|
Comment améliorer l’attractivité de la Suisse?par Frédéric WalthardQue n’entend-on pas dire à propos du retard économique de la Suisse! On prétend que chez nous la croissance et l’augmentation de la productivité sont comparables à celles des pays les moins développés. La Suisse ne serait pas concurrentielle et manquerait d’attractivité pour les entreprises étrangères. On ne saurait y remédier sans adhérer à l’Union européenne. C’est ce qu’affirme le Département dirigé par Joseph Deiss, notamment son chef économiste Aymo Brunetti. Or, on veut ignorer que la croissance, célébrée en particulier dans les Etats autoritaires, sera confrontée un jour à ses limites. Les chiffres de la croissance sont un critère dépasséQuand l’économie a atteint un haut niveau, particulièrement dans les pays industrialisés – ceux que l’on dit «riches» – les taux de croissance ne peuvent de toute façon pas être aussi élevés que dans la plupart des autres pays qui ont un immense retard à rattraper. Nous devrions nous réjouir que les pays pauvres rattrapent un peu leur retard car cela pourrait désamorcer considérablement les conflits dans un monde déjà extrêmement globalisé. Aussi la comparaison des chiffres de la croissance n’a plus sa raison d’être aux plans économique et surtout humain. La sécurité est un atoutL’idée que l’attractivité d’un pays pour les entreprises indigènes et étrangères ne dépend que d’une situation concurrentielle favorable est également dépassée. Dans un monde exposé à une forte criminalité, la «sécurité» est devenue un facteur décisif, et cela dans tous les secteurs: notre vie, nos biens, les services publics (chemins de fer, routes, poste, téléphone, moyens de communication, eau, énergie, écoles, centres de formation). Il faut nous protéger contre la corruption, contre la violence publique et privée, disposer d’institutions judiciaires indépendantes et intègres, d’une administration serviable et facilement accessible et aux procédures les plus efficaces et les plus simples possibles, d’un système de santé moderne très développé et très compétent assorti d’une prise en charge sociale. Les privatisations ne profitent qu’à un petit nombre de personnesIl faut agir avec une extrême prudence en matière de privatisations, actuellement à la mode. La réduction des prix et l’amélioration des services qu’elles sont censées apporter sont rendues impossibles par une concurrence globale de plus en plus brutale. La manie des fusions, de la rationalisation et de la «concentration sur les activités de base» – dont on parle tant – ne sert en général qu’à enrichir quelques grands groupes, le plus souvent étrangers, qui dominent les entreprises privées. Des grandes entreprises de services publics comme les chemins de fer, les PTT, les universités, les hôpitaux, les centrales électriques, il ne reste plus qu’un squelette qui ne peut généralement plus offrir qu’un minimum de services plus mauvais et plus chers qu’autrefois. La qualité plutôt que la quantitéOutre la sécurité, la qualité du travail et l’attitude des individus à son égard retrouvent leur importance. On demande plus de disponibilité, le sens des responsabilités, une formation professionnelle parfaite, du soin, beaucoup d’amabilité et suffisamment de temps pour pouvoir faire du bon travail. Chaque tâche doit être considérée comme un véritable service qui ne peut pas être effectué par des robots ou des personnes devant travailler «aux pièces», comme des esclaves. Aussi tout le monde devrait-il être payé convenablement à tous les niveaux et non seulement au haut de l’échelle. En même temps, chacun devrait être fier de son travail et contribuer ainsi à une amélioration de la qualité de vie. Un pays qui veut attirer des entreprises étrangères devrait libérer son économie de la logique de la compétitivité, des économies et du profit. La croissance économique et l’augmentation de la productivité ne doivent pas être recherchées à tout prix, mais seulement lorsqu’elles permettent d’effectuer un travail intéressant et utile à tous et assurent une existence digne. De toute façon, il faut viser une croissance plus qualitative que quantitative. Notre petit pays n’a d’ailleurs pas le choix face aux géants de l’économie dans notre monde globalisé. Il doit continuer à étendre aux secteurs nouveaux sa tradition de produits et de services de haut niveau et de travail de grande qualité. Pour cela il doit cultiver les spécificités du pays, de la nature et des habitants qui se sont maintenues tant bien que mal. Il doit développer les valeurs qui lui sont propres. C’est le seul moyen de retrouver ce qui, dans le passé, avait attiré ici tant d’individus, d’institutions et d’entreprises. Ne soyons pas un pays à bas salaires (comme Taiwan ou l’Irlande), mais un pays caractérisé par l’excellence de ses écoles, de sa recherche et de sa pensée, un lieu de rencontre pour des personnes de toutes les couches sociales qui se penchent sur les problèmes de notre époque et cherchent des solutions – à l’écart des élites intellectuelles mondiales et de ceux, beaucoup plus riches et puissants, qui ne songent qu’au profit. Si l’on réussit à persuader les gens que cela en vaut la peine, on pourra, avec le temps, donner à la Suisse un nouvel attrait, celui d’un pays indépendant aux plans politique, économique et intellectuel. • (Horizons et débats, numéro 25, avril 2004) mise à jour le 03.05.04 |