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Réflexions au sujet de la cohabitation de différentes générationspar Sonja van Biezen, psychologueIl y a quelques mois, j’ai rencontré une amie que je connais depuis mon enfance. Je lui ai demandé comment elle allait et ce que devenait sa famille, car je savais qu’elle était la mère de quatre enfants. Aujourd’hui, elle a environ 70 ans. Elle m’a fait l’impression d’être bien dans sa peau et elle m’a raconté qu’à part quelques ennuis de santé dus à l’âge, elle allait très bien et qu’elle ne manquait pas d’occupations. Elle aide ses filles et ses belles-filles qui ont toutes des enfants et travaillent à temps partiel. Un jour, elle a des petits-enfants à déjeuner, un autre, elle passe l’après-midi avec d’autres petits-enfants. Elle cherche toujours à faire quelque chose d’intéressant avec eux. Elle va au cirque, à la piscine. Quand l’un d’eux tombe malade, c’est naturellement elle, ancienne infirmière, qui les soigne. En outre, elle va toujours voir quelques vieilles amies qui vivent dans des maisons de retraite. Elle aime toutes ces activités car elles lui permettent de garder le contact avec jeunes et vieux. Elle-même jouit pleinement de sa retraite avec son mari. Quand ils en ont le temps, ils vont au concert, à l’opéra et à des conférences intéressantes ou ils font un voyage qu’ils n’avaient pas pu entreprendre auparavant. D’une manière générale, elle a l’impression d’avoir une vie bien plus remplie que lorsqu’elle était jeune. Elle m’a fait l’effet d’une personne satisfaite et équilibrée, ce qui m’a donné à réfléchir. (Je pense que vous allez avoir le même sentiment que moi.) Je me suis demandée ce qu’il fallait pour qu’une personne âgée arrive à un tel état de satisfaction. On entend dire et on lit pourtant tellement d’autres choses, par exemple que dans notre société les personnes âgées auraient plutôt tendance à devenir solitaires. Grâce aux progrès de la médecine, on vit aujourd’hui beaucoup plus longtemps qu’il y a trente ou quarante ans. Beaucoup de personnes sont encore vigoureuses et en bonne santé à un âge très avancé. La plupart ont eu une vie professionnelle et familiale très active. Elles possèdent une expérience de la vie inestimable qui reste très souvent inutilisée parce qu’on a tendance à ne plus tirer profit des gens âgés et à tout attendre de la jeunesse. Lorsque vous consultez les offres d’emploi d’un quotidien, vous constatez que la plupart du temps, on recherche des gens jeunes et dynamiques pour toutes sortes de tâches. Ils devraient cependant avoir l’expérience des personnes de 40–50 ans ou plus. Mais, lors d’un entretien d’embauche, ces dernières s’entendent souvent dire qu’elles sont trop âgées et trop chères et qu’on préfère donner leur chance aux jeunes. Pour beaucoup, ce sont là les signes avant-coureurs de la retraite. Dans notre société orientée vers la jeunesse, cela signifie pour beaucoup le brusque passage d’une vie professionnelle bien remplie à l’insignifiance sociale. Souvent le départ à la retraite représente pour eux la fin de tout ce qui leur apportait la force de vivre et l’estime de soi. Ils souffrent d’un manque de considération, se retrouvant devant l’évidence douloureuse qu’on n’a plus besoin d’eux. Et cela malgré le fait qu’ils ont souvent accumulé, au cours de leur vie professionnelle, des trésors d’expérience dont la société pourrait profiter. On comprend que beaucoup de personnes aient peur de la retraite, qu’elles craignent des crises dépressives qui entraînent des maladies plus ou moins graves. Quand elles ne disposent pas d’un cercle d’amis ou de relations familiales solides, il n’est pas rare qu’elles vieillissent prématurément et doivent entrer dans une maison de retraite. Le troisième âge ne devrait-il pas être le temps de se réjouir de ce qu’on a accompli dans sa profession ainsi que dans sa famille et de jouir de ces années entouré de ses connaissances et de ses proches? Les spécialistes connaissent cette problématique du troisième âge. On n’ignore pas non plus que la séparation entre jeunes et vieux est responsable de beaucoup de crises existentielles. Mais ce n’est pas le seul problème de la retraite. Beaucoup de professions exigeantes ne laissent que très peu de loisirs pour se faire des amis et ces derniers vous manquent quand la retraite approche. Tout d’un coup, on a beaucoup de temps. Pour agir contre la solitude menaçante, beaucoup de marchands de loisirs suggèrent aux gens âgés, par voie d’annonces dans les journaux et les magazines, de jouir de leurs vieux jours en faisant des voyages et en se livrant à des occupations de loisirs. On leur fait croire qu’il est possible de combler le vide de l’existence avec toutes sortes d’activités et qu’elles se sentiront à nouveau jeunes et indépendantes. On les amène à dépenser leurs