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La Suisse a besoin d’une politique agricole honnête

par Regula Escher

Les politiciens et les économistes suisses ­veulent adapter la production agricole au marché mondial et ouvrir le pays aux produits agricoles étrangers bon marché pour pouvoir, en contrepartie, exporter lucrativement les produits de l’industrie mécanique et chimique. Mais il faut trouver d’autres solutions car celle-ci n’est pas faite pour notre pays. On détruit notre agriculture régionale de qualité et on ruine les paysans. De plus, on affaiblit ou supprime les fournisseurs et les acheteurs et par là tout un pan de notre économie.

On veut que les contingents laitiers soient supprimés et que le lait destiné aux usines soit bon marché afin que nos produits puissent concurrencer ceux de l’étranger.

Il faut savoir que l’agriculture suisse obéit à des normes écologiques, sociales et d’élevage très strictes. Ses produits se vendent bien. Si l’on adapte les prix au marché mondial, il ne sera plus possible de conserver les normes actuelles et cela conduira à une production industrielle dans des grandes entreprises qui auront recours aux hormones de croissance, aux antibiotiques et aux OGM de l’industrie chimique. Dans le monde entier, ceux qui en ont les moyens vont acheter des produits non génétiquement modifiés à un prix très élevé – également pour l’alimentation animale – alors que ceux qui ne peuvent pas se les offrir en seront privés car le pays n’en produira plus.

Il faut trouver le moyen de pratiquer une politique agricole honnête. En Autriche, il existe des petites exploitations régionales qui prospèrent. La commercialisation a lieu sur place et l’on construit des fromageries dans les alpages. On recrute des vachers suisses expérimentés qui n’ont plus de travail dans leur pays pour cause de fermeture de leur exploitation. Ces départs vont-ils se poursuivre? La Suisse ne va-t-elle plus être capable, en cas de nécessité, d’assurer sa subsistance de manière autonome? Le consommateur ne va-t-il plus savoir s’il peut manger sans crainte ce qu’il a dans son assiette?

Faut-il accepter que de nombreuses fermes disparaissent, que le paysage (chemins, alpages, pentes à avalanches, etc.) ne soit plus entretenu, que des secteurs importants de l’économie soient ruinés? Il faut trouver le moyen de sortir de la crise.

Il faudrait libérer les agriculteurs suisses de la plupart des prescriptions, en partie absurdes, qui leur sont imposées. On ne peut s’empêcher de penser que ces prescriptions sont un des moyens destinés à anéantir notre paysannerie car de nombreuses exploitations ne peuvent supporter le fardeau financier des prescriptions auxquelles elle doit s’adapter à bref délai.

Aujourd’hui, en Suisse, les paysans et les ouvriers agricoles ne gagnent pas plus de 2500 francs par mois en moyenne, subventions comprises. Actuellement, le total de ces subventions ne dépasse pas 2 milliards de francs. Réparties entre les 68000 exploitations familiales, cela fait 1200 francs par année et par hectare, compensation de l’effort demandé en faveur d’une agriculture écologique, sociale et respectueuse des animaux. On parle toujours de 4 milliards de francs, mais la moitié de cette somme est affectée à des secteurs en rapport plus ou moins direct avec l’agriculture.

Il est grand temps que la population sache ce qui la menace à la suite de ces changements structurels très rapides et qu’elle doit s’engager en faveur d’une alimentation saine. Il faut que notre paysannerie, que l’on traite injustement en souffre-douleur, retrouve l’estime du public. Les agriculteurs suisses ont, selon la loi, la mission de pratiquer une agriculture durable et conforme à la nature (on a voté là-dessus en 1996). Les hommes politiques et les économistes doivent eux aussi s’y tenir et s’occuper sincèrement des problèmes dans un sens favorable aux paysans. L’agriculture suisse n’a pas besoin d’un renouvellement structurel visant une croissance galopante. Notre pays a besoin, surtout pour l’agriculture, de solutions particulières au niveau du marché mondial – des solutions comme celles que le conseiller fédéral Hans Schaffner savait à l’époque négocier de façon patiente et diplomatique.                           

(Horizons et débats, numéro 25, avril 2004)

mise à jour  le 03.05.04