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«Le Miracle de Berne»par Moritz NestorA première vue, il s’agit d’un film sur le «miracle de Berne»,1 finale légendaire de la Coupe du monde de football de 1954 au stade du Wankdorf de Berne qui fut marquée par la victoire de l’équipe allemande – menée par l’entraîneur Sepp Herberger – sur le onze hongrois. Neuf ans après la capitulation, grâce au but victorieux d’Helmut Rahn, l’Allemagne devenait championne du monde. Grâce à une réalisation très attentive aux détails, le spectateur est plongé dans l’après-guerre: d’un côté, familles de mineurs d’Essen, maisons individuelles groupées, amoncellements de déblais, terrain de football, bistrot; de l’autre, milieu bourgeois avec ses tables haricots et ses chromes. Mais ceux qui s’attendent à un navet sentimental des années 50, à une nouvelle légende de la Coupe 1954 seront surpris. L’événement sportif ne fournit que le cadre dans lequel s’insère une seconde histoire narrée avec sensibilité, celle d’une famille de mineurs d’Essen, les Lubanski: une mère de trois enfants dont le mari n’est pas revenu de la guerre en Russie espère encore son retour. Elle est contrainte, comme des milliers d’autres femmes, à abandonner son rôle traditionnel de femme et à remplacer son mari envoyé comme soldat au front. Elle exploite avec ses enfants un bistrot de mineurs d’Essen. L’aîné, 17 ans, assume une bonne partie des tâches du père mais le cadet, Matthias, 11 ans, en vendant des cigarettes qu’il a roulées lui-même à partir de vieux mégots, subvient également aux besoins de la famille. Un jour, le père revient de Sibérie. C’est un des derniers prisonniers de guerre à rentrer au pays. Onze années de captivité l’ont brisé, pétrifié, épuisé psychiquement et rendu mutique. Le travail forcé dans la neige et la glace – vengeance que Staline considérait comme une réparation envers le peuple soviétique – a tué ses compagnons. A la gare, il embrasse sa fille en la prenant pour sa femme. Le temps pour lui s’est arrêté. Il a perdu ses repères et ne peut pas parler de ce qu’il a vécu. Comme ses contemporains, il n’a pas de mots pour dire les horreurs de la guerre et de la captivité. Il a profondément honte de ce qui lui est arrivé. Le réalisateur nous livre, en quelques traits, le portrait d’un homme traumatisé par la guerre qui, alors qu’il recommence à travailler dans la mine, est victime d’une crise de nerfs due au vacarme saccadé du marteau-piqueur qui lui rappelle celui des mitrailleuses. Il revit la guerre sans que ceux qui l’entourent s’en rendent compte. Dans son malheur, il veut à nouveau être maître chez lui, il critique ses enfants, les bat. Méfiant, il suppose que son cadet n’est pas de lui parce qu’il ignorait tout de la troisième grossesse de sa femme lors de sa dernière permission avant de retourner au front. Membre actif du parti communiste, l’aîné – comme le feront plus tard les enfants de 1968 – agresse son père en le traitant de fasciste sans jamais lui demander ce qu’il a vécu pendant la guerre. Il symbolise le tabou selon lequel les coupables ne peuvent pas être des victimes. Mais le cinéaste va au-delà de l’évocation de ce drame si souvent abordé: bien que la mère ne joue apparemment pas un rôle important, il en fait un personnage de premier plan. Elle s’est endurcie pour défier la guerre mais sans perdre son humanité. Elle comprend ce que ressent son mari et établit un pont entre ses fils et lui. Grâce à sa grandeur morale et à ses mots tout simples, elle réussit là où la génération des années 60 a malheureusement échoué: ne pas nier le passé nazi mais prendre un nouveau départ en étant conscient que dans une guerre, il n’y a que des perdants. Le père incarne des millions de pères, dont le mien, qui ne pouvaient pas parler franchement de la guerre et que ma génération rejetait impitoyablement dans les années 60 à cause de leur passé. Nés dans les années 40 et 50, nous avons vécu dans notre chair l’absence de compréhension manifestée à l’égard de nos pères – ces hommes floués – qui avaient survécu à la guerre mais en étaient revenus estropiés physiquement et mentalement. Ils ne pouvaient pas nous parler de leurs âmes blessées, de leurs sentiments de culpabilité, de leur colère, de