économies pour leur faire oublier le plus longtemps possible le fait que la société n’a plus besoin d’elles. Or ce n’est pas l’aventure qui manque aux personnes âgées mais le lien – vital – avec les autres générations, le respect et la considération pour ce qu’elles ont accompli et la certitude que la jeunesse profite souvent de l’expérience des aînés. En méconnaissant les relations humaines authentiques, notre société va malheureusement dans une autre direction et l’on crée artificiellement un conflit de générations dont souffrent les jeunes comme les vieux. Aux jeunes, il manque une génération plus mûre qui peut les accompagner dans la construction de leur existence et les aider dans les crises avec courage et confiance. Aux aînés, il manque des jeunes plus vigoureux, compréhensifs et pleins de tact, capables de leur venir en aide quand leurs forces commencent à les abandonner. Que signifient les grands-parents Depuis quelque temps, il est question de chercher des alternatives au placement dans une maison de retraite. Beaucoup de spécialistes sont conscients du fait que la vie au sein de la famille est la meilleure solution pour les jeunes comme pour les vieux. On envisage à nouveau le modèle des trois générations selon lequel jeunes et aînés s’occupent ensemble des tâches de la vie jusqu’à la fin de leurs jours dans une communauté naturelle. Ce modèle a été élaboré à l’origine par Annemarie Dührssen, psychothérapeute allemande, qui a attiré l’attention sur le fait que l’histoire d’une vie ne peut être comprise que si l’on considère, outre la biographie des parents, les conditions de vie et le contexte historique de la génération des grands-parents. Ce qui veut dire que dans la plupart des cas, ce sont plusieurs générations qui contribuent avec leurs expériences au développement de l’individu. Beaucoup d’entre nous connaissent encore les grandes familles de la campagne où les trois générations vivent dans une ferme ou du moins dans le même village. Dans le canton de Berne, par exemple, les grands-parents vont s’installer dans le «Stöckli», une petite maison à côté de la ferme, quand la jeune famille a besoin de place. Dans les pays du Sud comme l’Italie, la Grèce, l’Espagne ou dans des pays d’autres cultures, les grandes familles sont encore très répandues. En Italie, il est encore tout à fait naturel que la «nonna» s’occupe des petits-enfants et qu’elle participe au ménage pendant que la mère des enfants a une activité professionnelle. Mais chez nous également, même si ces liens entre générations ne sont plus très visibles, beaucoup de personnes se souviennent avec plaisir de ce qu’elles ont vécu avec leurs grands-parents. Dans les années 50, il était beaucoup plus courant chez nous qu’au moins un couple de grands-parents vive dans le voisinage. Quand j’étais enfant, mes grands-parents habitaient de l’autre côté de la rue. Très souvent, pendant mes après-midi libres ou après l’école, j’allais chez eux. De mon grand-père, qui était Italien, j’ai appris l’amour de la cuisine italienne. Toute petite déjà, je pouvais, pendant des heures, le regarder préparer, avec beaucoup de patience, des pâtes, des gnocchis de pommes de terre, de la polenta et beaucoup d’autres bonnes choses. Il enrichissait constamment son minestrone de nouveaux légumes, de riz et de pâtes et celui-ci devenait meilleur de jour en jour. Ces souvenirs me sont très chers parce que mon grand-père faisait tout cela avec beaucoup de joie et avec un grand calme que je ne rencontrais nulle part ailleurs. Il me laissait regarder et, de temps en temps, je pouvais goûter. Encore aujourd’hui, faire la cuisine est toujours lié pour moi à un sentiment de repos et de joie. Ce n’est qu’un modeste exemple, et la plupart des lecteurs ont sans doute, concernant leurs grands-parents, des souvenirs précieux comme celui-là qui les accompagnent dans leur vie d’adulte. Quelle est l’importance de la famille
Pour répondre à cette question, je vais me référer aux recherches psychologiques des 30 dernières années. Depuis les années 20 du siècle dernier déjà, on s’efforce de trouver des réponses à la question de savoir ce dont un enfant a besoin pour développer une personnalité saine et quelle importance il faut attribuer à la relation parents – enfants. Il y a toute une tradition de psychologues et d’autres spécialistes en sciences humaines qui ont cherché des réponses. On parle ici de la psychologie du développement, dont font partie les recherches sur la liaison affective. Aujourd’hui on sait que l’individu a besoin de relations stables avec ses proches de la naissance à la vieillesse et qu’il ne peut développer ses facultés qu’à leur contact et dans une interaction permanente. C’est pendant les premières années que sont posées les bases de toutes ses relations futures. Les parents sont les