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Marx reloadedpar Olivier DelacrétazLe combat contre la mondialisation a donné une nouvelle jeunesse aux troupes marxistes, dont les chefs ont pris une place dirigeante dans l’organisation des manifestations contre le G8. Invoquant tout à la fois (il faut le faire!) la lutte des classes et le bien commun, ils dénoncent les abus du néo-capitalisme, les arrangements du monde industrialisé aux dépens des peuples du tiers-monde, l’impérialisme anglo-américain, la précarisation de l’emploi, le dumping salarial, la mise sur la touche du monde syndical. Ces critiques ne sont pas toutes dénuées de sens. Mais rappelons-nous que le marxisme, qui vise à mobiliser les «prolétaires de tous les pays», est lui aussi une idéologie mondialiste. En ce sens, ils ont bien fait de troquer le terme d’«anti-mondialisme» contre celui d’«altermondialisme». C’est l’aveu qu’il s’agit bien d’une autre forme de mondialisation. C’est le seul aveu d’ailleurs qu’ils feront jamais. N’attendons pas qu’ils nous rappellent la réalité des expériences communistes, le pacte germano-soviétique, l’assujettissement des pays de l’Est, la subordination de la science à l’idéologie, la réeducation des déviants et des opposants dans des «hôpitaux» psychiatriques, l’Eglise persécutée et noyautée, le niveau de vie misérable, l’industrie du mensonge à l’agitprop, l’omniprésence de la police au service d’une oligarchie raflant tous les privilèges, le ratage économique, le ratage écologique, le ratage social. On est en train d’oublier toute cette partie de l’histoire du XXe siécle. Pour les plus jeunes, il ne s’agit même pas d’oubli, d’ailleurs: on ne leur en a jamais parlé. Les politiciens, intellectuels, journalistes qui furent complices actifs ou passifs du régime ont oublié d’autant plus facilement et rapidement qu’ils ne tenaient pas trop à mettre en lumière leur cécité politique et morale. Quant aux communistes purs et durs, ils ont baissé le ton, pris d’apparentes distances et attendu des jours meilleurs, se contentant de répéter inlassablement qu’aucun régime n’avait jusqu’à aujourd’hui réellement incarné le communisme: il y avait eu du stalinisme, du polpotisme, du castrisme, du kimilsungisme ou tout ce qu’on voudra, mais pas du marxisme. Aujourd’hui, la lessive est à peu près faite. Marx est blanchi. Sa doctrine est à nouveau porteuse d’espoir. On nous présente les choses sous forme d’une alternative en noir et blanc: soit la mondialisation capitaliste des grands groupes financiers et industriels, soit la mondialisation maxiste. En tant que théorie, le marxisme est incomparablement plus séduisant. Comme le christianisme, dont il est un décalque anthropocentrique, il ex- plique le mal (l’exploitation de l’homme par l’homme) par le péché originel (l’appropriation privée des moyens de production); il propose des prophètes (Marx, Engels, Lénine), un chemin de salut (la lutte des classes), un sauveur (la classe prolétarienne), une Eglise (l’Internationale), un millénium (la dictature du prolétariat), le paradis (la société sans classes et la sortie de l’Histoire). Face à une pensée qui contient à la fois une philosophie explicative totale, une vision eschatologique et une doctrine d’action, la mondialisation d’inspiration capitaliste est d’une pauvreté et d’une platitude désespérantes. Les jeunes générations ne sauraient y trouver leur miel. On ne leur propose ni «camarades» à aider, ni héros à imiter, ni martyrs à révérer, ni traîtres à honnir, ni lendemains qui chantent, ni aucun motif de s’engager – ne parlons même pas de sacrifice! – pour une cause qui irait au-delà de l’obtention d’avantages matériels immédiats. Maintenant, si l’on examine non plus les doctrines abstraites mais leurs résultats, on voit que les deux termes de cette prétendue alternative sont à peu près aussi désespérants l’un que l’autre. En réalité, c’est la mondialisation comme telle, qu’elle soit de gauche ou de droite, qui doit être dénoncée et refusée. Elle n’est rien d’autre qu’un processus de désordre et de mort. Elle détruit les protections sociales, disperse les individus au gré d’intérêts financiers ou idéologiques, instaure la méfiance universelle. Elle désincarne l’activité économique, court-circuite le combat syndical. Elle engendre l’anonymat du pouvoir et ouvre immenses les portes à toutes les formes de corruption, népotisme, prévarication, trafic d’influence et d’autres abus de confiance. La mondialisation nie la réalité des nations, leur originalité, leurs apports irrremplaçables au patrimoine humain. Pour dire les choses plus précisément, la mondialisation, de gauche ou de droite, prétend soustraire la politique et l’économie à la vie des peuples, les traiter pour elles-mêmes, d’une façon standardisée, indépendamment des cultures et des mœurs. C’est dans cette disjonction entre l’être et l’agir que gît son vice essentiel, les autres ne font qu’en découler. L’alternative vraie nous demande de choisir entre la mondialisation sous toutes ses formes et la réhabilitation des communautés politiques historiques que sont les nations. Les nations non comme produits idéologiques à faire mousser lors des élections mais comme réalités humaines collectives subsistant dans le temps long. Malgré leurs faiblesses et imperfections de toutes sortes, malgré leurs limites territoriales, ou peut-être à cause d’elles, elles restent le cadre le plus adéquat pour développer la prospérité, assurer la justice, maintenir la paix. • Source: La Nation no 1707 du 30/5/03 (Horizons et débats, numéro 20, juin 2003) mise à jour le 21.06.03 |