accès direct aux numéros

Journal favorisant la pensée indépendante,
l'éthique et la responsabilité

Le chant du cygne

En marge des élections régionales en France

par Bernard Larguèze, Paris

La France vient de vivre une tornade électorale. Elle ne fait rien dans la demi-mesure. Tout à droite ou tout à gauche suivant qu’on lui retire ou lui accorde des avantages sociaux. Cela prouve, et c’est regrettable, que les Français n’ont aucune culture politique. Ils agissent par pulsion, influencés par la télévision orientée. Ils votent, non pour adhérer mais pour sanctionner.

Le monde bouge, rien n’est immuable. L’environnement changeant, les idéologies doivent se mettre au diapason. Des avantages accordés lors d’une forte croissance peuvent-ils être maintenus lorsque l’économie s’enfonce dans la récession?

L’incroyable dans cette élection incroyable est que la politique offerte par la gauche est exempte de fortes propositions et se résume surtout à une caisse de résonance des différents mécontentements. «Votez pour nous, vous les mécontents. Après, on verra». Or, deux fois de suite, elle avait été rejetée.

Par un curieux revirement de l’histoire, la gauche est donc devenue conservatrice et Martine Aubry, dans le Parisien du 30 mars, n’y va pas par quatre chemins: «Il faut, s’exprime-t-elle, que le gouvernement retire ses projets en cours à commencer par la santé qui démantèle la Sécurité sociale dont une partie serait confiée aux assurances privées». Bigre, dira-t-on, voilà une personne qui connaît ses dossiers. Le problème est qu’elle se trompe volontairement car ces affirmations sont contraires aux Directives européennes 92/49/CEE, 92/06/CEE et à l’ordonnance n° 2001-350 du 19 avril 2001, signée Lionel Jospin, transposant dans le Droit français les directives européennes qui ouvrent la porte à la concurrence. Le démantèlement est le fait de qui?

Avec les partis politiques c’est toujours ainsi: le peuple est trompé par des gens qui remplacent la science économique par l’idéologie, souvent démagogique, en se pliant aux orientations fixées, plus soucieux de leurs propres intérêts que ceux de des citoyens.

Pour ne pas perdre sa crédibilité, le parti doit donc adopter une façade d’infaillibilité avec toute une cascade de promesses qui ne seront jamais tenues et de fausses certitudes. Bien évidemment, une telle attitude, un tel état d’esprit ne lui permettent pas de tirer les leçons de ses erreurs et de ses échecs.

Vu de l’extérieur le parti donne une impression qu’il ne peut se tromper et agit comme s’il y croyait.

Le Parti socialiste grand vainqueur de la dernière consultation n’échappe pas à cette règle. Il ne ménage pas de ses critiques ceux qui font quelque chose – sans doute maladroitement, sans vraiment s’expliquer, cachant la vérité (le cas de l’assurance maladie est typique) – parce que eux-mêmes n’ont pas fait grand chose et ont repoussé aux calendes grecques les réformes nécessaires.

C’est ainsi que les élections «à la française» sont devenues un immense pari dont les dés sont pipés.

Ainsi la dernière loi électorale en facilitant les triangulaires ont favorisé, une fois de plus, le pouvoir de blocage du Front National, déstabilisant pour la droite, ce que ne renierait pas feu François Mitterrand.

Il faut se rappeler, en effet, que le Front National n’était avant 1981 qu’un groupuscule plafonnant à 0,75% des suffrages exprimés. Aux élections européennes, en 1984, il obtenait 11%, succès confirmé au scrutin cantonal des 10 et 17 mars 1985. Ce fut le moment choisi par le gouvernement de gauche de l’époque pour, le 3 avril 1986, par la bouche de Pierre Joxe, ministre de l’Intérieur, annoncer que les élections législatives de 1986 auraient lieu à la proportionnelle à un tour. Ainsi la gauche profitait de la première occasion pour ouvrir les portes de l’Assemblée Nationale au Front National. Cette loi fut proposée et votée par une majorité socialiste alors que rien n’obligeait à changer un mode de scrutin sur lequel, ensuite, on est revenu.

La promotion du F. N. par la gauche a fragilisé la démocratie en rendant la droite artificiellement minoritaire par élimination des voix de quelques millions de Français aussi dignes d’intérêt que l’extrême-gauche.

Cette stratégie a d’ailleurs été confirmée par Pierre Berégovoy qui, lors d’une interview accordée à F. O. Giesbert, du Figaro, déclarait le 21 juin 1985: «On a tout intérêt à pousser le Front National. Il rend la droite inéligible. Plus il sera fort, plus on sera imbattables. C’est la chance historique des socialistes».

Ainsi  donc ce n’est pas la droite qui aurait été battue à cause du F. N., mais la gauche qui aurait été élue grâce au F. N. en 2002, c’était le contraire: le parti de J. M. Le Pen avait favorisé l’élection, par la gauche unie, de Jacques Chirac, pourtant homme présenté «de droite», sur un programme contesté deux ans après. Manoeuvres politiciennes que ne désavouerait pas Machiavel.

Indépendamment de cette tactique, tout est mélangé à souhait pour que les citoyens ne comprennent rien. Le maître-mot est «division» mais en favorisant une collusion objective.

La première est celle de la droite et de la gauche interdisant par un accord de mars 1985 l’union des droites.*

La deuxième est celle du Parti socialiste et du Front National, tirée d’une double constatation:

1. Entre les deux tours et alors que le score du F. N. était voisin de celui de 2002, la gauche n’a pas ameuté le peuple panurgien pour venir au secours de la patrie en péril car c’était la droite qui allait vers la déroute.

2. J. M. Le Pen, au soir du deuxième tour a épargné les leaders de gauche.

Et demain? On peut parier fort que le gouvernement va donner un coup de barre à gauche pour contenter la clientèle en vue de l’élection présidentielle de 2007 (Jacques Barrot n’invitait-il pas le gouvernement à «élaguer»?). Sans doute introduira-t-il une nouvelle loi électorale visant à réduire considérablement l’influence du Front National.

Quant à la gauche (partis et syndicats) s’ils s’obstinent dans le refus des réformes, la victoire du 29 mars serait factice et pourrait être son «chant du cygne».           

*  Alain Pascal «La trahison des initiés» Ed. L’AEncre» p. 142.

(Horizons et débats, numéro 25, avril 2004)

mise à jour  le 03.05.04