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Guerre aérienne totale

Comment l’Armée de l’air israélienne a appliqué la doctrine américaine de la guerre aérienne

par Jürgen Rose*

Où les avions bombardent, il n’y a point de héros, Où il y a des héros, il n’y a point d’avions.

Abbas Beydoun

Probablement que le poète libanais Abbas Beydoun connaît très mal Tsvah Haganah le Israel Chel Ha’Avir, l’Armée de l’air israélienne. Il ignore probablement que ses avions de combat ainsi que leur armement sont exclusivement de fabrication américaine et financés en majeure partie par les contribuables américains; ou que ses pilotes de combat sont très bien formés et jouissent, dans les milieux internationaux des armées de l’air, d’une réputation légendaire notamment en raison de leur impressionnante efficacité de tir.

Et sans doute n’est-il pas au courant de la doctrine des missions dévastatrices qu’effectuent ces pilotes adulés dans leur patrie en tant qu’élite des Forces armées.

Par contre Beydoun, responsable des pages culturelles du journal Al-Safir de Beyrouth, évoque avec une justesse étonnante les horreurs de la guerre aérienne contre le Liban lorsqu’il écrit: «Israël n’a pas fait la distinction entre les domaines civil et militaire. Il a détruit des ponts et des routes, sans parler des autres infrastructures, qui ne servaient pas à l’approvisionnement du Hezbollah. […] Israël a pris pour cible les civils et a perpétré des massacres. Cela ne peut s’expliquer que par une hostilité aveugle qui ne fait pas la distinction entre ce qui est pacifique et ce qui est hostile. Cela ne peut avoir qu’un but: briser une société tout entière. La guerre est dirigée contre le Hezbollah, mais les bombes tombent sur les usines, les habitations et les civils. Elles anéantissent un Etat. […] Israël est en train de détruire l’ensemble de la vie politique au Liban. Probablement que les bombardements israéliens visent une destruction totale.»

En effet, Beydoun a décrit, certes de manière intuitive, mais très précise, la logique de la guerre aérienne moderne. Elle a été formulée, à partir de réflexions des années 1920-30, par le colonel de l’Armée de l’air américaine John A. Warden III, qui fut promu plus tard général et commandant de l’Air Command and Staff College de l’Air University de la Maxwell Air Force Base (Alabama). Ses idées se sont imposées lors de la guerre contre l’Irak en 1991, et elles ont inspiré la doctrine américaine de la guerre aérienne en vigueur aujourd‘hui encore. Celle-ci constituait le fondement conceptuel des opérations aériennes contre la Yougoslavie, en 1999, contre l’Afghanistan, en 2001-2002, et contre l’Irak, en 2003.

L’essentiel de l’approche stratégique de Warden consiste dans son «modèle des cinq cercles.» (cf. infographie)

Partant d’un point de vue systémique, Warden décrit l’adversaire comme un système de cercles concentriques dont l’importance stratégique diminue lorsque l’on va de l’intérieur vers l’extérieur. L’appliquant à un Etat ennemi, Warden définit ce système de la manière suivante: Au centre, il y a les hauts responsables politiques et militaires. Autour sont groupées les industries de base, c’est-à-dire en priorité la production d’électricité et l’industrie pétrochimique, puis vient l’infrastructure des transports, puis la population civile et enfin, tout à l’extérieur, l’Armée.

C’est de l’importance de ces éléments pour la capacité de survie d’un Etat, ainsi que de sa vulnérabilité face aux attaques aériennes que dépendent les priorités de la guerre aérienne stratégique. Il faut insister sur le fait que cette doctrine vise tout à fait délibérément à détruire les fondements vitaux d’un Etat et qu’elle considère la population civile elle-même comme une cible explicite. On veut que les attaques aériennes de la population civile et de ses moyens d’existence fondamentaux ébranlent leur loyauté à l’égard des dirigeants politiques.

D’autre part, l’armée de l’adversaire se situe en dernière position sur la liste des priorités. La justification donnée par Warden obéit à une froide logique: «Contrairement à ce que pensait Clausewitz, l’objectif de la guerre n’est pas d’anéantir l’armée ennemie, c’est de convaincre l’ennemi d’accepter notre position. Combattre ses forces armées, c’est au mieux un moyen de parvenir à ses fins, mais au pire un gaspillage total de temps et d’énergie.»

La perfection avec laquelle l’armée de l’air israélienne met en application la doctrine de son grand frère, elle l’a démontrée au Liban et dans la bande de Gaza. Dans la guerre aérienne moderne, cela signifie qu’au fond tous les moyens semblent permis pour vaincre. Que ce soient des bombes à guidage laser dirigées avec précision sur des pâtés de maisons, des bombes à sous-munitions larguées sur les villages, des munitions à l’uranium appauvri, des explosifs combustible-air (bombes aérosol qui produisent immédiatement une surpression et suppriment toute vie à proximité immédiate de l’explosion) ou même des bombes à phosphore blanc lancées contre des «cibles douces», comme disent dans leur jargon les stratèges de la guerre aérienne. Pourtant toutes ces armes sont illégales au regard du droit international, comme le stipulent la Convention de Genève de 1949 et ses Protocoles additionnels de 1974 et 1977, ainsi que la Convention internationale sur l’interdiction ou la limitation de l’emploi de certains armes classiques qui peuvent être considérées comme produisant des effets traumatiques excessifs ou comme frappant sans discrimination du 10 octobre 1980.

Maintenant, le nombre des civils tués – habituellement désignés par l’euphémisme «dommages collatéraux» – de la guerre aérienne menée prétendument de façon chirurgicale contre le Hezbollah et le Hamas est 40 fois plus élevé que le nombre des victimes des attaques de roquettes contre Israël, qui violent elles aussi le droit international. Cela correspond bien à la menace du porte-parole de l’état-major israélien selon laquelle ils réduiraient en cendres dix pâtés de maisons de plusieurs étages pour chaque victime israélienne des roquettes. Ceux qui combattent l’adversaire ainsi agissent selon le principe archaïque œil pour œil, dent pour dent, crime de guerre pour crime de guerre. Et que fait le monde? Il observe, fasciné comme au théâtre, l’exorcisation du terrorisme privé avec les moyens du terrorisme d’Etat.

* Jürgen Rose est lieutenant-clonel de la Bundeswehr. Il exprime ici ses opinions personnelles. 

 

(Horizons et débats, numéro 41, novembre 2006)

mise à jour  le 19/11/06