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L’économie américaine en difficulté

Le gouvernement Bush nourrit jusqu’aux élections l’illusion d’une reprise

par F. William Engdahl

La plupart des journaux ne cessent de souligner la reprise accélérée de l’économie américaine après trois ans de récession et de stagnation. Le président Bush parle d’impulsions constantes, censées stimuler la croissance. Le chef de la Réserve fédérale (institut d’émission), Alan Greenspan, dit plus ou moins la même chose. A Wall Street, les cours des actions montent en raison du boom espéré. En fait, l’économie américaine ne reste toutefois en vie qu’artificiellement. Le gouvernement Bush déploie tous ses efforts pour nourrir jusqu’aux élections de novembre l’illusion d’une reprise, que l’on pourrait aussi qualifier de «reprise virtuelle».

Dans les phases de récession habituelles qui ont suivi la guerre, les entreprises ont réduit leurs dettes, licencié des travailleurs et tout tenté pour améliorer le rapport entre leurs dettes et leurs recettes. Normalement, les ménages ont réduit leurs dettes et moins dépensé lors d’une récession normale. Or il ne s’agit pas, dans le cas actuel, d’une récession normale. Alarmante, la situation ne correspond pas à une phase normale de reprise. Pour la première fois depuis la grande dépression des années trente, les familles accroissent leurs dettes pendant et après la soi-disant fin de la récession, annoncée officiellement en novembre 2001. Au lieu que s’établisse la phase habituelle d’épargne et de circonspection dans les opérations monétaires, les familles se sont endettées à un point record. Depuis l’effondrement du marché des dot.com en mars 2001, l’institut d’émission des Etats-Unis a déclenché le plus grand endettement que les consommateurs aient connu dans l’histoire du monde.

Augmentation de l’endettement des ménages et diminution de l’emploi

De la fin de l’an 2000 à aujourd’hui, l’endettement des ménages est passé de 70 à 82%. En avril 2003, celui résultant d’achats à crédit, d’hypothèques et d’autres obligations (autos, cartes de crédit, etc.) atteignait 9,3 billions de dollars, ce qui constitue une croissance considérable. La plus grande partie des dettes proviennent de crédits hypothécaires, qui dépassent 7 billions de dollars. Au total, l’endettement se chiffre à 25000 dollars par tête d’habitant, qu’il s’agisse d’hommes, de femmes ou d’enfants. L’endettement moyen découlant des cartes de crédit s’inscrit à 12000 dollars, et les taux des intérêts versés aux banques excèdent 14% par année.

Tant que le revenu des familles augmente, celles-ci sont en mesure de contracter d’autres dettes. Toutefois, on observe actuellement le cas contraire aux Etats-Unis. L’an passé, leur revenu a progressé officiellement de 2%. Or leurs dettes ont augmenté de près de 10%. Pour la première fois, les dettes relatives aux autos et aux cartes de crédit notamment ont atteint 2 billions de dollars. L’endettement des ménages, crédits hypothécaires compris, s’est accru de 925 milliards de dollars en 2003, tandis que les salaires et traitements n’augmentaient que de 190 milliards. Les Américains s’endettent vertigineusement pour maintenir l’économie en vie. Selon une enquête, 28% d’entre eux considèrent l’endettement comme le plus grand problème des Etats-Unis. Seuls les taux d’intérêt très bas ont rendu cette situation dangereuse possible aussi longtemps. Or elle ne peut pas persister éternellement. Bush espère qu’elle durera au moins jusqu’aux élections de novembre.

Pour prévenir un effondrement de l’économie américaine après l’écroulement du secteur de la technologie informatique, Greenspan a abaissé plus de 13 fois les taux d’intérêt, qui ont touché le niveau absolu de 1%, le plus bas depuis 43 ans. Cette situation a incité les familles à s’acheter de nouvelles ou de plus grandes maisons, ce qui a fait monter le prix des immeubles. L’an passé, le prix des maisons déjà bâties s’est élevé de 14%, celui des nouvelles maisons, de 18%.

Alors que des montagnes de dettes se sont accumulées, le revenu permettant de les amortir n’a pas augmenté. Depuis l’effondrement des marchés des actions et la récession de la fin de 2001, le produit intérieur brut des Etats-Unis a progressé de 7,2% au total, alors que les traitements et salaires ne se sont accrus que de 2%, voire de 0,6% seulement déduction faite de l’inflation, soit pratiquement pas. Néanmoins, les dettes ont évolué de manière explosive. Une telle situation ne persiste que jusqu’à ce que les gens ne soient plus en mesure d’amortir les dettes découlant de l’achat d’automobiles, de cartes de crédit ou de l’acquisition de maisons.

La deuxième grande dépression?

