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La Swisscoy enlisée au Kosovo

par Beni Gafner, journaliste au Palais fédéral et colonel de l’armée suisse

Ce que les 220 soldats suisses sont en train de faire au Kosovo n’est pas ce que l’on considère dans le pays comme une «contribution indispensable à un monde plus pacifique»: la troupe passe son temps à surveiller des maisons vides et à s’administrer elle-même.

Le soldat est assis sur sa chaise et observe avec ses jumelles le village de Zočište qui compte un peu plus de 1500 habitants. Par cette chaleur estivale, personne n’est dehors. Le soldat braque ses jumelles sur une douzaine de maisons individuelles badigeonnées de blanc jaunâtre. Ce sont des maisons neuves vides, comme on peut le voir facilement sans jumelles depuis cette colline d’observation. Ce soldat de la Swisscoy participe à la mission de la brigade multinationale Sud à Prizren. Les soldats suisses surveillent 24 heures sur 24 des maisons vides en se relayant régulièrement avec des fantassins autrichiens et allemands. Les maisons sont vides parce que leurs propriétaires ne veulent pas revenir. En 1999, quand le conflit ethnique était à son comble, les propriétaires, appartenant à la minorité serbe du Kosovo, ont été chassés par la majorité albanaise et leurs maisons ont été détruites. Malgré la reconstruction grâce à l’aide financière internationale, les personnes expulsées ne sont pas revenues.

La mission de Zočište est d’envergure: la réaction à un scénario catastrophe a été imaginée et exercée, même si, vu les circonstances politiques actuelles, il paraisse très improbable. Sous une tente climatisée à côté du poste, une troupe de réserve est prête à intervenir. Et au camp Casablanca, dans la ville de Suva Reka, un soutien plus important serait disponible en cas d’urgence. La réserve pourrait, armée en fonction des besoins ou équipée au besoin de casques, de boucliers et de matraques, empêcher les Albanais du Kosovo d’endommager les maisons vides. Mais depuis que les soldats occupent ce poste, depuis une année et demie, il n’y a rien eu à signaler. Le conflit ethnique a été résolu avec l’expulsion de la minorité, même si cela s’est passé d’une façon scandaleuse. A la rigueur, les personnes expulsées pourraient revenir pour vendre leurs maisons neuves. Personne ne sait quand et comment cela va se passer. Jusque-là, la mission signifie pour les soldats observer, signaler et être prêts pour une intervention improbable. Ils peuvent tuer le temps pendant leurs longues heures de garde sous une tente. Pour leur entraînement physique, ils ont des haltères. Ils disposent en outre d’ordinateurs, de jeux de table. Des douches et des toilettes reluisantes de propreté se trouvent dans des conteneurs; le bureau du chef du poste, un premier-lieutenant, est aussi installé pour une certaine durée.

Cet engagement est-il nécessaire? «Circuler dans le village deux à trois fois par jour dans un véhicule tout terrain ou, si c’est vraiment indispensable, dans un half-track, suffirait largement», prétend un soldat de la Swisscoy. La troupe pourrait manifester à moindres frais sa présence militaire, mission principale de toutes les troupes stationnées au Kosovo (Kfor). Ce qu’on appelle en jargon militaire le «show of force» consiste à surveiller des villages devenus pacifiques et à patrouiller dans des véhicules militaires munis de drapeaux pour empêcher de nouveaux conflits.

Dans la ville d’Orahovac, les soldats suisses défilent dans les rues et sur les places animées. Ils sont prêts à isoler au besoin un quartier serbe. Et ils surveillent le village de Velica Hoce depuis une butte, comme celui de Zočište. Sauf que là il n’y a pas de maisons vides et pas d’Albanais. Ce petit village n’est habité que par des Serbes du Kosovo. Alors qu’Orahovac, avec ses quelque 20 000 habitants, a vécu ses dernières émeutes en mars 2004, il n’y a rien à signaler dans le village reculé de Velica Hoce. Il en va de même du petit monastère orthodoxe serbe dont la surveillance fait également partie de la mission du poste de Zočište. Le monastère des Saints guérisseurs, fondé au XIVe siècle, important pour la région, a été détruit par les Albanais du Kosovo en juin 1999. A ce qu’on raconte aujourd’hui, un des trois moines vivant là-bas aurait provoqué la population musulmane. A cela vint s’ajouter la rumeur d’un dépôt d’armes dans la cave du monastère. Les moines furent chassés et le monastère détruit. A l’initiative du commandant italien de la brigade Sud de la Kfor, le monastère a été reconstruit. Dans deux modestes bâtiments en pierre séjourne par moments un seul moine orthodoxe serbe. Cela ne gêne personne dans le village situé en dessous. Au contraire: sa serviabilité œcuménique le différencie de l’agitateur en froc qu’il était à l’époque. Il accepte que des musulmans déposent à l’entrée secrètement – c’est-à-dire au vu des seuls soldats de la Kfor – des vêtements de malades dans l’espoir d’une guérison miraculeuse. Malgré tout, la brigade Sud de la Kfor s’accroche à la mission de surveillance que leur ancien commandant avait fixée: barbelés autour du monastère, contrôles militaires de tous les accès, observation 24 heures sur 24 et réaction bien exercée en cas de crise.

