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L’Afghanistan appartient aux Afghans

L’occupation américaine de l’Afghanistan est entre temps comparée à l’occupation par les Russes

L’expérience afghane risque d’échouer (situation à la fin de 2002)

par Christoph Hörstel, Munich

Après l’«Alliance des Sept» formée par les partis des moudjahidin qui combattaient l’Union soviétique dans les années 80, et après les Talibans, le gouvernement Karzai est déjà la troisième «création politique» des Etats-Unis en Afghanistan, et c’est jusqu’ici la plus faible. Dans l’ethnie des Pachtouns, à laquelle appartient Karzai, on dit par dérision que ce dernier «ne possède que son propre siège». Sa situation s’est donc détériorée car au printemps 2002, on l’appelait encore «maire de Kaboul». En fait, il ne peut même plus trouver vingt hommes de confiance pour sa garde du corps. Depuis la tentative d’attentat qui a eu lieu à Kandahar au début de septembre 2002, Karzai est gardé en tous lieux et 24 heures sur 24 par des spécialistes venus des Etats-Unis. C’est intolérable pour les Afghans fiers de leur nation. Certains observateurs estiment qu’il finira par être assassiné, que ce n’est plus qu’une question de temps.

Erreurs et malentendus

Jusqu’ici, deux objectifs de l’«alliance contre le terrorisme» n’ont pas pu être atteints: Oussama Ben Laden et le mollah Omar, le chef des Talibans, courent toujours, et des milliers de leurs fidèles vivent dispersés dans le pays, prêts à frapper à la première occasion.

La guerre contre les terroristes est déjà perdue, principalement pour deux raisons: Premièrement, le nombre de leurs sympathisants est en train d’augmenter dans le monde entier, principalement à cause de la politique des protagonistes du spectacle antiterroriste. Deuxièmement, le mouvement islamiste du pays est sorti de la défaite renforcé et uni dans l’opposition aux Etats-Unis. Nous allons distinguer ici trois structures très différentes quant à leurs attitudes terroristes: Al-Qaïda, les Talibans et les traditionalistes. Une large majorité des deux derniers groupes ne commettraient jamais d’attentats à la bombe contre des civils. Al-Qaïda ne peut agir en Afghanistan sans l’aide et l’autorisation des deux autres groupes et, de l’avis du chef des Services secrets allemands Hanning, il l’obtient manifestement. Et l’opération menée par les Etats-Unis accélère le processus de solidarisation entre ces forces anti-USA Comment se fait-il qu’on ne réussisse pas à drainer le marais du terrorisme à l’origine des attentats? Il faut mentionner deux points importants:

Tout d’abord, on n’a pas mené de débat intellectuel avec les islamistes. Or on ne saurait combattre une attitude d’esprit avec des bombes et des roquettes, par la surveillance et la répression, certainement pas en Afghanistan et surtout pas sans une stratégie politique claire qu’il faudrait, en plus, communiquer avec succès. Il n’existe aucun dialogue avec l’opposition actuelle, par exemple avec Gulbuddin Hekmatyar, ancien chef de la résistance et premier ministre. Lorsqu’il s’est rendu en 2002 près de Kaboul dans le but de faciliter d’éventuels pourparlers avec les Américains, l’Armée de l’air américaine l’a bombardé, tuant deux de ses gardes du corps et le manquant de justesse. Aussi a-t-il opté pour la lutte armée. En représailles, une Américaine et une douzaine d’agents secrets pakistanais ont enlevé de nuit son gendre Ghairat Bahir, qui n’avait rien à voir là-dedans. Ils l’ont enlevé dans sa maison particulière située dans le quartier diplomatique d’Islamabad, capitale du Pakistan. Amnesty International a lancé une action urgente restée jusqu’ici sans succès. D’ailleurs, la coalition antiterroriste n’a pas pour mandat de faire de la politique intérieure en Afghanistan, et surtout pas par des moyens militaires. […]

L’appréciation de la campagne d’Afghanistan n’en est qu’à ses débuts. Selon le rapport confidentiel et personnel d’un agent secret européen haut placé, on a des preuves que les préparatifs de la guerre des Etats-Unis contre l’Afghanistan ont commencé dès avril 2001.

