|
Obstacles aux enquêtes sur les conséquences sanitaires de la catastrophe de Tchernobyl«Influence de divers facteurs sur l’évaluation des effets sanitaires de l’accident de Tchernobyl et contribution des ONG à la recherche et au traitement des pathologies thyroïdiennes en Biélorussie»par E. Lengfelder1,4,5, H. Rabes2, H. Scherb3, Ch. Frenzel1,4,5hd. L’accident de réacteur de Tchernobyl (avril 1986) a contaminé d’immenses superficies et affecté dans leur santé des centaines de milliers de personnes. L’Otto Hug Strahleninstitut-HMH de Munich, avec ses spécialistes de médecine nucléaire, compte parmi les premiers organismes occidentaux à avoir mis sur pied dès 1990 des programmes d’assistance dans la région et apporté une aide médicale efficace. Mais on ne peut manquer d’être scandalisé par les efforts déployés par le lobby nucléaire international pour occulter les résultats des recherches médicales sur les conséquences à court et à long terme de la catastrophe. Nous reproduisons ci-dessous le texte d’un exposé présenté à la 4e Conférence internationale consacrée au thème «Enfants de Tchernobyl – conséquences sanitaires et réadaptation psychosociale» qui s’est tenue à Kiev du 2 au 6 juin 2003. Le Secrétaire général des Nations unies Kofi Annan a insisté à plusieurs reprises sur le fait que des millions de personnes continuent d’être affectées par les conséquences sanitaires et sociales de l’accident de Tchernobyl et qu’il s’agit là d’une question qui concerne le monde entier. Parmi les pays de la Communauté d’Etats indépendants (CEI), c’est la Biélorussie qui est la plus touchée par l’ampleur des dépôts radioactifs et la survenue de cancers de la thyroïde. Au plan international, il existe une vive controverse quant à savoir dans quelle mesure les troubles dont souffre la population sont dus à l’exposition aux radiations. Certes, pour la plupart des patients souffrant d’hypothyroïdie ou de cancer de la thyroïde, il importe peu de savoir si leur maladie est à mettre scientifiquement sur le compte de la radioexposition. Et pour le système sanitaire d’un pays, il importe également peu de savoir pourquoi les coûts augmentent considérablement. Tirer les leçons du passéMais l’accident de Tchernobyl a été la catastrophe la plus grave de l’histoire de la technologie nucléaire civile et elle peut se reproduire n’importe quand dans une autre des quelque 400 centrales nucléaires disséminées de par le monde. La plupart d’entre elles se trouvent dans des régions plus peuplées que la région de Tchernobyl. C’est pourquoi la question des conséquences sanitaires de la catastrophe, de la possibilité et de l’efficacité de contre-mesures revêt une importance politique et économique exceptionnelle. Les gouvernements et les industries internationales ont tout intérêt à savoir, par exemple, ce que coûte un accident survenu dans une centrale nucléaire, comment informer la population et se préparer à une catastrophe. Ils ont besoin des réponses et des résultats fiables des scientifiques qui ont étudié l’accident de Tchernobyl. Si nous ne connaissons pas le passé, nous ne comprenons pas le présent et nous ne pourrons pas prendre à l’avenir les bonnes décisions. Au cours des premières semaines qui ont suivi l’accident, les autorités soviétiques donnèrent des ordres pour que les informations sur Tchernobyl soient tenues secrètes. Plus tard, en juillet 1987, on décréta que les maladies aiguës ou chroniques dont étaient atteints les «liquidateurs» exposés à des doses inférieures à 50 rems ne pouvaient pas être attribuées à l’effet des radiations ionisantes. L’AIEA et les conséquences sanitairesEn 1990, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a organisé le Projet international Tchernobyl afin d’enquêter sur la situation radiologique dans les 3 républiques soviétiques touchées. En faisaient partie notamment la Commission européenne, le Comité scientifique des Nations unies pour l’étude des effets des rayonnements ionisants (UNSCEAR) et de nombreux Etats et organismes occidentaux. Quelque 200 scientifiques occidentaux et 500 scientifiques soviétiques furent mobilisés par leurs gouvernements pour participer au projet. En 1991, l’équipe de l’AIEA, dont le professeur américain F. Mettler était un des membres les plus influents, parvint à la conclusion qu’aucun trouble sanitaire ne pouvait être attribué à l’exposition aux radiations. Elle estimait que les troubles observés étaient dus au stress, à l’anxiété. Cette information fut diffusée dans le monde entier comme étant le résultat du travail