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Ce n’est pas une surprise que le premier ministre Ehoud Olmert ait accueilli dans sa coalition le faucon d’extrême droite Avig-dor Lieberman et son parti Ysrael Beitenu (Notre Maison Israël). A la suite de la défaite au Liban et de diverses affaires, notamment de corruption, le gouvernement Olmert se trouve affaibli. Le journaliste du Haaretz Zeev Sternhell parle de «faillite de l’élite politique». «Comme le gouvernement est en crise après avoir trahi toutes ses promesses, notamment ses plans de retrait de Cisjordanie et son changement d’orientation dans le domaine social, les dirigeants demandent son aide à l’homme le plus dangereux qu’Israël ait jamais connu.»[1]
L’option Lieberman signifie pour le gouvernement Olmert l’intégration d’un «homme fort» appuyé par un important potentiel électoral. Liebermann s’est fait prier et a posé ses conditions (cf. ci-dessous). Il s’est fait nommer Vice-premier ministre et «ministre des Menaces stratégiques», fonction nouvelle qui lui permettra, en tant que membre du Cabinet de sécurité, d’imprimer résolument sa marque à la politique israélienne à l’égard de l’Iran. Jonathan Cook écrit que Lieberman va diriger le chœur des menaces d’Israël et qu’il est à deux doigts de bombarder Téhéran, probablement avec des ogives nucléaires.[2]
Qui est Avigdor Lieberman et quelles sont ses positions politiques? Natif de Kichinev, capitale de l’ex-République soviétique de Moldavie, il a émigré en 1978, à l’âge de 20 ans, en Israël. Il a emmené l’avant-garde de la vague d’émigration hors de Russie et de ses satellites qui a atteint son point culminant au début des années 90 après l’effondrement de l’empire soviétique. Il vit avec sa famille dans la colonie israélienne de Nokdim en Cisjordanie.
Membre actif du Likoud, il est rapidement parvenu au sommet du parti. De 1993 à 1996, il fut Secrétaire général du Likoud et collabora étroitement avec Benjamin Netan-yahou. Tous les deux sont des partisans du néolibéralisme économique. On dit que Lieberman était le jeune «chouchou» du parti. Il fut un certain temps ministre des Infrastructures nationales et plus tard ministre des Transports. En 1999, il quitta le Likoud et fonda son propre parti, Ysrael Beitenu. Il représente essentiellement le million d’immigrés russes qui appartiennent aux couches les plus pauvres. Ils habitent dans des quartiers négligés par l’Etat, dans de «petits Moscou», sortes de ghettos dont les plaques de rues et les journaux sont en russe. Selon la journaliste du Haaretz Lily Galili, il est évident depuis quelques années que ces immigrés n’ont pas cherché à s’intégrer en Israël. Ils veulent diriger. Un sentiment de supériorité culturelle, renforcé par l’expérience de l’émigration hors d’un empire est le trait caractéristique de ces immigrés.[3] Lieberman est aujourd’hui le chef autocratique de ces Israéliens d’origine russe. Selon Jonathan Cook, cette communauté ignore tout des fondements historiques du conflit israélo-palestinien. Ces Israéliens d’origine russe forment les plus importants contingents de l’armée et se voient confier des missions difficiles en Cisjordanie et dans la bande de Gaza où ils rencontrent pour la première fois des Arabes et se trouvent confortés dans leurs préjugés sur les «barbares pleins de haine» dont parlent leurs politiciens.
Uri Avneri écrit que le Lieberman d’aujourd’hui est beaucoup plus fort qu’à l’époque où il était ministre.[4] Il dirige maintenant un parti fort en pleine expansion qui s’adresse aux pauvres et aux opprimés. En Israël, le fossé entre les pauvres et les riches est un des plus profonds des pays industrialisés, si bien que, selon Sternhell, la base de Lieberman ne se limite pas à la communauté russophone. Il est capable de mobiliser les frustrations de la classe moyenne inférieure à l’aide de propos xénophobes et de basses attaques contre la Knesset et la Cour suprême. Maintenant il travaille sous les ordres d’un premier ministre fonctionnaire d’un petit parti et dont l’opinion publique a assez.