Une vérification auprès des Services secrets pakistanais a confirmé ce fait. Au début du mois de mai, un agent des Services secrets américains a rendu visite à un interlocuteur haut placé du côté pakistanais pour lui donner des directives pour les mois à venir. Lorsque le Pakistanais, furieux de recevoir des ordres, a protesté, on lui a fait savoir que son pays faisait également partie des pays à abattre.

Questions militaires

Les questions militaires revêtent une importance particulière. Un exemple flagrant en est Hazerat Ali, seigneur de la guerre de la province du Nangarhar soutenu par les Etats-Unis avec des millions, des armes et des munitions pour mettre en difficulté le gouvernement élu de la province. L’UE ainsi que le commandement turc de la ISAF ont, à plusieurs reprises, demandé expressément aux Etats-Unis d’abandonner cette politique du double jeu. Jusqu’ici, non seulement elle a été un échec mais la prochaine étape est imminente. Les commentateurs n’ont pas vraiment compris l’ampleur des conséquences de la transformation de l’opération «Liberté immuable». Maintenant chacun des pays de la coalition antiterroriste s’est vu attribuer la responsabilité d’une région: L’Allemagne devra manifestement contrôler la région autour de la ville d’Herat, située dans le Nord-Ouest. L’Italie devra contrôler la situation politique difficile, dont les USA sont coresponsables, de la province du Nangarhar et vraisemblablement de toute la zone. C’est là que les Etats-Unis se sont rendus impopulaires par la maladresse dont ils ont fait preuve dans la recherche des combattants talibans et ceux d’Al-Qaïda, très dispersés. Ces erreurs font magnifiquement le jeu des extrémistes. En même temps, le redoublement des moyens financiers destinés aux interventions de la Civil Military Cooperation (CIMIC), c’est-à-dire de l’aide à la reconstruction par l’armée, laisse penser qu’au sein du commandement américain, on n’est pas d’accord sur la stratégie à suivre. Ainsi même ces approches bien intentionnées risquent de tomber à plat.

Depuis février, l’Allemagne a repris le commandement, avec les Pays-Bas, des troupes de la ISAF, au moment précis où la résistance pachtoune contre les Etats-Unis est particulièrement vive. Mentionnons encore quelques-uns des faits qui étaient inconnus jusqu’ici. Après que Hekmatyar eut déclaré la guerre sainte aux Etats-Unis, son commandant local de Khost a reçu de la Chine des armes, des munitions et des quantités d’argent pour former une troupe. Une réunion secrète avec ses partisans qui a eu lieu au Pakistan quelques jours plus tard a été un succès. La récente victoire électorale des fondamentalistes lors des élections au Pakistan a porté au pouvoir des amis intimes d’Hekmatyar dans les deux provinces situées à la frontière avec l’Afghanistan. Ils vont augmenter les troubles en Afghanistan. Les forces d’intervention de la coalition antiterroriste – donc également les soldats allemands – vont en payer le prix si nos dirigeants ne réussissent pas à désamorcer par des moyens politiques les conflits dans lesquels les musulmans sont impliqués dans le monde entier et les conflits régionaux. Cela serait probablement le coup le plus fort porté à Al-Qaïda qu’on puisse imaginer car il arrêterait l’afflux de membres et de sympathisants du mouvement. Cette fonction pacifique d’une coalition digne de ce nom n’a jusqu’ici été assurée qu’incomplètement.

Insuffisance de l’aide à la reconstruction

Mais à côté des raisons militaires et stratégiques, il y a d’autres raisons qui pourraient faire échouer l’expérience afghane, par exemple, l’insuffisance de l’aide incomplète à la reconstruction. Les provinces pachtounes, très agitées, sont particulièrement défavorisées. Les organisations humanitaires se plaignent du manque de sécurité. Souvent elles ne signalent pas les incidents mineurs importance parce que les collaborateurs craignent que leur siège ne les rappelle et que le travail ne soit pas fait. En outre les emplois, l’argent et l’influence sont naturellement en jeu.

Mais comme les résultats sont maigres, la colère monte dans la population et entraîne d’autres actions armées, d’où un cercle vicieux. Il est indispensable de le briser pour sauver l’expérience, mais le gouvernement Karzai n’en a absolument pas les moyens.

