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Aide humanitaire suisse: Journée annuelle 2004

Les crises oubliées

Ce qu’en pense un Congolais concerné

par Joseph M. Kyalangilwa, Président de la Société civile de la Province du Sud-Kivu et Président du Great Lakes Forum International

hd. Placée sous le thème des «Crises oubliées», la Journée annuelle de l‘Aide humanitaire de la Confédération et du Corps suisse d‘aide humanitaire (CSA) s‘est déroulée le 26 mars au Centre international de conférences de Genève. La manifestation, qui avait lieu pour la deuxième fois en Suisse romande, a réuni près d‘un millier de personnes. Dans ce cadre des «Crises oubliées» l‘accent a été mis sur trois contextes régionaux: le Sri Lanka, Tchernobyl et les Grands Lacs en Afrique.

Ce serait ingrat et contraire à notre culture traditionnelle de ne pas commencer par remercier vivement les responsables de la Direction du Développement et de la Coopération (DDC) suisse qui ont bien voulu nous inviter à cette journée-bilan de l’aide humanitaire de la Confédération suisse et du Corps suisse d’aide humanitaire intitulée «Les crises oubliées».

Oui, c’était un privilège pour nous de nous trouver parmi les invités à cette Journée qui a eu lieu le 26 mars 2004 dans le magnifique cadre du Centre international de conférence de Genève. C’est bien dommage que beaucoup d’Africains, diplomates et autres, aient été absents de cette réunion. Nous espérons que les organisateurs n’avaient pas omis de les y inviter!

Nous avons suivi attentivement tous les discours prononcés et tous les films présentés pour montrer non seulement comment vivent les bénéficiaires de l’aide humanitaire suisse dans les pays assistés, notamment au Sri Lanka, à Tchernobyl et dans la Région des Grands Lacs africains, mais également comment travaillent les coopérants sur le terrain.

En tant qu’homme de terrain ayant de nombreuses années d’expérience, non pas dans des bureaux somptueusement équipés, mais sous les Tropiques parmi les populations nécessiteuses de notre pays, la République démocratique du Congo (RDC), nous nous permettons de formuler les considérations suivantes:

1. Nous apprécions à sa juste valeur le discours prononcé par Monsieur Walter Fust, ambassadeur et directeur de la DDC. En effet, il a mis l’accent sur ce que doit être l’aide à apporter aux nécessiteux partout où la Suisse intervient. Il y a 20 ans que nous autres citoyens des pays dits en voie de développement nous posons un certain nombre de questions sur les aides que les pays dits développés consentent à nos Etats. Au lieu d’être une propagande politique, l’aide humanitaire doit rester véritablement humaine, c’est-à-dire être apportée avec amour à ceux qui en ont réellement besoin et non à des fins politiques égoïstes d’exploitation.

2. Il est vrai qu’il faut venir en aide d’urgence aux nécessiteux. Mais il faut éviter de transformer cette louable action ponctuelle en un système paternaliste dégradant. D’autre part, il faut qu’il y ait une concertation sincère entre les représentants des donateurs (agents de coopération) et les associations humanitaires des sociétés civiles locales qui sont incontestablement en contact direct et permanent avec les bénéficiaires des aides. Il ne faut pas distribuer aux nécessiteux n’importe quelles denrées alimentaires mais ce qu’ils mangent habituellement. Nous avons été témoin de cas malheureux au Sud-Kivu où les ONG humanitaires internationales voulaient jouer le rôle des associations locales qui maîtrisent mieux le terrain. Résultat: les populations ont tout simplement refusé les aides. Il a fallu notre intervention personnelle pour calmer les esprits et régler le problème. Cela arrive fréquemment du fait de l’absence de concertation, d’estime mutuelle et à cause d’une méfiance injustifiée à l’endroit des responsables des associations locales.

3. Pour éviter le paternalisme, nous recommandons de coupler les aides humanitaires avec une assistance de coopération afin d’apprendre aux assistés à se prendre progressivement en charge. Nous avons un certain nombre de propositions à émettre, dont les plus importantes sont les suivantes:

a) Domaine de l’agriculture vivrière. Mettre à disposition des semences améliorées et des outils aratoires pour permettre aux populations autochtones de travailler et de produire elles-mêmes les aliments de première nécessité, bien entendu propres à chaque région. Cette action peut se faire avec le concours technique d’agronomes locaux bien formés, mais sous-employés ou pas employés du tout.

b) Domaine médical. En plus de l’offre de médicaments génériques et de spécialités, encourager et occuper les médecins et infirmiers locaux qui connaissent mieux le terrain et sont sous-employés.

c) Domaine de l’éducation. La Suisse devra s’intéresser davantage à la formation des formateurs de l’enseignement secondaire général et technique (professionnel) et de l’enseignement universitaire (entre autres en ophtalmologie, en oto-rhino-laryngologie et en dentisterie). Les universités congolaises de Kinshasa, Lubumbashi, Kisangani et Bukavu forment de très bons docteurs en médecine générale et en obstétrique qui, avec une bourse d’études, peuvent aller se spécialiser et qui, à leur retour au Congo, non seulement soigneront des milliers de malades, mais aussi formeront d’autres spécialistes. Comment peut-on admettre qu’un pays comme la RDC ne puisse compter que sur deux ou trois ophtalmologistes pour une population de plus de 60 millions d’habitants? (Cela est également valable pour les autres pays qui ont besoin de l’assistance des pays dits développés).

Nous avons aussi besoin de fournitures scolaires et d’équipements tels que les laboratoires portables de chimie, de physique, d’électricité, de biologie, etc.

4. Au plan politique et diplomatique, nous avons toujours déploré la dépendance des provinces de l’est de la RDC vis-à-vis des services de la Coopération suisse établis dans les pays voisins, le Rwanda et le Burundi. Les intellectuels congolais et l’ensemble de notre Société civile n’acceptent pas cette pratique. La Suisse a une ambassade à Kinshasa et toutes les provinces de la RDC sont sous sa juridiction. Faire dépendre les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu des agences de coopération suisses établies à Kigali/Rwanda et à Bujumbura/Burundi est très mal interprété. Les Congolais voient dans cette pratique un jeu très dangereux qui favorise la partition de la RDC à laquelle les paisibles populations congolaises en général et celles de la Région du Kivu en particulier sont farouchement hostiles. Il y a eu une période où Bukavu abritait un Consulat général de Suisse pour les provinces orientales du Kivu et du Nord-Katanga. Nous croyons que pour régler cette question, il conviendrait que le Congo et la Suisse reprennent la coopération. Et nous espérons que le geste louable de la Suisse consistant à effacer la dette de quelques dizaines de millions de dollars américains de la RDC inaugure la reprise de cette coopération que nous avons toujours vivement souhaitée.

Nous remercions sincèrement la Suisse qui, du début des négociations politiques intercongolaises de 2001 jusqu’à la signature de l’Accord de Paix de décembre 2002, a mis à disposition les interprètes qui ont permis à tous les délégués de bien suivre les débats qui se sont déroulés à Gaborone, Addis-Abeba, Sun City et Pretoria.      

(Horizons et débats, numéro 25, avril 2004)

mise à jour  le 03.05.04