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Le droit de blâmer Israël

par Alfred Grosser, historien et politologue juif

La supériorité militaire d’Israël lui permet de détruire sans risque de réplique équivalente. Mais aucune victoire ne le rapproche de la paix.

L’exemple à suivre, c’est Pierre Vidal-Naquet qui vient de mourir. Le souvenir de ses parents juifs, morts à Auschwitz, l’a conduit non à un repli identitaire, mais à un engagement constant pour la justice, quelque fût l’identité des victimes. Il a dénoncé la torture pratiquée par la République dont il était le citoyen. Il est sans cesse intervenu dans la cohérence du jugement moral. Son ultime signature a paru le 27 juillet dans Libération. Le texte collectif (avec, comme autre signataire, le non moins admirable Stéphane Hessel, grand ambassadeur français juif) condamnait avec fermeté l’action présente d’Israël au Liban et son attitude permanente à l’égard des Palestiniens, notamment à Gaza.

Pierre Vidal-Naquet avait été aussi de ceux qui condamnaient le bombardement de Sakiet. En février 1958, l’aviation française lâchait des bombes sur ce village tunisien près de la frontière algérienne, après que des combattants du FLN eurent attaqué des unités françaises en partant du territoire tunisien. Les Etats-Unis voulurent, après ce qu’ils considéraient comme un crime de guerre, servir d’intermédiaire entre Tunis et Paris. Leur «mission de bons offices» apparut comme une intolérable ingérence américaine. Le gouvernement Gaillard fût renversé là-dessus le 15 avril. La «mission Murphy» servit de détonateur aux événements du 13 mai qui firent tomber non plus un gouvernement, mais un régime.

Aujourd’hui, le gouvernement américain se refuse à condamner la destruction d’un pays, de ses centrales électriques, de son rivage, de ses villes et villages, destruction menée au nom d’un droit de suite, de réplique, dénié à la France en 1958. En 1946, la charte du Tribunal international de Nuremberg définissait le crime de guerre notamment comme «destruction sans motif de villes ou de villages ou la dévastation que ne justifient pas les exigences militaires» et comme crime contre l’humanité en particulier «tout autre acte inhumain commis contre toute population civile avant ou pendant la guerre». Encore pensait-on à des populations ennemies, alors que les Libanais ont été frappés sans que leur pays fût en guerre contre Israël.

Oui, Israël a été attaqué dès sa naissance. Oui, la culture de la haine a été sans cesse attisée par tous les ennemis d’Israël. Mais qu’ont donc fait les gouvernements israéliens successifs pour transformer les sentiments des Palestiniens? Pendant la guerre d’Algérie, à la fière affirmation d’un ministre – «La répression cessera quand les attentats auront cessé» – l’archevêque d’Alger, Leon-Etienne Duval, répliquait que chaque fois qu’on détruisait un village, on créait de nouveaux terroristes. Voici quelques années, un officiel israélien est venu remettre une belle distinction au Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire), ce village où des centaines d’enfants juifs furent héroiquement cachés pendant l’occupation allemande. Le pasteur qui fit le discours de remerciements dit qu’aujourd’hui, les persécutés à défendre étaient les Palestiniens.

Du côté des oranisations juives de France ou d’Allemagne, on affirme qu’une telle comparaison est sacrilège. Elles ne veulent pas admettre une vérité simple: avoir été victime ne donne pas le droit de devenir bourreau. Pour avoir dit cela, à partir de mon exemple personnel, et pour avoir appelé les dirigeants israéliens à la compréhension des souffrances à Gaza et dans «les territoires», j’ai été censuré par un hebdomadaire juif. En Allemagne, récemment, la menace de la violence a empêché la présentation, dans une église protestante, du livre de Rupert Neudeck, vétéran des engagements humanitaires, en faveur de ses mêmes Palestiniens.

L’accusation d’antisémitisme est utilisée comme arme morale de dissuasion. Est-il antisémite, le grand pianiste et chef d’orchestre juif Daniel Barenboim, pour avoir créé un orchestre de jeunes musulmans et juifs? Est-il antisémite, cet industriel protestant allemand qui, d’une part, a fait réhabiliter des synagogues en pays de Bade et a invité les anciens habitants juifs dispersés à travers le monde à visiter les localités dont ils avaient été chassés, et qui, d’autre part, a créé et continue à financer une école pour jeunes Palestiniens à Ramallah?

L’attitude de Georges W. Bush lui interdit d’être médiateur, d’être faiseur de paix, comme Jimmy Carter avait tenté de l’être. Mais celle de nos dirigeants n’est guère plus glorieuse. Est-ce la peur d’un invérifiable «vote juif» qui leur interdit de parler clairement? Pour dire en particulier que la supériorité militaire d’Israël lui permet de détruire sans risque de réplique équivalente, mais qu’aucune victoire ne le rapproche de la paix. Seule une autre politique y conduirait. Celle qui, sans pour autant désarmer, prononcerait une parole fraternelle, puis traduirait ses paroles en actions créatrices.     

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(Horizons et débats, numéro 38, août 2006)

mise à jour  le 18.08.06