Faiblesses de l’administration

La situation n’est pas meilleure dans l’administration étatique. Même le président Karzai a placé une parente par alliance dans un ministère sans se préoccuper de savoir si elle était qualifiée pour ce poste. L’argent sert à l’enrichissement personnel, à acheter des voitures de luxe. On ne devrait pas distribuer d’argent à une administration sans contrôler l’usage qu’elle en fait. Mais on ne peut pas en vouloir aux Afghans de s’enrichir. Le gouvernement leur paraît si faible qu’ils s’attendent chaque jour à la fin des largesses. Et l’argent peut sauver la vie de la famille. Il semble logique que des ministères dirigés de cette façon ne soient guère capables de travailler convenablement. Quiconque a essayé de vivre au sein de la bureaucratie kaboulienne peut le confirmer. Et ce fait s’explique aussi par la tutelle exercée sur les ministères par une multitude de services, par une mauvaise division du travail, par des pressions politiques.

Les pays de la coalition sont également responsables. Les personnes au courant de la situation déplorent que même en Allemagne on ne sache pas exactement qui est vraiment responsable des différentes missions afghanes.

Problèmes ethniques

La troisième cause majeure des échecs en Afghanistan, c’est le problème des différences ethniques qui s’ajoutent aux différences politiques, stratégiques et militaires. Le groupe ethnique des Pachtouns se sent très défavorisé en ce qui concerne la participation au pouvoir. Il s’estime mal défendu par son représentant Karzai. Selon un diplomate occidental haut placé, «nous avons raté la chance de la Loyah Jirgah [assemblée traditionnelle afghane] et il n’est guère possible de revenir en arrière.» Ce qui est frappant, c’est ce qu’annonçaient tous les médias internationaux, à savoir que la mission de l’Assemblée était de confirmer l’administration Karzai dans ses fonctions. Personne ne s’est manifestement aperçu que l’on n’avait plus besoin d’un vote si son résultat était déjà certain. Le fait que le roi, amené en grande pompe par avion dans le pays, ne puisse soudain plus jouer de rôle à Kaboul est critiqué sévèrement par beaucoup d’Afghans, mais ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

Les luttes interethniques, financées par l’étranger, entreront bientôt dans leur quatrième décennie. Le problème, c’est qu’elles ne se limitent plus à Kaboul. Mentionnons un exemple actuel. Le commandant officiel du 3e Corps des nouvelles Forces armées afghanes, le général Ludin (Pachtoun), se voit confronté, dans la région pachtoune située aux alentours de la ville de Gardez, à trois officiers de rang inférieur qui lui mènent la vie dure, à lui et à ses hommes. Ces trois empêcheurs de danser en rond sont soutenus clandestinement par le ministre de la Défense (un Tadjik) qui devrait miser sur Ludin, son subordonné direct. Mais le général (pour contrebalancer cet inconvénient?) bénéficie de l’aide américaine. Ces faits ont été révélés par une vaste enquête menée par l’UE au début d’octobre 2002 dans le Sud.

Questions adressées au gouvernement allemand

Quelle devra être l’ampleur du chaos à Kaboul et dans la région pour que l’on fasse quelque chose? Est-ce que nous voulons vraiment que nos soldats allemands, comme ceux des nombreuses autres nations, risquent leur vie?

Encore un mot à ce sujet. Tous les mardis matins, des agents des Service secrets débattent de la situation avec les politiciens. Par le passé, il arrivait que l’on se réjouisse d’avoir créé à Kaboul une ambiance «super calme». Mais cette tranquillité est aussi trompeuse que fragile. Elle disparaîtra et nos soldats mourront si certains groupes afghans renforcent leur résistance. Nous ne devrions pas essayer de réaliser ce que les Russes n’ont pas réussi à faire avec 140 000 hommes. Maintenant, la Bundeswehr évalue également la situation avec lucidité et elle exprime sans détours son mécontentement à propos de l’attitude des dirigeants. Les officiers et les agents des Services secrets déplorent le fait que les politiques ne veuillent pas entendre les constantes mises en garde à propos de l’échec de l’expérience afghane. Les représentants de notre peuple auraient-ils plus peur des amis de Washington que du désastre en Afghanistan?

Source: «The News» du 21/11/02 (Traduction Horizons et débats)

 

(Horizons et débats, numéro 40, octobre 2006)

mise à jour  le 05/11/06