La Swisscoy ne peut pas abandonner cette mission superflue. Elle est rattachée au commandement de la brigade de Prizren et doit obéir aux ordres. Au commandant italien a succédé le général de brigade allemand Lutz Niemann. Il devrait à son tour céder la place à un représentant de l’armée turque, ce qui suscite de vives discussions dans les coulisses du camp Casablanca. Pour masquer la hiérarchie de commandement valable au sein de la Kfor, le contingent suisse est, selon le subtil jargon officiel suisse, uniquement «assigné à collaborer» avec le commandement de l’OTAN de Prizren. Or, comme il n’y a pas de collaboration entre les armées mais seulement des relations de subordination, il ne reste pour le commandant de la Swisscoy sur place que des tâches subalternes: affaires administratives ou disciplinaires. Il n’a pas d’influence directe sur les opérations et sur leur nature. Il est une sorte de brave type qui veille à ce que ses protégés du camp Casablanca aillent le mieux possible.

Le contingent de la Swisscoy qui partage son camp avec 700 soldats autrichiens et 100 soldats allemands investit l’essentiel de ses forces dans la réussite de l’auto-administration: surveillance sévère derrière une haute clôture et sur des miradors fortifiés avec des sacs de sable, parkings imposants, possibilités de divertissement dans des bars et des salles de séjour, ateliers pour l’entretien des véhicules, des armes et des engins, conteneurs pour dormir et naturellement, bureaux. Au milieu du fort, il y a un bassin peint en bleu clair contenant de l’eau pour la lutte contre les incendies qui sert de piscine. La cuisine, sous commandement autrichien, offre aussi une diversion. La préférence du chef pour les entremets à base de farine a valu à la salle à manger le surnom de «bunker à boulettes». Ceux qui n’aiment pas ce régime peuvent trouver refuge, le soir, au Swiss Chalet. Ils peuvent y manger une fondue ou des croûtes au fromage dans une salle chaleureuse aux rideaux à carreaux rouges et blancs. Ceux qui souffrent du mal du pays peuvent téléphoner chez eux depuis une des quatre cabines téléphoniques; et cela au tarif du pays. La Suisse est proche. En revanche, la vie des indigènes est très loin des soldats. Par principe, on ne souhaite pas que les soldats entretiennent des contacts privés avec la population. Les contacts internationaux se limitent aux Autrichiens et aux Allemands.

Les missions de la Swisscoy, qui comprend 220 hommes, sont de moins en moins utiles. Lors de la votation sur l’armement des soldats, qui a été approuvé par 50,4% de la population le 10 juin 2001, on a évoqué les tâches de génie de la troupe, c’est-à-dire la construction de ponts, les travaux de maçonnerie, de charpente, de couverture, la conduite des engins de chantier. Or maintenant les travaux de reconstruction sont terminés pour les troupes. On continue, certes, à construire beaucoup, mais cela ne nécessite pas des soldats. A partir d’octobre, la Swisscoy ne comptera plus que 11 soldats du génie: ils accomplissent uniquement un travail de maintenance à l’intérieur du camp. L’utopie des «miles protectors», des travailleurs sociaux armés, a pris fin au Kosovo comme ailleurs. Les fantassins au brassard orné d’une croix suisse, maintenant au nombre de 100, accompliront des missions comme celle concernant le monastère de Zočište. Sinon, ils feront du «show of force»: patrouilles à pied ou dans un half-track. Conformément au modèle du soldat souriant, ils saluent gentiment les habitants et les vacanciers, retirent leurs lunettes de soleil en bavardant avec les personnes de langue allemande et sont finalement heureux quand il n’y a pas d’accident de la route aux heures de pointe.

De temps à autre, ils font des contrôles aux points de passage. Ils garent un half-track bien en vue sur le bord de la route, ralentissent le trafic avec des signaux oranges et blancs et contrôlent quelques véhicules. Mais jusqu’à présent, il n’y a eu ni découvertes importantes ni arrestations: pas d’explosifs, pas d’armes, pas de passeurs de prostituées illégales venant de l’Est. Par contre, il s’est avéré que le trafic diminuait visiblement à quelques kilomètres du point de passage. Ceux qui ont quelque chose à cacher sont avertis par des complices via leur portable et choisissent un autre itinéraire ou diffèrent leur départ. «Il ne s’agit pas de déceler quoi que ce soit, dit un officier de la Swisscoy, il s’agit de marquer une présence.»

