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L’attaque israélienne a transformé le Liban en un champ de mines

Discours de l’Ambassadeur Gébran Michel Soufan, Représentant permanent du Liban auprès de l’Office des Nations unies et des Organisations Internationales à Genève, à l’occasion de la conférence-débat sur «Les armes interdites et les dégâts qu’elles provoquent» du 11 octobre

Mesdames et Messieurs

II est difficile pour un diplomate, pacifiste par nature, de s’aventurer à traiter un sujet qui relève d’experts militaires. C’est un domaine, que je dirai, miné, sans marquage ou couloirs sécurisés. Mais l’ampleur du dommage matériel, moral et psychologique autant que la peine et les sanctions collectives infligées par Israël aux Libanais, particulièrement à la population civile du Liban, méritent une telle aventure.

L’offensive israélienne, usant d’armes meurtrières et non conventionnelles, a transformé le Liban en un champ de mines et a utilisé les Libanais comme cobayes.

La toute dernière agression d’Israël aux effets les plus dévastateurs n’est pas la première en date. En fait, le Liban a été la cible d’attaques et d’invasions israéliennes particulièrement en 1969, 1978, 1982, 1993, 1996 et 1999 qui ont dérapé et entravé, à chaque fois, le processus de développement du Liban, pays qui a le droit d’espérer et d’aspirer aux conditions de vie et de prospérité les meilleures dans un environnement de paix et de stabilité durables. S’il est impossible, à cette étape, d’évaluer les retombées et implications sociales et de chiffrer les conséquences économiques de la guerre, du moins une chose est sûre, celles-ci sont lourdes. Le Premier Ministre du Liban trouve, à juste titre, qu’Israël a radié quinze ans de développement.

Le processus de recouvrement et de normalisation s’amorce très encourageant. Néanmoins, il faut aplanir les difficultés majeures en particulier le legs israélien des bombes à sous-munitions (BASM) connues plus exactement par «Cluster Bomb».

Par conséquent, l’idée sous-jacente à cet exposé est de vous présenter un panorama d’un Liban mis au défi des engins non explosés sur son territoire.

Définition et identifications des bombes à sous-munitions

De quoi s’agit-il en fait? Deux définitions m’ont retenu l’attention:

1. Dans une proposition de loi déposée par le Sénateur belge Philippe Mahoux en vue d’interdire les bombes à sous-munitions, ces dernières sont définies comme «un conteneur, qui, largué par avion ou tiré par l’artillerie, s’ouvre et disperse des dizaines, centaines, ou milliers de petites bombes. Ces armes visent à détruire ou rendre inaccessible des bases militaires ou autres infrastructures et à gêner des mouvements de troupes. Ces petites bombes font d’énormes dégâts car en moyenne entre, 5 et 30% d’entre elles n’explosent pas lorsqu’elles touchent le sol. Ces bombes, tout comme les mines antipersonnelles, restent actives pendant des années et peuvent ainsi provoquer les mêmes drames que les mines antipersonnelles».

Le Sénateur ajoute qu’ «étant donné que ces armes font un nombre considérable de victimes civiles, ce qui est tout à fait contraire aux règles du droit international, il est urgent de légiférer» et conclut que la Belgique «se doit d’être une pionnière» et de les interdire.

Le Sénateur obtient gain de cause et la Belgique devient le 16/2/2006 le premier pays au monde à faire interdire les bombes à sous-munitions.

Bien que claire, cette définition ne met pas en relief le principe et la trajectoire de la bombe à sous-munitions.

2. Aussi une deuxième, empruntée à «Handicap International», me paraît inéluctable pour aborder le cas libanais. Le site de «Handicap International» fournit une définition plus élaborée qui met en relief les risques inhérents à l’usage arbitraire de ces armes.

En effet, «les bombes à sous-munitions (BASM) sont une catégorie de munitions destinées à ‹arroser› un large périmètre. Leur principe est simple: un gros conteneur (bombe, abus, missile, roquette) est rempli de bomblettes (les sous-munitions). Le conteneur s’ouvre et disperse les sous-munitions au-dessus d’une zone, créant ainsi un tapis d’explosions pouvant couvrir plusieurs hectares!»