leur vide intérieur, de leur fierté mise à mal. Les plaintes des «criminels» à propos de l’injustice qu’ils avaient subie eux aussi étaient interprétées comme un regret du passé, comme la volonté de minimiser la gravité de la Shoah, etc. On ne voulait pas les écouter, on ne cherchait pas à comprendre ce qui les avait brisés, ce qu’ils avaient à dire, notamment qu’ils n’avaient pas fait la guerre avec plaisir, même si dans les années 60 et 70 encore, on entendait si souvent, dans les goûters familiaux du dimanche, des phrases telles que «La guerre a été la plus belle période de ma vie.» Mon père, à qui il arrivait de parler ainsi, m’a confié un jour ce qu’il ne pouvait pas raconter sur un ton enjoué le dimanche après-midi, c’est-à-dire qu’il se réveillait souvent en nage, terrifié, après avoir rêvé qu’il avait tué un Russe qui l’attaquait. Dans notre famille, la guerre n’avait pas pris fin en 1945. Dans les accès de colère de mon père, il y avait toujours un peu de la violence vécue pendant la guerre et sous la dictature et une révolte désespérée et rageuse contre le fait qu’année après année, de 1945 à 1980, il ne pouvait s’empêcher de tuer dans ses rêves. Ceux qui, à l’époque, avaient commencé de s’opposer à leurs pères parce qu’ils ne comprenaient pas pourquoi ceux-ci ne pouvaient pas parler franchement de la guerre devenaient eux-mêmes des victimes car personne ne se détourne d’un être cher sans en souffrir: on commence à se réprouver soi-même, à réprouver et à cacher ce que son père vous a appris de positif parce qu’on veut être bien vu des «antifascistes» libéraux de gauche et «progressistes» qui ont déclaré que c’était un crime d’être comme son père - et on ne se rend pas compte qu’on fait exactement ce qu’a fait notre père autrefois qui a rejoint les nazis pour «en être», pour ne pas avoir l’air idiot devant tout le monde. On ressemble au fanatique qui profane le sabbat pour sanctifier le dimanche. Ceux d’entre nous qui ont vécu cela et se sont rendu compte de leur erreur éprouvent à la fois une profonde souffrance, une joie intense et de la mélancolie; ils versent des larmes sincères en voyant que maman Lubanski, dans le film, réussit à faire quelque chose que presque personne parmi nos parents ou notre «deuxième» génération n’a été capable de faire. Lorsque son fils cadet est très affecté en constatant que son père a tué ses deux lapins chéris pour le repas d’anniversaire de la mère et qu’il s’en va, désespéré et furieux, elle lui fait comprendre les choses en partant des sentiments qu’il éprouve. Elle lui dit en substance: «Pense à la douleur que tu as éprouvée lorsque tu as constaté que tes lapins n’étaient plus là et imagine que tu éprouves une douleur semblable chaque jour, pendant plus de 10 ans. C’est ce qu’a dû ressentir ton père pendant toutes ces années». Lorsque le petit objecte que ce n’est pas sa faute à lui, elle réplique: «Et ton père, tu crois que c’était sa faute?» Nous pouvons tous faire en sorte que les choses aillent mieux. A son fils qui ne comprend pas la brutalité de son père marqué par la guerre, elle transmet ce qui constitue le fondement de la paix en lui disant, en substance: «Tu es un type bien, mon petit, et ton père aussi, au fond de lui-même. Si nous l’aidons tous, tu verras avec étonnement que c’est un homme formidable.» Avec ce «Miracle de Berne», un réalisateur allemand a réussi la gageure de représenter un soldat allemand de la Seconde Guerre mondiale également sous les traits d’une victime. La réconciliation des enfants avec leur père représente ici une utopie humaniste dont le message est le suivant: «C’est ainsi que les choses auraient pu se passer. C’est uniquement ainsi que l’on peut assumer le passé nazi et repartir sur de nouvelles bases.» Après avoir vu le film, le spectateur se demande ce qui serait arrivé si au cours des 50 dernières années, en lieu et place de la vengeance, de la haine et de la justice des vainqueurs, l’attitude humaine de maman Lubanski avait constitué la base du travail de mémoire sur le passé nazi. • 1 Le Miracle de Berne, un film de Sönke Wortmann (Allemagne 2003), actuellement à voir dans quelques cinémas suisse romands. (Horizons et débats, numéro 25, avril 2004) mise à jour le 03.05.04 |