d’un nombre important de scientifiques. Cancers de la thyroïde chez les enfantsEn réalité, à l’époque, le nombre des cas de cancers thyroïdiens chez les enfants de Biélorussie était déjà 30 fois plus élevé que la moyenne au cours des 10 années précédant la catastrophe, bien que le nombre absolu de cas fût faible. Mais l’AIEA et d’autres organisations internationales n’ont pas voulu tenir compte dans leur étude des rapports des scientifiques biélorusses et ukrainiens concernant l’augmentation inquiétante des cancers de la thyroïde. Toutefois, la BBC fit une enquête et indiqua, dans un documentaire télévisé, qu’en 1990 déjà, dans le cadre du Projet international Tchernobyl et en tant que représentant scientifique des Etats-Unis, F. Mettler avait analysé des préparations biologiques provenant de la thyroïde de 20 enfants ukrainiens et avait constaté qu’il s’agissait de tumeurs cancéreuses. Or les cancers de la thyroïde sont très rares chez les enfants et leur nombre ne correspondait pas à l’incidence naturelle. Mettler et ses confrères ont occulté ces faits et ont prétendu dans leurs rapports qu’aucun cas de cancer ne pouvait avoir pour origine l’exposition aux radiations. Cela a eu pour conséquence que les organisations internationales, dont l’ONU, n’ont pas initié de programmes d’assistance à la population appropriés et qu’on a perdu un temps précieux. Comme des scientifiques indépendants de la CEI et d’occident continuaient de parler de l’augmentation des cas de cancers thyroïdiens – alors que les experts travaillant pour l’AIEA, l’UNSCEAR et les gouvernements des Etats-Unis et de l’Europe la contestaient – l’OMS envoya le spécialiste britannique de la thyroïde D. Williams, le radiobiologiste K. Baverstock et quelques autres experts dans la région de Tchernobyl. Ils confirmèrent l’augmentation des cancers de la thyroïde et estimèrent qu’elle pouvait provenir de l’exposition à l’iode radioactif à la suite de l’accident du réacteur. La BBC constata que c’est aux Etats-Unis que l’opposition à cette thèse était la plus forte. Les Etats-Unis redoutent des demandes de dommages et intérêtsLes Etats-Unis ont des raisons d’être sur leurs gardes. Dans les années 1950, le ministère de l’énergie a libéré volontairement un nuage d’iode radioactif 131 afin de voir dans quelle mesure on pouvait suivre sa trace. En outre, il y a eu d’autres contaminations dues aux essais atomiques et à la libération d’importantes quantités d’iode radioactif depuis le site nucléaire de Hanford. D. Williams a confirmé que des zones importantes des Etats-Unis étaient exposées à des doses un peu plus élevées d’iode radioactif. Evidemment, le gouvernement américain craint qu’on lui reproche d’avoir ainsi provoqué des cancers de la thyroïde et redoute d’être contraint de verser des dommages et intérêts aux victimes. Selon Williams et d’autres spécialistes, l’Administration américaine désire fortement qu’on ne puisse pas prouver la responsabilité de l’iode radioactif dans la survenue de cancers de la thyroïde. Les pays occidentaux ont tout intérêt à occulter les études qui établissent un rapport entre l’exposition à l’iode radioactif et le cancer de la thyroïde. En effet, ils redoutent les procès. En outre, l’industrie nucléaire craint pour son image et les scientifiques restent attachés à des conceptions dépassées. Etant donné la législation des Etats-Unis, l’indemnisation des citoyens américains qui ont développé un cancer de la thyroïde après avoir été exposés aux radiations pourrait se chiffrer à des milliards de dollars. Projets internationaux en BiélorussieDeux programmes internationaux concernant les effets de l’accident de Tchernobyl sur la population sont particulièrement intéressants. Avec le projet International Cooperation for post Chernobyl NIS Thyroid Tissue, Nucleic Acid and Data Banks, les Etats-Unis, la Commission européenne (à la demande de la Communauté européenne de l’énergie atomique), le Japon et l’OMS ont invité la Biélorussie, l’Ukraine et la Russie à constituer un groupe de recherche commun. Dans la description des objectifs du programme, il est précisé entre autres que la concurrence entre les groupes scientifiques doit être évitée et que l’étude pathologique et biologique du cancer de la thyroïde doit prendre en compte, outre le rôle des isotopes d’iode, celui de facteurs génétiques et de l’exposition à d’autres agents cancérogènes. Toutefois, les données de ces études sont centralisées en Grande-Bretagne et la décision relative à l’attribution des échantillons de tissus cancéreux à