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Merci, la Suisse! Internés polonais en Suisse de 1940 à 1946par Urs Knoblauch, journaliste, Fruthwilen TGQuiconque s’intéresse à l’histoire de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale découvre régulièrement des réalisations humaines impressionnantes. Un exemple en est l’histoire des internés polonais. Outre les 30000 soldats français, nous avons accueilli dans notre pays, à la mi-juin 1940, 13000 soldats polonais qui fuyaient les troupes hitlériennes. Tandis que les Français rentrèrent au début de 1941 dans leur pays, les Polonais restèrent jusqu’à la fin de la guerre en Suisse et furent l’objet de beaucoup de manifestations de sympathie et de sollicitude. Il existait une longue amitié entre la Pologne et la Suisse. En 1863 déjà, de nombreux émigrés furent accueillis ici et le grand écrivain suisse Gottfried Keller s’engagea avec Wladyslaw Broel-Plate en faveur de la fondation du Polenmuseum de Rapperswil. Cette tradition humanitaire et le respect du droit international sont des éléments importants de l’identité de la Suisse. La littérature, les musées et des entretiens avec les témoins de l’époque permettent de découvrir un véritable trésor d’expériences et d’événements humains qui lient les peuples. C’est encourageant car cela révèle la nature sociale de l’homme. Ces faits devraient être plus souvent mentionnés dans les manuels d’histoire. Ils pourraient contribuer grandement à l’entente entre les peuples et à la vérité humaine et historique. Ils sont en outre en contradiction flagrante avec les conclusions de la commission Bergier. En effet, celle-ci, dans sa présentation de la Suisse de l’époque, a négligé le cadre historique. Elle a mis en avant des événements singuliers, les a généralisés de manière inadéquate et a ainsi donné une image complètement négative et partiale de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, alors que le droit international est de plus en plus méprisé et que les guerres redeviennent un moyen politique, la tradition humanitaire de la Suisse sert de modèle. Notre pays serait bien placé pour œuvrer en faveur des droits de l’homme et de la paix. Sympathie et collaborationEn plusieurs endroits de la Suisse, on chercha à occuper intelligemment les soldats polonais internés. Dans certaines régions et surtout à cause de la guerre, ce n’était pas facile. 8500 internés politiques répartis sur tout le pays effectuaient par petits groupes des travaux publics stratégiquement importants et des travaux d’assèchement. 2000 soldats travaillaient dans l’agriculture à la réalisation du plan Wahlen visant à assurer l’approvisionnement de toute la population. La superficie des terres cultivables put être doublée. 1000 soldats étaient chargés de l’infrastructure des camps. 300 kilomètres de routes furent construits, 150 kilomètres réparés et 65 ponts édifiés. Les autorités responsables suivaient les directives du droit international, notamment celles des Conventions de La Haye de 1907 et de 1929. Le strict respect de ces Conventions garantissait un traitement humain aux internés politiques. A cet égard, la collaboration des différentes communes fut très importante. Les soldats polonais travaillaient selon les mêmes normes que leurs collègues suisses, leurs salaires étaient fixés par la Suisse, ils étaient tous médicalement pris en charge et assurés contre les accidents du travail. La population suisse les trouvait sympathiques, travailleurs et sérieux et les estimait. Jan Kobryner, qui construisait une route dans la montagne, écrit dans ses Mémoires: «La population est aimable. Nous recevons gratuitement des bidons de lait du vacher dont la cabane se trouve à 2300 mètres d’altitude. Au bistrot situé à 500 mètres en dessous de nos baraquements, on ne nous fait pas payer la bière et les saucisses. Le samedi et le dimanche, nous avons congé. Le commandant local nous permet de faire de longues randonnées en montagne. La vue est fantastique: Weisshorn, Pizzas d’Annarosa, sommets des Alpes italiennes au loin, en dessous la Via Mala.» De nombreuses plaques commémoratives rappellent les réalisations dues à la collaboration polono-helvétique. Travail exemplaire dans les camps universitaires1000 soldats ont pu effectuer leurs études dans trois camps spéciaux universitaires et un camp gymnasial. Un enseignement était également prévu aux niveaux primaire, secondaire et professionnel. Les internés bénéficiaient en outre de cours de chant choral, de concerts et de conférences culturelles. De nombreuses personnalités, même si elles étaient déjà très occupées, étaient toutes disposées à consacrer du temps aux Polonais, comme le professeur Max Zeller de l’EPF de Zurich qui fut nommé inspecteur des camps. Ces derniers furent installés à Winterthur, en liaison avec l’EPF et l’université de Zurich, en Suisse romande à Grangeneuve (FR) et en Suisse orientale à Sirnach, plus tard à Gossau et Herisau, en liaison avec la Haute école des sciences économiques et sociales de Saint-Gall, ainsi qu’à Wetzikon (camp gymnasial avec des enseignants