Le 28 janvier, Greenspan a tenu un discours et promis de ne pas relever bientôt les taux d’intérêt. Cependant, il est toujours convaincu que l’économie se trouve dans une saine phase de relance. Or, si la reprise est saine, pourquoi les taux ne montent-ils pas à un niveau normal? La seule réponse est qu’il ne s’agit pas d’une reprise saine. Quelques économistes la nomment la deuxième grande dépression, dont les effets ne sont gommés que par les taux d’intérêt extrêmement bas et par les dépenses du gouvernement Bush conduisant à des déficits considérables. Celles-ci sont liées à la disposition continue des Japonais et des Chinois à acheter, pour des centaines de milliards de dollars, des emprunts d’Etat des Etats-Unis, afin de financer le déficit du gouvernement Bush, ce que les Américains ne peuvent pas faire eux-mêmes.

Dans l’ensemble des Etats-Unis, les emplois disparaissent à un rythme vertigineux. Officiellement, quelque 2,7 millions de postes de travail ont disparu depuis 2001. Selon les déclarations d’un ancien économiste de l’institut d’émission, ce chiffre atteint 7 millions officieusement. A la suite des importations bon marché de Chine, de l’Inde ou du Mexique, des secteurs entiers de l’industrie sont perdus. Ces deux dernières années, les importations de textiles et de meubles chinois ont augmenté au point que des branches entières des Etats-Unis se sont transformées en villes fantômes. Les postes occupés par des travailleurs ne sont pas les seuls à être éliminés. Durant les 18 derniers mois, des banques importantes et de grandes entreprises ont externalisé en Inde ou au diable vauvert – où les coûts sont beaucoup plus bas – des domaines entiers de leur traitement de données et des prestations y relatives. Pour la première fois, des postes de travail très bien rémunérés, tels ceux de programmeurs de logiciels, d’ingénieurs et de comptables, sont concernés également.

On prétend cependant que le chômage diminue. Cela dépend du mode de calcul. Le ministère du travail ne considère comme chômeurs que ceux qui s’efforcent activement de trouver un emploi. Ayant renoncé à rechercher un emploi, on disparaît de la statistique. Des centaines de milliers de chômeurs se sont «évaporés» ainsi, de sorte que le taux de chômage officiel n’est que de 5,6%.

Quel est le taux de chômage véritable?

Le gouvernement mesure le chômage de diverses manières. Si l’on ajoute aux chiffres officiels le nombre de personnes à emploi partiel qui prendraient un emploi complet s’il leur était offert et celui des personnes qui ont renoncé à chercher du travail, le taux de chômage aux Etats-Unis atteint 10,9% et non les 5,6% qui figurent sur les manchettes des journaux. Or il s’agit d’indications officielles du gouvernement (Table A-12, «Alternative Measures of Labor Underutilization») que la presse ne publie jamais. Des économistes indépendants considèrent le chiffre effectif comme encore beaucoup plus élevé. Et même d’autres mesures relatives à la création d’emplois reflètent une multiplication plus faible qu’après chaque récession depuis la guerre.

Parmi les Américains qui ont eu le privilège de trouver un nouvel emploi ces trois dernières années, la plupart n’ont pas la chance d’avoir maintenant un meilleur emploi. Une étude récente de l’Econominc Policy Institute a constaté que les secteurs économiques créant de nouveaux emplois paient, en moyenne, 21% moins de salaire que ceux réduisant le nombre de leurs emplois. Dans l’industrie automobile du Michigan, de bons emplois dans la production et la construction disparaissent alors que de nouveaux emplois dans les caisses maladie et des domaines analogues paient des salaires inférieurs de 26%. Toujours plus d’Américains sont obligés d’occuper des emplois à temps partiel, souvent sans assurance maladie ni prestations analogues. Quelque 4,8 millions de personnes travaillent à temps partiel parce qu’elles ne trouvent pas d’emploi à plein temps.

Le changement le plus dramatique est la diminution constante des postes de travail dans l’industrie depuis l’an 2000. Nouveau record, les fabriques américaines ont réduit sans discontinuer leurs postes de travail depuis 42 mois. Ce qui est fêté actuellement comme une reprise n’est autre qu’un taux d’occupation de 76% seulement, plaçant l’industrie américaine au bord de la dépression. En lieu et place, les biens sont produits en Asie. Les banques centrales d’Asie, notamment celles de Chine et du Japon, soutiennent à leur tour le marché américain, leur débouché le plus important, en achetant des emprunts d’Etat et d’autres titres, grâce aux excédents énormes en dollars que génère leur commerce. Il en résulte une création de postes de travail: certes non aux Etats-Unis, où ils disparaissent graduellement, mais en Asie. Cette évolution est devenu un événement politique de première importance.

La bulle des logements va-t-elle éclater?

En raison d’un taux de chômage effectif de près de 11% et de salaires en stagnation, voire en baisse, il n’est pas surprenant que certaines familles aient quelque difficulté à survivre. Le nombre des ménages en faillite a atteint un niveau record. Les premiers signes selon lesquels les familles ont de la peine à payer leurs intérêts hypothécaires malgré les taux les plus bas depuis 43 ans se manifestent pour la première fois. Actuellement, le rapport dettes/fortunes des ménages a atteint le niveau maximal de 22,6%. De nombreuses familles sont obligées de prendre deux ou trois emplois pour pouvoir payer leurs factures, notamment celle de l’hypothèque qui grève leur maison.