Et d’ajouter: «Une bombe à sous-munitions est le petit mot ‹politiquement correct› pour parler de bombe qui diffuse des centaines de petites grenades qui quand elles n’explosent pas, attirent les enfants, pensant que se sont des petites balles, des jouets ou une boîte». Donc l’ingéniosité dans l’art de tuer est poussée au bout et réside dans 2 étapes:

1. Le déclenchement du processus par l’ouverture du conteneur

2. Et la dispersion des sous-munitions.

La troisième, peut être littéralement inédite, consiste dans les risques et périls que présentent les engins silencieux, non encore explosés, combien nombreux dans le cas libanais.

Le Liban et les bombes à sous-munitions

Au cours d’une réunion organisée le vendredi 1er septembre à Genève par le Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires (OCHA), M. David Shearer, coordinateur humanitaire de l’ONU au Liban disait: «Les Libanais n’ont pas trouvé la mort à cause de la faim ou de la maladie, mais plutôt à cause des bombes». Déjà aux premiers jours du conflit, l’ONG Human Rights Watch avait identifié et dénoncé leur utilisation par l’armée israélienne lors de l’attaque de Blida le 19 juillet.

Comparant le recours à ce type de munitions avec l‘usage qui en a été fait dans d’autres conflits, M. Steve D. Goose, directeur exécutif à Human Rights Watch disait le 30 août au cours de la 15e session des groupes d’Experts Gouvernementaux de «La Convention sur l’interdiction ou la limitation de l’emploi de certaines armes classiques» (CCW) que la densité de contamination des armes à sous-munitions au Sud-Liban immédiatement après la fin du conflit semble avoir dépassé celle de l’Irak, l’Afghanistan ou le Kosovo,

«The density of cluster munitions contamination in South Lebanon in the immediate post-conflict period appears to exceed that of Iraq, Afghanistan or Kosovo at the same stage».

En effet, 90% de ces bombes ont été lâchées dans les dernières 72 heures du conflit.

Le Secrétaire Général adjoint aux affaires humanitaires, Jan Egeland, a dénoncé le 30 août 2006, l’utilisation massive par Israël de bombes à sous-munitions dans les trois derniers jours de la guerre contre le Liban la qualifiant «d’immorale et de choquante» d’autant plus, comme il le disait, «qu’une résolution allait être votée» et qu’un terme au conflit était prévu.

 

1. Le taux d’échec et le genre d’engins utilisés

Comme déjà expliqué, le gros contenu qui disperse les sous-munitions peut être une bombe, un obus, un missile ou une roquette.

Au Liban, Israël a utilisé des bombes à sous-munitions lancées par des projectiles d’artillerie, des roquettes sol (ground rockets) et des bombes aériennes, les engins les plus fréquents étant l’artillerie de 155 mm, suivie par le système de lancement de roquettes-multiple (Multiple Lunch Rocket) et à moindre degré les bombes aériennes.

Le taux d’échec varie selon le genre d’engins utilisés entre 3 et 23, d’après Human Rights Watch. Le taux couramment admis à présent est de 40% au Liban.

Chris Clark, directeur du programme du «Service de Lutte antimines de l’ONU-UNMAS au Liban» croit savoir que le taux est parfois bien au delà.

«L’Office libanais de Déminage du Ministère libanais de la Défense Nationale révèle quelques variétés de bombes dont:

–  Grenades, DP, HE, M42/46 et M77 fabriquées aux Etats Unis

–  Grenades, DP, HE, SD M85, fabriquées en Israël

–  Grenades MZD-2, fabriquées en Chine.

–  Et enfin BLU 63 (USA)

D’autres détails sur le genre et l’origine des bombes à sous-munitions sont disponibles dans l’exposé de Steve Goose du 30 août 2006.

 

2. Nombre de sites et de munitions

Vu que le Sud-Liban est devenu tout entier une zone contaminée, ce qui rend le déplacement difficile et risqué, et à défaut d’information fiable d’Israël, il est impossible de déterminer le nombre exact et définitif d’engins non explosés ou de répertorier le nombre de sites où de telles bombes ont été larguées au Sud du Liban, d’où des données qui changent selon le progrès réalisé sur le terrain.

–  A titre d’exemple, les équipes du Centre de Coordination de Faction anti-mines des Nations Unies avaient identifié 359 sites, selon Jan Egeland, dans un article publié le 3 août par «le centre de Nouvelles ONU»

–  Steve Goose en parle de 390 sites jusqu’au 29 août.

–  Le 16 septembre, le nombre de sites visées augmente à 516, tel que communiqué par Chris Clark au cours des réunions sur la Convention d’Ottawa le 19 septembre.

–  Le Colonel Mohamad Fehmi, Directeur de l’Office National de Déminage m’informe que le nombre s’est accru à 590 sites au 23 septembre.

