les mouvements de fonds. Technique rendue d’autant plus facile par l’usage de plus en plus répandu de la monnaie scripturale. Elle pourrait couvrir tout le budget de l’Etat sans emprunt et même, dans le cadre actuel, tout le budget social.

Toute une nouvelle économie sociale non contraignante à explorer, gage d’une vraie liberté.       •

1  Sauver la retraite par répartition et l’emploi. Ed. La Mezzanine

2  Les impôts gaspillleurs. Ed. P.U.F.

3  L’allocation universelle. Ed. Cerf – Le revenu d’existence. Ed. Esprit frappeur.

 

(Horizons et débats, numéro 20, juin 2003)

mise à jour  le 21.06.03