Ces trois dernières années, les prix des maisons sont montés dramatiquement, car des taux d’intérêt très bas ont incité les banques à prêter de l’argent même à des familles constituant de gros risques financiers. Des services publics ou semi-publics, tels Fannie Mae ou Freddie Mac, transmettent le risque du prêt des banques locales au contribuable américain. Pendant plus de cent ans, les banques des Etats-Unis ont prêté de l’argent pour l’achat de maisons selon des règles très conservatrices, qui obligeaient à payer en espèces une partie considérable – généralement de 25 à 30% – de la dette hypothécaire et à prouver que la famille disposait de sûretés ou d’actifs supplémentaires supérieurs à la valeur de la nouvelle maison et pouvant être saisis en cas de difficultés financières. Actuellement, les banques recourent à de nouveaux produits dérivés et garanties gouvernementales sans même contrôler soigneusement le crédit. Dans quelques cas, le prêt atteint 125% de la valeur de l’immeuble. De surcroît, le Congrès des Etats-Unis a l’intention de promulguer une loi, «The Zero Down Payment Act of 2004», qui permettrait à certains acheteurs d’acquérir des immeubles sans un centime de fonds propres. C’est là jouer avec le feu.

L’achat de logements qui a battu tous les records en 2003 ne peut guère être considéré comme miraculeux en raison de taux d’intérêt hypothécaires d’une durée de trente ans de 5,7%, le plus bas niveau depuis 43 ans. Comme la fin de la généreuse politique du crédit que mène Alan Greenspan n’est pas en vue, les banques distribuent les crédits bon marché aux acheteurs de logements. Le seul problème est que l’augmentation du chômage et la stagnation des salaires montrent que la bulle de l’achat de logements est prête à éclater.

A Colorado Springs, une des régions économiquement les plus vigoureuses de l’Etat du Colorado, les ventes aux enchères forcées – un processus par lequel la banque ou le gouvernement prend possession du logement sans le payer – ont augmenté de 21% en un an et sont à leur niveau le plus élevé depuis 12 ans. Depuis 2001, la région a perdu quelque 9000 postes de travail très bien rémunérés de la technologie informatique. Portland, dans l’Oregon, a le taux d’enchères forcées le plus élevé du pays: dans cette ville à elle seule, 50000 personnes sont en retard chaque mois dans le paiement de leurs dettes hypothécaires. D’habitude, la raison en est la perte d’emploi. Dans l’ensemble du pays, les ventes aux enchères forcées ont atteint leur montant le plus élevé depuis la grande récession du début des années septante.

Même où les prix des logements sont montés le plus fortement, de nombreuses familles ont connu une situation difficile, la taxe immobilière imposée par les villes étant basée sur la valeur marchande des immeubles. A Seattle, patrie de Microsoft et l’un des marchés des logements les plus vigoureux du pays, des retraités ont été forcés de vendre le logement possédé depuis longtemps, car la taxe immobilière locale s’était élevée à un point qui ne leur permettait pas de la payer au moyen de leur rente fixe.

Les possibiltés de lutte contre la récession sont épuisées

Les familles trop endettées n’ont que trois possibilités: accroître leur revenu ou leurs crédits ou devenir insolvables et se déclarer en faillite. Les déclarations de faillite ont atteint un point encore inconnu. Toutefois, les taux d’intérêt restent à un niveau historiquement bas. Lorsqu’ils recommenceront à monter – et cela ne saurait tarder, ne serait-ce que pour stopper la chute du cours du dollar – des économistes craignent qu’une masse de faillites et de déclarations d’insolvabilité afférentes aux crédits hypothécaires n’apparaissent, les familles n’étant plus en mesure de verser des intérêts croissants. Cela déclencherait une nouvelle vague de chômage, de fermetures d’entreprises, de réductions de salaires et de chute des cours des actions. Cependant, les Etats-Unis ont déjà épuisé toutes les possibilités dont ils disposent pour lutter contre une récession normale.

L’institut d’émission a abaissé les taux d’intérêt à un niveau inconnu jusqu’alors. La perte d’emplois a atteint un point record, et les familles ont contracté des crédits dans des proportions encore inconnues. Un flot de dépenses se déversera probablement en avril encore, lorsque les familles se verront rembourser les fonds dus à la réforme fiscale de l’an dernier.

Crise mondiale après les élections de novembre?

Il s’agit là d’un mélange explosif. Tous les ingrédients sont réunis pour que la période succédant aux élections de novembre soit l’une des plus dramatiques de l’histoire économique américaine. L’institut d’émission tentera alors d’imprimer autant de dollars que possible pour empêcher l’effondrement. Les effets de cette crise de l’économie américaine se répercuteront dans le monde entier. Ils se manifesteront à peu près quand les premiers signes alarmants indiquant que l’extraction pétrolière a atteint son point culminant ainsi que la conséquence mondiale de cette évolution se feront sentir.    

(Horizons et débats, numéro 25, avril 2004)

mise à jour  le 03.05.04