–  Et finalement, le nombre, en constante ascendance, atteint le chiffre de 745 sites de munitions non explosées d’après le centre Onusien UNMACC à Tyr/Sud-Liban, tel que publié au Herald Tribune du vendredi 6 octobre 2006 (article Michael Slackman intitulé «Left in Lebanon: a Million bomblets».

 

3. Nombre de bomblettes

Je parviens au nombre de munitions non explosées, estimé au moins à quelques 1 200 000 bomblettes. L’évaluation continue révèle toujours «de nouvelles informations choquantes» pour reprendre le mot de Jan Egeland.

A titre d’exemple, 160 000 projectiles d’artillerie ont été tirés durant la guerre, dont 20% contenaient des bombes à sous-munitions, lesquelles sont bourrées de 88 bomblettes au total de:

32 000 (bombes à sous-munitions) x 88 (bomblettes) = 2 816 000 bomblettes lancées.

Le taux d’échec évalué au Liban de l’ordre de 40% le nombre de munitions non explosées devient alors: 1.126.400

Dans le cas de Missiles tirés, MLRS rocket systems, le nombre de munitions non explosées est de 463 680 à partir des données suivantes:

1800 (MLRS) x 644 (bomblettes)= 1 159 200 bomblettes tirées. Ce nombre réduit de 40%, le taux d’échec, devient 463 680 bomblettes.

Les priorités du Liban dans le processus de déminage

Les bombes à sous-munitions ont touché de larges zones. En fait leur nombre, estimé à plus d’un million, dépasse celui des habitants du Sud-Liban qui s’élève à 650 000. Il faudrait à peu près 15 mois pour débarrasser cette région des munitions, ou du moins mettre les gens à l’abri de leurs risques, en donnant priorité aux maisons, routes principales, et jardins, permettant ainsi aux gens de se déplacer sans problèmes et de retourner à leurs villages. La deuxième étape serait de nettoyer les fermes et terrains agricoles.

L’identification finale du nombre de sites des engins non explosés, remplacement de panneaux indicateurs de zones dangereuses, la sensibilisation au danger des mines, la destruction des munitions non explosées et surtout l’arrêt du nombre croissant de victimes devraient être accomplis en décembre 2006, de sorte à extirper les risques en décembre 2007. Néanmoins, il ne faut pas sous-estimer l’importance du financement des opérations de déminage-nettoyage pour s’acquitter de cette tâche. A cet effet, le paragraphe opérationnel 6 de la résolution 1701 du Conseil de Sécurité, à l’instar des résolutions de renouvellement périodique du mandat de la Finul, «demande à la communauté internationale de prendre des mesures immédiates pour prêter son concours financier et humanitaire au peuple libanais». Aujourd’hui, le bilan des victimes comporte 84 blessés et 14 tués par les bombes à sous-munitions, alors que 300 démineurs de l’armée libanaise, secondés par 30 équipes de 20 experts chacune, s’attèlent à la tâche ardue de déminage .

Conclusion

Je voudrais conclure en disant que l’éclipse de la raison humaine serait de souscrire et croire aux allégations israéliennes que «toutes les munitions ont été utilisées dans les limites du droit humanitaire international», combien à mon avis bafoué. La nature même des bombes à sous-munitions dément cette théorie, s’agissant de villages peuplés et non strictement d’objectifs militaires.

M. Tekmiti Gilbert, chef des opérations du «Centre de coordination de Faction contre les mines de l’ONU» au Liban confirme n’avoir «aucun doute» sur le caractère délibéré du largage par Israël de ces bombes sur des zones habitées, en violation du droit international, qui stipule que de telles munitions ne doivent pas être utilisées dans les secteurs où se trouvent des civils (Reuters, Mardi 22 août, article par Alistair Lyon). Dans l’article du Herald Tribune, intitulé: «Un million de bomblettes abandonnées au Liban», Hussein Mohamed 48 ans, se sent, dans sa maison infestée par les munitions non explosées, apeurée par la terre, devenue son ennemie.

Le Liban, avide de valeurs, expie les péchés des autres et le manque de justice dans la région.

Notre devoir, à l’égard de Hussein Mohamed et de nos compatriotes serait de les épauler, de les soutenir afin de garder la foi dans la terre toujours amie et chérie.

Je vous remercie.                                 

 

 

(Horizons et débats, numéro 41, novembre 2006)

mise à jour  le 18/11/06