accès direct aux numéros

Journal favorisant la pensée indépendante,
l'éthique et la responsabilité

Afghanistan et héroïne

par Werner Gumpel, professeur de sciences économiques et politiques, Allemagne

La lutte contre le trafic et l’abus de drogues est un travail de Sisyphe qui doit sans cesse être recommencé et dont les résultats ne peuvent être que ponctuels. En raison des gros profits en jeu, la production d’opium brut augmente et cherche de nouveaux débouchés.

L’Afghanistan est fortement impliqué dans la culture du pavot. Depuis son occupation par les troupes américaines et ses alliés, il est devenu le principal producteur d’opium du monde. Selon des chiffres de l’ONU, il produit 87% de l’héroïne vendue dans le monde. En 2004, il a produit 4200 tonnes d’opium, ce qui a permis d’obtenir 420 tonnes d’héroïne pure. Cela représente 11% de plus qu’en 2003. Et les cultures s’étendent encore: au cours de la seule année 2004, les superficies sont passées de 80000 à 131000 hectares. Par comparaison avec 1980, alors que le pays était occupé par l’armée russe, la production d’opium a été multipliée par un facteur 21. C’est du moins ce que prétend le journal russe Izvestia qui a récemment consacré un assez long article au problème car, dans la Fédération de Russie, le nombre des toxicomanes ne cesse également d’augmenter. Au cours des 11 dernières années, leur nombre a presque décuplé. Il est évalué à un million. Deux tiers des consommateurs ont moins de 13 ans. La toxicomanie est devenue un véritable problème, si bien que l’on s’intéresse de plus en plus à la situation en Afghanistan, principal fournisseur, bien que la culture du pavot ait pris d’énormes proportions en Russie également.

Production surveillée par les Alliés

En Afghanistan, la production est concentrée sur un petit nombre de régions. Deux des trente-deux provinces, Nangarhar et Hilmend, où sont stationnées d’importantes troupes américaines et britanniques, produisent 43% de l’héroïne. Mais cette présence ne semble pas contrarier les patrons de la drogue et les paysans. Ils ont augmenté la production, apparemment sans être inquiétés, dans 28 provinces, selon le rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime. 10 fois plus élevée qu’au temps des Talibans, elle génère des bénéfices gigantesques: plus de 2,8 milliards de dollars en 2004, ce qui représente environ 61% du produit intérieur brut du pays. Le «narcobusiness» est le secteur le plus développé de l’économie et la demande est si importante que les trafiquants achètent aux cultivateurs de pavot la totalité de leurs récoltes dès le temps des semailles. Selon l’instance russe de contrôle des drogues (Gosnarkokontrol), il y a en Afghanistan quelque 50 laboratoires de production d’héroïne qui ont tissé leur réseau jusque dans les régions les plus reculées. Leur capacité de production journalière est de 30 kilos.

Pour l’exportation, on emprunte 3 routes principales: la première, la route du Nord, traverse l’Asie centrale et la Russie (environ 24%), la seconde passe par l’Iran, la Turquie et les Balkans (environ 40%) et la troisième par le Pakistan (environ 36%).

Source de financement des armées privées

Selon l’enquête des Izvestia, il existe deux raisons à la forte augmentation de l’offre d’héroïne ces dernières années: les rendements élevés des cultures et l’absence de mesures efficaces pour lutter contre la mafia de la drogue. Alors qu’au cours d’une année «normale», on récoltait environ 30 kilos d’opium brut à l’hectare, on en a produit plus de 45 en 2003 et 2004. L’année dernière, malgré des récoltes à l’hectare inférieures, la production a augmenté de 17% par rapport à 2003 car les superficies ont augmenté de 64%. Et cela s’est produit sous les yeux des troupes de l’ONU qui ne sont apparemment pas intervenues. Cela dit, le «narcobusiness» est une source de revenus non seulement pour les paysans et la mafia de la drogue mais également pour les chefs de guerre qui entretiennent ainsi leurs armées privées. Les troupes de l’ONU ne font rien car elles craignent de mettre en péril leurs «bonnes relations» avec les potentats locaux et par là même leur sécurité. On adresse également ce reproche au contingent allemand stationné à Faizabad. Pour les troupes d’occupation, il s’agit avant tout d’assurer leur propre sécurité. Selon les Izvestia, pendant le seul mois de décembre 2004, il y a eu à Kaboul 200 accrochages armés. Cela laisse peu de possibilités de lutter contre la drogue. Toutefois, les Anglais ont tenté lors de cours de 2 semaines(!), de former des douaniers et des policiers afghans à la lutte contre le trafic de drogue et de leur suggérer des alternatives pour l’agriculture. Lors de la conférence de Petersberg (près de Bonn), la Grande-Bretagne s’était engagée à jouer un rôle important dans la lutte contre la drogue en Afghanistan. Mais ce fut un échec: une partie des moyens financiers mis à la disposition des paysans a même été consacrée à l’extension de la production d’opium.

De meilleures voies de communication sont-elles une solution?

Selon les Services secrets russes à l’étranger, non seulement de nombreux gouverneurs afghans mais également des membres du gouvernement et des hauts fonctionnaires ont des liens avec le trafic de drogue: ce sont les personnes qui décident de la distribution des aides financières fournies par les pays occidentaux. Il faut certes reconnaître que les infrastructures nécessaires à des productions alternatives comme le blé font défaut car les voies de communication ont été détruites en grande partie et que le transport vers des marchés éloignés est impossible. Et d’ailleurs la culture du blé rapporte 40 à 50 fois moins que celle de l’opium brut. Aussi les Britanniques ont-ils mis au point un programme de développement des voies de communication permettant de rendre concurrentielle la culture d’autres produits agricoles. Mais est-il applicable dans la situation actuelle?

En Russie, on constate avec inquiétude que les soldats russes qui gardaient la frontière de 1340 km entre l’Afghanistan et le Tadjikistan et constituaient un certain obstacle à la contrebande par la route du Nord, ont été retirés à la demande du Tadjikistan. Les Izvestia supposent que cette décision est le résultat de pressions américaines et que le problème de la drogue n’a pris les proportions actuelles que depuis l’arrivée des troupes américaines. On sait que les Talibans avaient interdit la culture du pavot en 2000 et obtenu une diminution sensible de la production. Après l’entrée des troupes américaines, elle a tout de suite repris pour atteindre les proportions insoupçonnées que l’on constate aujourd’hui.

Karzaï est impuissant

Le décret de 2002 par lequel le président Karzaï ordonne de mettre fin à la culture du pavot est resté sans effet. Il considère la lutte contre cette culture comme une condition importante de la normalisation et de la démocratisation de son pays. Mais il n’est pas étonnant que son appel n’ait toujours pas été entendu: le pouvoir du gouvernement central ne s’étend guère au-delà de Kaboul et les profits du trafic sont si importants que ne peut pas y renoncer sans contrainte. Et finalement, l’existence financière des «seigneurs de la guerre» dépend de cette source de revenus.

Quand on sait que, selon le quotidien britannique Guardian, 90% de l’héroïne vendue en Grande-Bretagne vient d’Afghanistan (la situation est analogue dans les autres pays européens), on imagine la nécessité de mesures énergiques contre la culture du pavot là-bas. Cependant même si on lutte beaucoup plus énergiquement que jusqu’ici contre la culture du pavot et le trafic de drogue et qu’on ne fait aucune concession aux barons de la drogue, les chances de succès sont maigres, du moins à court terme.                                             

(Horizons et débats, numéro 31, juin 2005)

mise à jour  le 05.07.05