Les commentateurs israéliens qualifient la politique d’Ysrael Beitenu de fasciste.[5]
Lieberman veut nettoyer Israël des Arabes et des Palestiniens. L’Etat devrait priver les quelque 250 000 Arabes israéliens de leur citoyenneté israélienne et les enfermer dans des ghettos palestiniens en Cisjordanie.[6] Les autres Arabes vivant en Israël devraient être forcés de prêter par écrit serment d’allégeance à Israël, «Etat juif et démocratique» et l’on devrait extrader ceux qui refusent de le faire. Il a récemment déclaré au journal The Scotsman[7] qu’en cas d’incompatibilité entre le caractère juif et le caractère démocratique du pays, il fallait opter pour le caractère juif.
Selon Ali Abunimah, Lieberman a une longue histoire d’incitation à la discrimination, à la haine et à la violence à l’égard des Palestiniens en Israël, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. En tant que ministre des Transports d’un gouvernement précédent, il appela à jeter dans la mer Morte tous les Palestiniens prisonniers des autorités israéliennes et se déclara prêt à mettre à disposition des véhicules.[8] En 2002, il demanda que l’Armée israélienne détruise toutes les infrastructures de l’Autorité palestinienne. «Je n’hésiterais pas à envoyer l’armée israélienne pour 48 heures dans toute la zone A. Qu’elle détruise toute l’infrastructure militaire de l’Autorité palestinienne, tous les bâtiments de la police, les arsenaux, les postes des forces de sécurité […]. Qu’il n’en reste pas une pierre.»[9] L’armée de l’air israélienne devait détruire systématiquement tous les centres commerciaux, les stations-services et les banques des territoires occupés. Il alla jusqu’à proposer de bombarder le barrage d’Assouan, cela malgré le traité de paix entre l’Egypte et Israël.
En mai dernier, il déclara qu’il espérait que tout membre arabe de la Knesset qui prenait contact avec le Hamas ou le Nakhba-Tag[10] soit exécuté pour haute trahison.[11]
Mentionnons encore d’autres déclarations de l’actuel Vice-premier ministre. En mai 2004, lors d’une assemblée de ses électeurs, il a affirmé en russe qu’il fallait chasser 90% des citoyens arabes du pays: «Ils n’ont pas leur place ici. Ils peuvent prendre leur baluchon et disparaître.»[12] Et maintenant, en tant que ministre des Menaces stratégiques, il demande qu’Israël fasse dans la bande de Gaza ce que la Russie fait en Tchétchénie.[13]
Alors qu’Olmert et Netanyahou n’évoquent pas officiellement ces projets – qui sont depuis toujours ceux du Likoud – Liebermann ne mâche pas ses mots. Selon Cook, ce dernier est une création de l’establishment politique israélien et sa politique est «un reflet sinistre des principes et des idées qu’il a appris dans le saint des saints du Likoud».[14] Netanyahou, le chef de l’«opposition», a appelé les 1 200 000 Arabes israéliens une «bombe à retardement démographique». En 2002, il déclarait: «S’il y a un problème démographique, et il y en a un, c’est celui des Arabes israéliens qui vont rester des citoyens israéliens. […] Aussi avons-nous besoin d’une politique qui garantit avant toutes choses une majorité israélienne.»[15] Olmert a également déclaré en 2004 dans une interview au journal Haaretz que le gouvernement d’Israël devrait très prochainement aborder et résoudre la «question démographique» avec le plus grand sérieux. Si les Palestiniens représentaient une majorité en Israël et dans les territoires occupés, ils pourraient entamer une «lutte dangereuse» en faveur du système «un homme, une voix» comme ce fut le cas en Afrique du Sud. Ce serait «pour nous la fin de l’Etat juif».[16]
Lieberman ne pense aucun bien de la hasbara, le langage de la propagande israélienne, plein d’euphémismes, destiné à l’étranger. Il dit ce qu’il pense, la plupart du temps en russe. Maintenant, il dispose d’une plateforme au gouvernement qui lui permettra d’utiliser un langage plus rude grâce auquel les idées d’expulsion et de «transfert» des Arabes israéliens et des Palestiniens vont mieux pénétrer dans l’idéologie majoritaire. C’est ce que pense Jonathan Cook. Jusqu’au jour où Olmert et Netanyahou inscriront ces projets dans leur programme de gouvernement. Chaque année, depuis 2000, l’élite politique israélienne débat, à la Conférence d’Herzliya, des «solutions» à apporter à la prétendue «menace démographique» le jour où le nombre des Palestiniens et des Arabes israéliens aura dépassé celui des juifs en Israël.
