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Les Tchétchènes et leur lutte désespérée pour une Tchétchénie libre

par Ekkehard Maass, président de la «Deutsch-Kaukasische Gesellschaft», Berlin

La seconde guerre de Tchétchénie, qui n’est pas moins cruelle que la guerre du Vietnam, est une honte non seulement pour la Russie mais aussi pour l’Allemagne et le monde entier, sous les yeux de qui on prive un peuple de son pays et de toute possibilité d’y vivre. Le bombardement de la population civile des mois durant, l’utilisation de bombes aérosol, à effet de vide et à fragmentation, toutes proscrites au plan international, la mise en place de camps de concentration, les brutalités de certains soldats russes, la situation catastrophique de centaines de milliers de fugitifs prouvent à l’évidence que l’enjeu de cette guerre n’est pas la lutte contre le terrorisme mais l’appartenance de la Tchétchénie à la Russie, même si son territoire, contaminé par la guerre, est devenu inhabitable.

Les politiciens occidentaux, qui se contentent d’ordonner des enquêtes sur les crimes commis par des soldats russes, ne comprennent pas que les bombardements de civils constituent une violation flagrante des droits de l’homme, que cette guerre est par-là même un crime contre l’humanité. Mais qui sont en fait les Tchétchènes et pourquoi combattent-ils désespérément pour leur liberté?

Les Tchétchènes sont les autochtones de la région centrale du Caucase du Nord-Est et se désignent eux-mêmes comme des «nokhtcho» (peuple). Le terme de Tchétchène a été créé au XVIIIe siècle par dérivation du nom du village «Tchetchen» – à 15 km au sud-est de Grozny – quand les troupes russes, lors de leur campagne de Perse, entrèrent pour la première fois en contact avec ce peuple de montagnards.

A l’origine, les tribus montagnardes tchétchènes ont peuplé la région délimitée par les fleuves Terek, Aksaï et Argoun, et les tribus des vallées les alentours des fleuves Terek et Sounja.

Les tribus des vallées se mélangèrent au VIIIe siècle av. J.-C. avec les Scythes/Sarmates parlant l’iranien et fondèrent le peuple des Alains, ancêtres des Ossètes d’aujourd’hui. Les tribus montagnardes fondèrent un groupe de tribus qui exista jusqu’aux attaques des Mongols (Gengis Khan) et des Turcs (Timur Lenk). Depuis le XVIe siècle, les tribus tchétchènes les plus connues sont les Akkhïï, les Mialkhïï, les Nokhtchmakhkakoï, les Erchtkhoï, les Charoï, les Chotoï, les Terloïi, les Tchantïï et les Tchebarloï. Les clans tchétchènes, au nombre de 150 environ, y sont rattachés.

La langue des Tchétchènes appartient, avec l’ingouche et le batsoi, au groupe vaïnakhe des langues de la Caucasie du Nord-Est. Toutefois les langues caucasiennes ne sont apparentées ni aux langues turques sémitiques ni aux langues indo-européennes.

Les Tchétchènes étaient animistes: ils vénéraient notamment les astres. Ils vivaient dans des communautés villageoises dans lesquelles toutes les questions sociales étaient tranchées par un conseil des anciens. A la base, il y avait l’adat, la loi coutumière caucasienne. Elle comprenait entre autres des règles juridiques et de comportement social et préconisait le respect des vieux et des femmes, l’entraide réciproque, l’hospitalité, le respect de la nature. Aucun arbre fruitier ne pouvait être abattu sans décision du Conseil des Anciens, aucun animal en train de brouter ne pouvait être chassé. Elle engageait chacun à défendre sa famille, sa tribu et son pays. Elle réglait aussi la vendetta. En cas de meurtre, l’assemblée des conseils des anciens des clans concernés recherchait le mobile du crime et se mettait d’accord sur la punition. En cas de fuite du criminel, c’était un proche parent qui risquait la mort.

Chaque tribu riche possédait une montagne avec un donjon. Celui-ci ne pouvait être vendu contrairement aux tours résidentielles. La conversion des Tchétchènes à l’Islam commença au XVIIe siècle et prit fin au milieu du XIXe siècle, lors de la résistance contre les conquérants russes. A côté de l’adat, la loi islamique (charia) entra en vigueur et constitue aujourd’hui la base de la justice tchétchène.

Dans la deuxième moitié du XVIe siècle, la Russie construisit les premières forteresses au Caucase du Nord, dont les peuples furent longtemps soumis à la domination des Mongols et des Tatars.

La guerre caucasienne commença par la conquête de la Grande Kabardinie, de 1779 à 1818 au cours de laquelle les Kabardes furent décimés, leur nombre passant de 350000 à 35000. En 1822, les massacres continuèrent au Daghestan, en Tchétchénie, en Ingouchie et en Adjarie. Les peuples montagnards, sous le commandement du cheikh Mansur Gasi-Mullah et du légendaire imam Chamil opposèrent une résistance acharnée aux conquérants. Des armées entières de soldats russes y trouvèrent la mort. Bien que la Turquie et l’Angleterre leur eussent fourni des canons, des fusils et de l’argent lors du déclenchement de la guerre de Crimée en 1854, la résistance des peuples montagnards fut écrasée. Chamil fut fait prisonnier en 1859 et banni à Kaluga. La chute de Kbaadas, le dernier bastion des montagnards est considéré comme marquant la fin de la guerre caucasienne. 750000 habitants du Caucase du Nord furent expulsés vers l’Empire ottoman. Leurs descendants y vivent toujours en tant que minorité. Dans leurs villages, on installa avant tout des Cosaques et des Arméniens. Après les révolutions russes de 1906 et de 1917, les habitants du Caucase du Nord furent pris dans les remous de la guerre civile. Les Bolcheviks leur promirent l’égalité des droits de tous les peuples, la justice et la liberté. Mais la «République des peuples montagnards» fondée avec fierté, fut dissoute dès 1920 et les répu-

