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Suisse – L’Etat dealer comme réalitépar Jean-Philippe Chenaux, Centre Patronal, Paudex/LausanneLa première loi fédérale sur les stupéfiants a été introduite en Suisse en 1924, dans le prolongement d’une épidémie de drogue qui sévissait en Europe. L’année suivante, mais c’est là une simple coïncidence, Aragon écrivait ces lignes hallucinées: «Nous ruinerons cette civilisation qui vous est chère […]. Monde occidental, tu es condamné à mort. Nous sommes les défaitistes de l’Europe […]. Que les trafiquants de drogue se jettent sur nos pays terrifiés. Que l’Amérique au loin croule de ses buildings blancs au milieu des prohibitions absurdes. Soulève-toi, monde. Voyez comme cette terre est sèche, et bonne pour tous les incendies. On dirait de la paille.» Ces imprécations, on en conviendra, sont étonnantes. De là à affirmer que c’est le programme de la prétendue «révolution surréaliste» qui est en train de se réaliser sous nos yeux, il y a, bien sûr, un pas que l’on s’interdira de franchir. La révolution à laquelle nous assistons – car il y a bien révolution – n’a rien de «surréaliste». Des fondations américaines, financées à coups de millions de dollars par un broker de la bourse des matières premières de Chicago et un richissime «spéculateur philanthrope», ont déclaré la guerre aux législations anti-drogues en décrétant que la répression avait échoué. Dans l’esprit de son fondateur, l’une de ces fondations se veut l’instrument d’une «révolution progressive des idées qui annonce elle-même une révolution du pouvoir politique», révolution appelée à se développer au niveau international. Son programme de légalisation de toutes les drogues est relayé en Europe par plusieurs organisations abolitionnistes et un petit parti extrémiste italien à vocation continentale qui joue les courroies de transmission. Deux de ces fondations, aujourd’hui fusionnées, ont suivi de très près les expériences conduites dans le laboratoire suisse. L’une s’est manifestée lors de la campagne pour l’initiative DroLeg, qui demandait précisément la légalisation de toutes les drogues. Elle a participé au financement de pages entières de publicité favorables à l’initiative insérées dans de prestigieux quotidiens helvétiques. L’autre s’est spécialisée dans la distribution de prix à de petits soldats de la grande révolution libérationniste, jetant notamment son dévolu sur le directeur de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) et plusieurs autres figures de proue de la nouvelle politique suisse de la drogue.1 On frémit à la pensée que des milliers de dollars liés à ces prix ont peut-être été versés dans les caisses de la Confédération. Plus inquiétant encore est le fait que le projet de révision de la loi fédérale sur les stupéfiants réalise aujourd’hui pratiquement tous les objectifs de DroLeg, initiative qui a pourtant été balayée par 74% des votants en 1998. Ce projet politique issu des bureaux de l’OFSP et avalisé par le Conseil fédéral constitue un véritable démantèlement de la législation suisse anti-drogue: dépénalisation de la consommation du cannabis et de ses mesures préparatoires, création d’un marché légal des produits dérivés du chanvre (une ordonnance fédérale en réglant la production et le commerce et l’Etat prélevant une taxe), application du principe d’opportunité à la poursuite de la consommation de toutes les drogues, ancrage dans la loi de la distribution d’héroïne comme «thérapie reconnue» (l’héroïne étant biffée de la liste des substances interdites), ancrage dans cette même loi, au même titre que la prévention, la thérapie et la répression, de l’«aide à la survie» (qui comprend notamment la mise à disposition de «shootoirs» et d’automates à seringues pour la consommation de drogues illégales), avec en prime un renforcement inouï des compétences attribuées à la Confédération dans la politique de la drogue. Un parlementaire vaudois, médecin de son état, a qualifié le projet de «loi scélérate». Avant même d’être soumis aux Chambres, ce projet a suscité l’espoir d’une rapide libéralisation, favorisant du même coup la production et le commerce de chanvre à drogue dans des proportions encore jamais vues en Europe. Ce n’est pas un hasard si le Spiegel a pu présenter la Suisse comme un «Paradies für Kiffer» – un paradis pour les fumeurs de joints. La Broye, où des cultures de chanvre sont protégées à l’aide de miradors, a été surnommée «la Colombie de la Suisse». Et pendant qu’on prescrit chaque année 200 kilos d’héroïne «pure» à des héroïnomanes, le lobby suisse de la drogue réclame déjà la distribution de cocaïne «pure» aux cocaïnomanes. Les trafiquants de drogue ne chercheront plus à se jeter sur cette terre desséchée décrite par Aragon, où ils y étaient traqués. Ils s’y sont installés et l’on ne voit pas comment on pourra les en déloger lorsque des habitudes de consommation auront été prises, avec une ordonnance fédérale dont le contenu échappera totalement au Parlement, donc au peuple, si l’on ne fait pas barrage à la loi elle-même. • 1 Le Prof. Thomas Zeltner (directeur de l’OFSP), le Prof. Ambros Uchtenhagen (directeur de l’Institut de recherche sur la toxicomanie, Zurich), le Dr Robert Hämmig (Services psychiatriques universitaires de Berne), le Dr André Seidenberg (médecin Zurich) et le Dr Margret Rihs-Middel (coordination de la recherche en matière de drogue l’OFSP) ont reçu le «Norman E. Zinberg Award for Achievement in the Field of Medicine» l’occasion de la réunion du Lindesmith Center et de la Drug Policy Foundation, en 2001. Ce prix est décerné «aux chercheurs médicaux qui mnent des travaux ambitieux dans le domaine de la drogue sans se laisser influencer par l’air du temps» (sic). En sa qualité de représentant de la ville de Zurich, M. Ueli Locher s’était vu décerner en 1993 déjà le «H. B. Spear Award for Achievement in the Field of Control and Enforcement»; il avait partagé ce prix avec les trois autres porte-parole de la Conférence des villes signataires de la Résolution de Francfort, autre lobby œuvrant l’abolition des législations anti-drogues. (Horizons et débats, numéro 25, avril 2004) mise à jour le 03.05.04 |