polonais). L’angliciste Max Wildi de la Haute Ecole de Saint-Gall, fut nommé directeur du camp de Sirnach, tandis que du côté polonais, Stanislas Sembrat fut nommé directeur des programmes. Ainsi scientifiques et professeurs polonais coopéraient au mieux avec leurs collègues suisses. L’engagement dans le domaine humain et professionnel nous apparaît aujourd’hui encore exemplaire. Quelques-uns des étudiants savaient déjà un peu l’allemand, d’autres l’apprenaient dans des cours spécialement organisés par le professeur Georg Thürer et certains cours étaient donnés dans d’autres langues. Jan Kobryner se souvient: «Pour moi c’était un miracle de voir comment, à partir de ces groupes hétéroclites, s’est formée rapidement une organisation dynamique et efficace qui obtenait de très bons résultats. Le travail de quelques professeurs de Saint-Gall mérite toute notre considération: pendant un hiver très rude, ils se rendirent régulièrement à Sirnach et plus tard également à Herisau. Ils ne l’auraient certainement pas fait pour des étudiants suisses! Les efforts déployés pour nous transmettre leur savoir témoignaient de leur compréhension, de leur patience et de leur chaleur humaine. Très vite ils comprirent combien il était difficile de passer psychiquement des horreurs de la guerre aux salles de cours. Le professeur Wildi avait créé pour nous une didactique parfaite que nos camarades suisses auraient pu nous envier. Grâce à de petites presses, les assistants polonais pouvaient imprimer au fur et à mesure les notes de cours et d’autres documents. En tant qu’assistant en anglais, j’étais fier de pouvoir travailler dans le climat merveilleux et inoubliable qui régnait entre étudiants et professeurs. Nous nous sommes efforcés de nous montrer dignes de ce que disait notre commandant de division: ‹Votre devoir de soldats est de suivre une formation en vue du travail dans notre patrie libérée.› […] Aujourd’hui, 60 ans après, je me souviens avec émotion de beaucoup de nos professeurs suisses, avant tout de l’éminent angliciste Max Wildi, de mon directeur de thèse Theo Keller et du très estimé Georg Thürer qui nous a appris l’allemand et qui a toujours souligné l’amitié entre la Suisse et la Pologne.» Tous ceux qui prennent connaissance de ces extraordinaires témoignages humains et de ces faits historiques devraient s’investir pour qu’ils soient mentionnés dans les manuels scolaires et les livres d’histoire. La jeune génération, qui se mobilise avec courage et conviction contre la guerre, mérite des modèles authentiquement humains. Comme si nous étions de la familleDe nombreuses mesures concernant l’organisation des camps de réfugiés qui, placés sous la protection de l’armée, vivaient sous la menace permanente d’une attaque d’Hitler, se révélèrent inadéquates. Ainsi, dans le camp de Büren a/A, les réfugiés étaient, comme des prisonniers, coupés de tout contact avec la population. Ce n’est qu’après la rencontre entre le général Guisan et son homologue polonais Bronislaw Prugar-Ketling, le 22 avril 1941 à Huttwil que des améliorations purent être apportées aux conditions de vie des internés, à leur occupation, à leur formation et à l’approvisionnement en vivres. Les soldats purent nouer des contacts avec la population et avoir des officiers polonais à leurs côtés. Grâce au soutien de la population et des autorités suisses, une collaboration s’instaura avec les internés qui rendit possible une aide humanitaire de grande ampleur. Un ancien interné se souvient avec reconnaissance: «Nous étions plus de 10000 soldats, différents par leur caractère et leur niveau d’instruction, qui avaient vécu des événements pénibles. Beaucoup d’entre nous avaient un passé très tourmenté. Pendant les cinq années d’internement – période particulièrement difficile pour la Suisse – nous avions, dans nos rapports avec les autorités, affaire à des gens qui, comme tous les êtres humains, ont leurs qualités et leurs défauts. Rien d’étonnant donc à ce qu’il y ait eu des malentendus. En ce qui concerne les rapports privés avec la population (qui existaient en dépit des interdictions), ils furent presque toujours cordiaux. Votre sollicitude chaleureuse, sincère et désintéressée à l’égard de chacun de mes soldats, indépendamment de leur rang, de leur âge, de leur religion ou de leur niveau d’instruction, nous a laissé une impression profonde et inoubliable. Vous nous avez aidés matériellement et moralement comme si nous faisions partie de votre peuple, comme si nous étions de la famille. Les nombreux blessés ont été soignés avec amour. Notre jeunesse a pu, grâce à votre aide, fréquenter vos écoles et recevoir une formation professionnelle. Vous nous avez ouvert vos cœurs et nous ne l’oublierons jamais.» C’est en ces termes émouvants que le commandant de division polonais Bronislaw Prugar-Ketling remerciait la Suisse dans un article de la «Schweizer Illustrierte Zeitung». Beau témoignage de la principale action humanitaire de la Suisse en ces temps qui furent difficiles pour elle également. • (Horizons et débats, numéro 21, juillet 2003) mise à jour le 30.08.03 |