premières et les plus importantes personnes dans la vie d’un enfant. Si un enfant, au cours des premières années de sa vie, se rend compte que ses parents le comprennent et qu’il peut compter sur eux en cas de petits ou de grands soucis, il développe un sentiment que les psychologues appellent confiance de base. Il pourra alors, en cas de difficultés, se confier aux autres et leur demander de l’aide. Il résistera mieux aux tempêtes de la vie et saura se débrouiller en cas de conflit avec autrui. Il se saura profondément lié à ses semblables. J’ai fait cette digression pour montrer à ceux d’entre vous qui êtes parents l’importance des premières années. En effet, c’est alors que l’enfant acquiert la base émotionnelle qui lui permettra en tant qu’adulte d’établir des relations profondes et stables, car l’individu a besoin de l’appui d’autrui, à chaque période de sa vie: la vie ne nous réserve pas seulement de belles expériences mais également des événements douloureux tels que les maladies, les crises existentielles, les échecs professionnels ou familiaux et les décès de proches. Si nous avons acquis pendant notre enfance la faculté d’établir des relations stables et de vraies amitiés, maints coups du sort peuvent être mieux maîtrisés et surmontés. Au cours de notre existence nous rencontrons sans cesse des personnes qui ont de la peine à accepter l’aide d’autrui et qui risquent de craquer dans des situations difficiles. Surtout celles de la génération qui a vécu la guerre et la lutte pour l’existence, qui avaient l’habitude de travailler dur et de maîtriser leur vie ont de la peine à demander de l’aide à leurs semblables quand leurs forces physiques faiblissent. Assez souvent, elles sont attachées à l’idée que chacun devrait se débrouiller tout seul. Etre capable de donner et de recevoir Quand l’enfant est encore petit, il dépend presque totalement de l’affection et de l’aide des adultes. Au cours de l’enfance, les parents devraient apprendre à l’enfant à contribuer à l’organisation de la vie familiale de tous les jours par de petits coups de main. C’est ainsi que se développe, entre les enfants et les adultes, un équilibre du donner et du recevoir. Il est dans la nature humaine de s’entraider, de montrer de l’intérêt pour la vie de ses proches et d’autrui en général. Malgré cela, les enfants ont besoin d’y être éduqués. Il est très important que les enfants apprennent à consoler et à aider un autre enfant quand il est triste ou qu’il a de la peine à l’école. Il est aussi important que l’enfant reçoive l’aide des amis et des parents en cas de difficultés. Il doit apprendre qu’il y a des situations dans la vie qu’on ne peut surmonter tout seul, dans lesquelles on a besoin de quelqu’un qui a plus d’expérience ou de connaissances dans un domaine particulier ou qui peut tout simplement nous aider. S’il a appris étant enfant à se faire aider en cas de besoin, l’adulte pourra beaucoup plus facilement s’adresser à autrui en cas de difficultés au travail, dans son couple ou en matière de santé. Comme je l’ai écrit plus haut, beaucoup de personnes âgées ont du mal à se faire aider à temps quand elles remarquent que leurs forces physiques diminuent. Si s’ajoute à cela des maladies ou les tendances dépressives connues de la ménopause qui réduisent les forces de la femme, ce n’est pas la maladie qui est le plus grand problème mais le sentiment, qui y est lié, de perdre de sa valeur et de son importance aux yeux d’autrui. Dans ce cas-là toute la famille et les amis doivent apporter leur soutien à la personne malade ou âgée de manière qu’elle ne se sente blessée dans son amour – propre. Si un enfant grandit dans une famille où l’entraide fait partie de la vie de tous les jours, il voit bien que ses parents et ses grands-parents discutent ensemble des tâches à accomplir et des problèmes à résoudre. C’est par ce dialogue qu’il participe mentalement aux questions que la vie pose aux autres membres de sa famille, à ses amis et à la société en général. L’importance des grands-parents Comme nous l’avons déjà dit ci-dessus, la survie et le développement heureux de la jeune génération dépendent non seulement d’une génération mais de deux. Elle bénéficie de l’expérience et du savoir des parents et des grands-parents. Or, l’idée que le vieillissement correspond à un déclin des forces physiques et psychiques est encore assez répandue. Cependant, du point de vue psychologique, cette idée est tout à fait indéfendable. L’exemple évoqué au début de cet article montre que, même si les forces physiques diminuent, la maturité mentale et psychique, la personnalité, peut encore se développer au troisième âge. En créant sa propre famille, la génération intermédiaire peut avoir recours à l’expérience et à l’aide de la génération précédente – ce qui la soulage beaucoup. Imaginons