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Elle est vraiment terrible, l’histoire de M. Jagmetti

par Jean-Marie Vodoz, ancien redacteur en chef de 24 Heures, Lausanne

Je ne voudrais pas être dans la peau de … Tiens! Ce pourrait être un jeu télévisé, plus méchant mais moins bête que les autres. L’idée m’en vient à la lecture du récit que M. Carlo Jagmetti, l’ancien ambassadeur de Suisse à Washington, démissionnaire dans les tristes circonstances qu’on se rappelle, a publié sur son aventure. Le texte original s’intitule Alte Schatten – neue Schatten et la traduction française, plus durement, Chronique d’une débâcle.* Hélas … non, je ne voudrais pas être dans la peau des renards de la Sonntags Zeitung qui, le 26 janvier 1997, publièrent des extraits d’un rapport confidentiel de l’ambassadeur: il avait le tort d’informer Berne des manœuvres dirigées par le Congrès juif mondial et par le sénateur new-yorkais D’Amato, avec le soutien de la Maison-Blanche, contre les banques helvétiques et, sans autre nuance, contre «les Suisses» en général, présentés comme un peuple de fouines au passé nazi. Et puis non, je ne voudrais pas davantage être dans la peau du judas de l’administration fédérale qui, pour un salaire ou pour Dieu sait quelle gloire, livra ce document interne à nos … confrères (comme on doit dire) et ne fut jamais découvert ni puni. On lui souhaite des nuits sans cauchemars.

Et je ne voudrais pas être dans la peau de l’ancien conseiller fédéral Flavio Cotti, de triste mémoire, qui ne savait pas, qui ne comprenait pas, qui se déclarait «pris au dépourvu», qui s’aplatit devant un canard dominical, et qui, par l’intermédiaire d’un autre brillant personnage, le chef de la Task Force Thomas Borer, suggéra que l’ambassadeur Jagmetti présente des excuses pour avoir offensé les juifs … Comment, dites-vous? Ce n’est que la version partiale, et d’ailleurs invraisemblable, d’un diplomate amer? Non point. Le tableau d’ensemble était assez visible dès le début. La Chronique d’une débâcle ne fait que le préciser; on y trouve, d’ailleurs, le texte intégral du fameux rapport, qui ne contient strictement rien de répréhensible, mais qui, habilement découpé, a pu donner l’impression d’un texte antisémite. Tant nous aimons nous flageller aux yeux du monde.

Et ce masochisme, quand on parcourt la simple chronologie de l’affaire, prend des dimensions affolantes. Le 19 décembre 1996, alors que la campagne antisuisse rugit comme un incendie à New-York, M. Jagmetti transmet sa dépêche, aussitôt enfouie dans un tiroir transparent. Le 31 décembre, 24 Heures publie, sous la plume de Denis Barrelet, une interview du président de la Confédération, Jean-Pascal Delamuraz, qui, pour la première fois, s’autorise un langage musclé: il parle d’un «chantage» exercé par les pontes juifs et le méprisable D’Amato. Le 14 janvier 1997 – non, je ne voudrais pas non plus être dans sa peau – le gardien de nuit Christophe Meili, autre judas, sauve des documents que l’UBS allait détruire… et ne les livre pas à la Justice, mais à des militants sionistes! Les Etats-Unis font de lui, bien sûr, un héros, qu’ils pro-

mettent de payer grassement (et qu’ils laisseront tomber plus tard comme un vieux chiffon, ce dont le bonhomme aura le culot de se plaindre). Le même 14 janvier 1997, le président Delamuraz, mis sous pression, doit adresser au Congrès juif mondial une lettre, sinon d’excuses, au moins de regrets. Et douze jours plus tard, la Sonntags Zeitung produit son caetwa Et le 27 janvier, l’ambassadeur de Suisse à Washington, injustement discrédité, mais refusant de s’aplatir, prend sa retraite anticipée … Débâcle, oui, vraiment!

Cette histoire est terrible. Elle n’a pas seulement ridiculisé notre pays sur la scène internationale. Elle nous oblige à nous demander ce que vaut un système – un gouvernement – capable d’abriter tant d’incompétence, tant de mollesse et tant de cécité.                                                     

Source: 24 Heures du 22/5/03

*  Georg éditeur, Genève 2003. Traduction (quelque peu bâclée) de Jean-Jacques Langendorf. Loin de se retirer sous sa tente, l’ex-ambassadeur vient de lancer une offensive solidement argumentée contre Armée XXI (voir www.discours-libre.ch).

(Horizons et débats, numéro 20, juin 2003)

mise à jour  le 21.06.03