En tête de liste des revendications de Lieberman figure une modification de la Constitution: il veut instaurer un régime présidentiel qui remplacerait l’actuel régime parlementaire. Le président aurait alors un pouvoir autocratique. Il pourrait, de sa propre autorité, modifier des lois, voire la Constitution, sans avoir à faire de compromis avec la coalition gouvernementale. Le gouvernement Olmert a adopté par 12 voix contre 11 et une abstention le projet de Lieberman consistant à retirer du pouvoir au Parlement et à le concentrer entre les mains du premier ministre.
Selon le journaliste du Haaretz Yitzchak Laor, Liebermann parle d’«homme fort». C’est une chose nouvelle qui vient s’ajouter au mélange de «sécurité» et de «religion» que les prédécesseurs d’extrême-droite de Lieberman tels Meir Kahane ou le mouvement Gush-Emunim évoquaient dans leur propagande. Cela indique que Lieberman est encore plus dangereux que ceux-ci.[17]
Zeev Sternhell, le meilleur spécialiste du fascisme et du totalitarisme,[18] est extrêmement inquiet de cette évolution. Selon lui, l’histoire européenne nous a appris que la coopération entre un homme politique conservateur vaincu et un extrémiste au tempérament dictatorial qui ne recule devant rien peut être fatale. Lieberman est un belliciste.qui s’est installé au cœur du consensus israélien de sorte qu’il donne une légitimité à ses conceptions extrémistes. En nommant Lieberman, Olmert a agi de manière absolument irresponsable, alors qu’Israël se trouve à un des moments les plus périlleux de son histoire en raison du manque de fiabilité américain. Le pays aurait besoin d’une direction responsable. Dans la situation actuelle, «la démarche de l’élite politique en décomposition sous la direction d’Olmert n’est rien moins qu’un crime politique et moral».[19] Avnery estime également que la République d’Israël est en danger. Il se demande pourquoi, à l’intérieur du pays comme à l’étranger, les réactions à l’intégration de Lieberman à la coalition gouvernementale sont si faibles.[20] •
[1] Zeev Sternhell: Eine tödliche Kombination. Tachles, 3/11/06.
[2] Jonathan Cook: Lieberman out of the shadows: Israel’s Minister of Strategic Threats. The Electronic Intifada, 25/10/06.
[3] Lily Galili: «Nash kontrol» over Israel’s strategy. Haaretz, 31/10/06.
[4] Uri Avnery: Lovable Man, 3/11/06.
[5] p. ex. Danny Gutwein: Putin’s local version. Changes proposed by Lieberman will ruin Israeli democracy. Ynet, 26/10/06
[6] Cook, ebd.
[7] Ben Lynfield: Extreme right-winger to join Israeli government. The Scotsman, 23/10/06.
[8] «Lieberman blasted for suggesting drowning Palestinian prisoners», Haaretz, 11/7/02, cité par Ali Abunimah: World silent as fascists join Israel government. The Electronic Intifada, 24/10/06.
[9] The Independent, 7/3/02 cité par Ali Abunimah, ebd.
[10] Nakhba (catastrophe) est le terme palestinien pour l’expulsion des Palestiniens d’Israël en 1948.
[11] Gideon Alon, Jack Khoury und Lily Galili: PM defends Arab Mks after Lieberman calls for execution. Haaretz, 5/5/06.
[12] Jonathan Cook: ebd.
[13] Agence France Presse: Israel must treat Gaza like Russia does Chechnya: hardliner. news.yahoo.com 1/11/06.
[14] Cook, ebd.
[15] Cook, ebd.
[16] Cook, ebd.
[17] Yitchak Laor: Lieberman and the sock it to ’em school. Haaretz, 1/11/2006.
[18] cf. Zeev Sternhell: The Birth of Fascist Ideology. Princeton 1994.
[19] Sternhell, Tachles, ebd.
[20] Avnery, ebd.
(Horizons et débats, numéro 41, novembre 2006)
mise à jour le 18/11/06