bliques autonomes de l’Union – Républiques des Adyghéens, des Karatchaïs-Tcherkesses, de Kabardino-Balkarie, d’Ossétie, de Tchétchéno-Ingouchie et du Daghestan – furent fondées. Pendant la période communiste du collectivisme forcé et les épurations staliniennes, les Caucasiens furent exposées à de sévères représailles. 10% de la population, avant tout l’intelligentsia, disparut dans l’insatiable Goulag. Deux réformes de l’écriture en deux décennies remplacèrent l’écriture arabe par l’écriture latine et puis cyrillique. Aucun enfant n’était plus capable de lire ce que son grand-père avait écrit. Les langues nationales et la pratique religieuse furent massivement réprimées.

Avec les assouplissements de la perestroïka, de nouveaux partis et mouvements d’indépendance se sont créés dans beaucoup de républiques soviétiques. Bien qu’Eltsine ait annoncé crânement: «Prenez autant de souveraineté que vous voulez!» et que les Tchétchènes aient proclamé leur indépendance le 27 novembre 1990, un mois avant la dissolution de l’Union soviétique, la Russie, de 1994 à 1996, plongea le pays dans une guerre terrible, soi-disant pour rétablir l’ordre constitutionnel. Mais la Constitution russe à laquelle la Russie se référait n’a été votée qu’en décembre 1993, si bien que la Tchétchénie n’a jamais fait partie de la Fédération russe. La guerre a fait plus de 100000 victimes parmi la population civile tchétchène et elle a détruit toute l’infrastructure du pays. Des crimes de guerre atroces ont été commis. Après la défaite et le départ des troupes russes, un traité de paix a été conclu sous l’égide de l’OSCE, la Tchétchénie fut reconnue de facto et en 1997 fut élu le président Maskhadov. Mais l’Occident a raté l’occasion de construire l’ordre civil et social du pays en reconnaissant et en soutenant le gouvernement Maskhadov démocratique et orienté vers l’Occident. La Russie a continué les hostilités sous la forme d’une guerre froide et a tout fait pour déstabiliser et discréditer Maskhadov. Des enlèvements ont fait obstacle aux maigres programmes humanitaires. Des courants islamistes fondamentalistes ont gagné en influence. Le commandant Bassajev prit la tête de l’opposition et en entrant au Daghestan avec ses troupes, il fournit aux Russes le prétexte de la reprise de la guerre planifiée depuis mars 1999. La responsabilité des attentats à la bombe de Moscou et de Volgodonsk, commis probablement par les Services secrets russes, a été attribuée aux Tchétchènes à des fins de propagande. Avec l’élection à la présidence de l’agent du KGB Poutine, l’armée et la nation russes allaient vivre un renouveau. Pour les Tchétchènes ce fut un troisième enfer: bombardement impitoyables de la population civile, destruction de 80% des localités, déracinement de toute la population, tirs sur les fugitifs, camps de concentration, épuration (une notion datant de l’ère stalinienne), arrestations arbitraires quotidiennes, viols, tortures, mutilations, assassinats et trafics de vivants et de morts. Des jeunes qui, au lieu d’aller à l’école et à l’université, ont créé des bandes violentes d’islamistes extrémistes qui commettent des actes de vengeance terroristes. Le terrorisme d’Etat produit des terroristes. En mars 2003, un référendum a été imposé, selon lequel soi-disant 85% des Tchétchènes se seraient prononcés pour la réintégration du pays à la Russie. Comme si les Tchétchènes, par leur lutte désespérée contre les agresseurs russes, n’avaient pas suffisamment montré que se détacher de la Russie était pour eux une question existentielle. Malgré la faim, le froid, la peur et la terreur, ils continuent de soutenir les partisans qui défendent la liberté et l’indépendance et le président légitime Maskhadov. L’Occident se tait à propos de ces crimes de guerres inouïs et construit une Europe commune avec la Russie qui torture et assassine. La Russie a le droit, dit-on, de défendre l’intégrité de ses frontières. Mais les prétentions russes à l’intégrité territoriale se réclament de la Constitution du dictateur sanguinaire Staline qui installait arbitrairement des républiques soviétiques ou autonomes. Au regard du droit international, la Tchétchénie ne fait pas partie de la Russie. Et après ces deux guerres et les crimes russes, il est impossible d’exiger des Tchétchènes qu’ils s’y intègrent. Il faut trouver d’autres solutions.

Sans négociations entre les parties en conflit, c’est-à-dire notamment avec le président Maskhadov, il n’y aura pas de paix en Tchétchénie. C’est seulement lorsque la population tchétchène sera placée sous protection internationale, que les troupes de pillards russes se seront retirées et qu’une enquête sur tous les crimes de guerre aura commencé qu’on pourra parler d’un processus de paix.

Il y a déjà très longtemps, une tempête s’éleva qui déracina les arbres, fit déborder les fleuves et les océans et nivela les montagnes. Elle était si puissante que tout ce qui était vivant avait fui. Seul un loup solitaire resta et brava la tempête. Cette dernière se fâcha, lui arracha son pelage, le mordit jusqu’au sang, mais le loup ne bougea pas … parce qu’il n’avait pas d’autre patrie que cet endroit qu’il ne voulait pas lâcher, même si le plus grand des malheurs le frappait. •

(Horizons et débats, numéro 20, juin 2003)

mise à jour  le 21.06.03