tel ou tel groupe sera prise par le comité directeur au sein duquel les organisations des Etats occidentaux sont majoritaires. Examen des populations de Biélorussie et d’UkraineIl existe deux autres projets internationaux, le projet BELAM (pour la Biélorussie) et le projet UKRAM (pour l’Ukraine). Le premier a démarré en 1996, peu après les premières demandes de dommages-intérêts aux Etats-Unis. Dans une cohorte d’environ 12 000 personnes, on va observer pendant 30 ans combien de cas d’affections de la thyroïde, cancers compris, surviennent. Récemment, la presse internationale a vivement critiqué le projet car il s’agit uniquement d’examiner la population alors que le traitement et le suivi des cancers diagnostiqués restent l’affaire des malades et du système sanitaire biélorusse qui n’est pas en mesure d’assurer à tous les patients des soins adéquats. Les auteurs des articles ont relevé qu’aux Etats-Unis et en Europe, les enquêtes sur la santé de la population ne sont autorisées que lorsque des soins médicaux adéquats peuvent être garantis. Pourquoi cela n’est-il pas valable également pour la population biélorusse? Dans la seule région de Gomel, on observe chez quelque 400 000 personnes qui étaient des enfants ou des adolescents à l’époque de l’accident un risque élevé de cancer de la thyroïde. Elles auraient donc toutes besoin d’examens de contrôle et non pas seulement un groupe dont la taille est statistiquement significative. Un nouveau rapport de l’UNSCEAR datant de l’année 2000 et relatif aux conséquences de l’accident de Tchernobyl conclut qu’«il n’existe aucune preuve de conséquences importantes sur la santé publique attribuables, 14 ans après l’accident, à l’exposition aux radiations», si ce n’est un nombre important de cancers chez les enfants que l’on peut traiter et qui ne sont pas mortels». Malgré cette exception, explique-t-on dans le rapport, «il n’existe pas de preuve scientifique d’une augmentation des maladies bénignes, de l’incidence générale des cancers ou de la mortalité qui puisse être liée à l’exposition aux radiations». Ce rapport fait à nouveau l’impasse sur le grand nombre de publications scientifiques relatives à la forte augmentation des cas de cancers de la thyroïde chez les adultes, de l’augmentation importante des maladies bénignes de la thyroïde et d’autres pathologies. Il convient de signaler que ce comité de l’ONU n’est pas composé de scientifiques indépendants mais de représentants envoyés par les gouvernements des 21 nations qui ont grand intérêt à continuer d’utiliser la technologie nucléaire, comme F. Mettler qui représente le gouvernement américain. Activités de diverses ONG en BiélorussieEn 1991, l’Otto Hug Strahleninstitut – HMH de Munich, ONG allemande à but non lucratif, a mis en place plusieurs projets à long terme de recherche et de traitement du cancer et d’autres pathologies de la thyroïde en Biélorussie. De nombreux experts en matière de médecine nucléaire, de physique nucléaire, de radiobiologie et de statistique appartenant à diverses universités et centres de recherches collaborent avec cet institut. La collaboration avec la Biélorussie repose sur des contrats à long terme avec le ministère de la Santé et implique plusieurs départements universitaires occidentaux. Les laboratoires et les établissements hospitaliers de Biélorussie ont été équipés et ils reçoivent régulièrement ce dont ils ont besoin pour le traitement des patients et pour la recherche. Un élément essentiel de tous les projets consiste dans la formation continue, en occident, du personnel spécialisé. Depuis 1993, dans le cadre du projet «Centre thyroïdien de Gomel» dirigé par L. Birjukova, plus de 90 000 patients de la région ont été soignés. Au cours du traitement des affections de la thyroïde, cancers compris, 220 000 analyses de sang ont été effectuées. Le laboratoire clinique participe régulièrement à des programmes internationaux de contrôle de la qualité. Le laboratoire histopathologique du «Centre thyroïdien national de Biélorussie» (directeur: Pr Demidchik) est entré en fonction en 1995. Il a été créé avec l’aide de l’Otto Hug Strahleninstitut qui s’est chargé de l’équipement initial et renouvelle régulièrement le matériel. Jusqu’ici, on y a diagnostiqué plus de 7800 affections cancéreuses de la thyroïde. Plus de 40 000 préparations biologiques ont été effectuées selon les normes internationales. Depuis 1993, une fructueuse collaboration internationale en matière de pathologie et de génétique moléculaire du cancer de la thyroïde a permis de progresser