une jeune famille dans laquelle un bébé s’annonce avant même que le jeune père ait terminé ses études. Cela signifie que la jeune mère doit reprendre son travail peu après l’accouchement pour subvenir aux besoins de la famille. Comme il est alors bienfaisant de savoir qu’il y a des grands-parents tout disposés à s’occuper de leur petit-enfant et à rendre maints autres services. Autre exemple: dans la jeune famille, un enfant tombe tout à coup gravement malade. Il faut procéder à des examens, un traitement pénible s’impose, l’enfant a besoin de plus en plus d’attention et de soins. Il est particulièrement rassurant pour une jeune mère d’avoir des parents ou des beaux-parents à ses côtés qui la soutiennent durant ces moments difficiles en s’occupant des autres enfants. Le jeune couple est soulagé et les personnes âgées ont la satisfaction de pouvoir aider, grâce à leur expérience, leurs enfants et petits-enfants. Ainsi, jeunes et vieux ont la certitude qu’ils ne sont pas seuls dans les difficultés. On comprend ainsi le point de vue de la psychologie des profondeurs d’Annemarie Dührssen mentionné plus haut, selon lequel chaque génération est très importante pour le bien-être des deux autres. Chacune apprend à respecter le travail accompli par les autres. Il en résulte d’autre part une compréhension bien meilleure du développement de la personnalité. C’est elle seule qui donne à l’individu la prudence dans l’évaluation de sa propre carrière et lui permet de comprendre l’attitude de ses parents et leurs éventuelles erreurs éducatives. Seule la prise en compte du contexte historique et social de leur époque permet une bonne évaluation de ce qu’ont accompli les parents et les grands-parents et crée les bases d’une vie commune, familiale et sociale. Les échanges entre les jeunes et la génération précédente reposent sur le respect mutuel. Il faut apprendre aux enfants que chaque individu doit faire face à des situations personnelles, professionnelles et sociales qui ne lui rendent pas toujours la vie facile. C’est le seul moyen de faire naître une bienveillance permettant aux adultes d’avoir une juste vision de leurs expériences d’enfants avec leurs parents, leurs frères et sœurs et leurs grands-parents et de ne pas rester prisonniers de leur révolte et de leur rancune envers la génération précédente. Les conséquences de théories erronées A cette vie en commun de toutes les générations, qui est toute naturelle, s’opposent aujourd’hui certaines théories psychologiques erronées selon lesquelles chaque passage à une nouvelle étape de la vie doit impliquer un détachement complet par rapport à la précédente. La personne âgée doit se retirer pour laisser la place aux jeunes et ainsi se préparer au terme de sa vie. Il est également faux de prétendre que les jeunes ne deviennent adultes et indépendants qu’au moment où ils se détachent de leurs parents, qu’ils devraient parvenir à se révolter contre leurs parents et leurs erreurs éducatives qu’ils ont commises. Influencés par ces thèses, beaucoup de parents ont omis, au cours des dernières décennies, de guider leurs enfants vers l’âge adulte. De peur d’être autoritaires, ils ont hésité à exprimer leurs opinions sur les questions existentielles importantes. Dans la plupart des familles, la préparation aux tâches de la vie et le développement d’une sympathie et d’une amitié adéquates entre parents et adolescents ont beaucoup souffert en raison de ces théories erronées. Il en résulte que depuis la Seconde Guerre mondiale, plus d’une génération s’est sentie orpheline. Ces théories ont suscité des psychothérapies au cours desquelles adolescents et jeunes adultes, au lieu d’être aidés à restaurer de bonnes relations avec leurs parents, se sont vus renforcés dans leur ressentiment, voire leur haine à leur égard. Ils conservent souvent ces sentiments toute leur vie, ce qui les empêche de construire des relations authentiques avec autrui. Parfois les jeunes ont vraiment besoin d’être aidés provisoirement à rétablir de bons contacts avec leurs parents. Mais il ne peut s’agir là que de les aider à se libérer d’une dépendance infantile, à apprendre à voir dans leurs parents des êtres ayant leur propre histoire afin d’avoir avec eux une relation plus mûre. Cela ne veut pas dire se révolter contre eux ni se soumettre et se taire mais affirmer ses opinions calmement et apprendre à discuter un point de vue jusqu’au bout. Cela permet d’arriver à une entente authentiquement humaine. Cette aptitude à comprendre les autres, quel que soit leur âge, est nécessaire pour parvenir à l’équilibre et à la satisfaction que j’ai trouvés chez l’amie dont je parle au début de cet article. Elle vit pleinement la diversité des joies et des peines des trois générations. • (Horizons et débats, numéro 21, juillet 2003) mise à jour le 30.08.03 |