considérablement dans la compréhension de la maladie et de constituer une banque de tissus cancéreux. En outre, l’Otto Hug Strahleninstitut envisage de livrer à la Biélorussie un laboratoire de biologie moléculaire. En 1997, le projet «Thérapie par l’iode radioactif» (direction: T. Prigochaja et L. Gamolina) a démarré à Gomel. Jusqu’ici, des malades atteints d’affections de la thyroïde ont pu bénéficier de plus de 2100 diagnostics et traitements par l’iode radioactif. L’Otto Hug Strahleninstitut a fourni les équipements ainsi que l’iode radioactif. Depuis 1991, l’aide médicale, sociale et scientifique apportée à la Biélorussie par l’Otto Hug Strahleninstitut représente plus de 13 millions d’euros. Mais étant donné le nombre toujours croissant de patients, cette aide ne couvre qu’une petite partie des besoins réels. Le Deutscher Verband für Tschernobyl-Hilfe (DVTH) est un organisme de coordination regroupant 80 ONG œuvrant notamment dans le domaine de la réadaptation sociale et des soins médicaux afin d’atténuer les souffrances des personnes affectées par l’accident de Tchernobyl. Toutes ces organisations et leurs sponsors voudraient également obtenir des données scientifiques fiables sur les conséquences réelles de la catastrophe et non pas de la désinformation inspirée par le souci de minimiser ou de dramatiser la situation. Jusqu’ici, l’assistance apportée par le DVTH à la population des Etats de la CEI (principalement la Biélorussie) affectée par la catastrophe représente environ 75 millions d’euros. C’est à lui que l’on doit – et que l’on devra, à l’avenir – une part considérable du soutien financier aux projets de l’Otto Hug Strahleninstitut sur les affections de la thyroïde. Considérer les doses collectivesLes différentes évaluations du nombre de cancers de la thyroïde en Biélorussie s’échelonnent entre 1200 et 10 000. Les chiffres varient en fonction du modèle d’évaluation des risques, de l’attribution des patients à différentes catégories de doses aux organes extrapolées, de l’évaluation des doses «corps entier» et de la croyance de certains scientifiques selon laquelle une faible exposition à l’iode radioactif ne peut pas provoquer de cancer. Récemment, les auteurs de ce texte ont achevé une étude de l’incidence annuelle du cancer de la thyroïde selon l’âge et le sexe en République tchèque sur la période 1976-1999. Il s’agit là probablement de la recherche la plus importante jamais réalisée dans ce domaine car elle comprend 247 millions d’années/homme. De 1978 à 1999, on constate une augmentation annuelle du taux d’incidence des cancers de la thyroïde de 2,1% qui est liée à l’âge. En outre l’étude a mis en évidence, à partir de 1988, une augmentation supplémentaire significative de l’incidence des cancers de la thyroïde de 2,3% par année. A la suite de la catastrophe de Tchernobyl, la population tchèque a été exposée à d’importantes doses collectives à la thyroïde bien que la contamination du territoire par les retombées (y compris par l’iode radioactif), et par conséquent les doses individuelles, fussent beaucoup plus faibles qu’en Biélorussie, en Ukraine et en Russie. Comme il est peu probable qu’en République tchèque, l’augmentation de l’incidence des cancers de la thyroïde soit due à une meilleure surveillance, son origine semble bien être la catastrophe de Tchernobyl. Il en résulte que pour estimer le nombre des cas de cancers de la thyroïde induits par l’iode radioactif dans la région de Tchernobyl, il faut observer minutieusement les effets des doses collectives et cela chez les personnes présentant une dose individuelle faible mais en considérant un nombre important d’individus au lieu de ne prendre pour référence que des fractions de ce groupe. Couplage de la recherche et de l’assistance à la populationEn référence à Kofi Annan qui déclarait que la catastrophe de Tchernobyl concernait le monde entier, les organisations internationales qui étudient les conséquences de la catastrophe sur les citoyens et les malades des pays de la CEI devraient être tenues de garantir en même temps le traitement et le suivi d’une grande partie de la population à risque. Cette approche vise trois objectifs:
1 Institut für Strahlenbiologie,
Ludwig-MaximiliansUniversität, Munich
2 Institut für Pathologie, Ludwig-Maximilians-Universität, Munich 3 Forschungszentrum für Umwelt und Gesundheit, Munich 4 Otto Hug Strahleninstitut-MHM, Munich 5 Deutscher Verband für Tschernobyl-Hilfe (DVTH), Munich/Ottobrunn
(Horizons et débats, numéro 25, avril 2004) mise à jour le 03.05.04 |