Qu’est-ce qui serait différent au Kosovo aujourd’hui sans la présence des troupes suisses? Contrairement aux success stories racontées chez nous, la réalité sur place est tout autre: rien ne serait différent. Ce qui fait le succès ou l’échec d’une intervention militaire réside uniquement dans l’atteinte de l’objectif stratégique et politique. Et il est évident qu’on l’a manqué. Depuis plus de six ans, la population attend une définition du statut du pays, question primordiale. Récemment, on a pu lire dans la presse suisse que l’engagement de la Swisscoy avait apporté «un apaisement provisoire». Or cela ne correspond qu’en partie à la vérité. L’offensive serbe au Kosovo s’est terminée en 1999 à la suite d’une attaque aérienne massive de l’OTAN commandée par les USA. Le bombardement de la Yougoslavie et de sa capitale Belgrade a été réalisé sans mandat de l’ONU. La présence militaire internationale qui a suivi et qui était approuvée par l’ONU n’a pas permis de résoudre les problèmes politiques essentiels. L’engagement des troupes de maintien de la paix permet aux parties serbe et albanaise de poursuivre les négociations à l’infini.

Pour la Suisse, cela signifie la prolongation permanente de son engagement. Les quelques soldats non armés envoyés en soutien là-bas à l’initiative de l’ancien conseiller fédéral Adolf Ogi sont devenus une compagnie renforcée. D’abord, on voulait en créer deux et ensuite tout un bataillon. De même, l’équipement est devenu de plus en plus lourd. On a eu besoin de véhicules, d’abord légers, ensuite lourds et à la fin de blindés. Puis vinrent les hélicoptères, et naturellement les armes. Le soutien à la reconstruction se transforma en un engagement policier de l’infanterie. Les armes ne servent plus uniquement à l’autodéfense, comme on l’avait promis en Suisse: au besoin – et c’est logique – elles servent à imposer la mission. Ainsi, on ignorait jusqu’à présent le fait qu’un soldat, sur un half-track suisse, avait, lors des émeutes de mars 2004, empêché la foule excitée de pénétrer dans un quartier fermé en chargeant ostensiblement son fusil.

Cet engagement étendu nécessite de l’argent. Mais les salaires officiels des soldats suisses sont gardés secrets par le DDPS. La Commission de la politique de sécurité du Conseil national a du moins obtenu l’information suivante il y a trois ans: le salaire moyen brut d’un soldat de la Swisscoy était, au mois de novembre 2002, de 7300 francs par mois. En outre, le DDPS a passé un contrat avec la compagnie Allianz pour compléter l’assurance militaire. On y a assuré la perte de salaire due aux maladies et aux accidents éventuels pour des salaires annuels bruts situés entre 125 600 et 250 000 francs. Dans certains cantons, le revenu des soldats de la Swisscoy est exonéré d’impôts s’ils restent longtemps au Kosovo et s’ils y ont leur adresse postale. C’est ainsi qu’on achète l’engagement volontaire à l’étranger.

Le DDPS exige même des sous-officiers et des officiers de métier qu’ils soient prêts à servir à tout moment, à l’étranger si nécessaire. Cela signifie que le caractère volontaire des engagements à l’étranger, sur lequel on insistait tant autrefois, n’est, en réalité, plus en vigueur pour les soldats de métier. Le budget global de l’engagement au Kosovo, qui est militairement banal mais d’autant plus aventureux politiquement, s’élève actuellement à 37,5 millions de francs par an. Le mandat actuel court provisoirement jusqu’en 2008. Le conseiller fédéral Samuel Schmid a déclaré, après son dernier voyage au Kosovo à la mi-août, que toutes les parties avaient expliqué sur place qu’on avait besoin de la Kfor encore pour des années. Pour lui, cette nécessité était évidente. En sous-estimant les conséquences de la Swisscoy en 1999, la Suisse s’est pliée à une contrainte et elle a perdu sa liberté d’action: nous sommes bloqués au Kosovo et nous ne sommes pas près d’en sortir.

On a également surestimé le prétendu bénéfice de l’engagement au Kosovo pour la formation des cadres et des soldats. Lors d’une conférence de presse sur le projet d’armement des troupes suisses de maintien de la paix, le conseiller national UDC Ulrich Siegrist – à l’époque président de la Société des officiers suisses – avait déclaré: «La participation aux troupes internationales de maintien de la paix crée des contacts avec d’autres nations. Comme le montrent les expériences faites lors de ces missions, l’apport de nouvelles connaissances est énorme. Cela améliore le niveau de formation de notre armée.» Selon le DDPS, «la Swisscoy apporte des connaissances et des expériences que les chefs de l’armée intègrent dans les directives concernant la formation et le commandement de l’armée». Mais ce ne sont là que des propos creux. Questionnés à plusieurs reprises à ce sujet, les responsables n’ont jamais dit ce que cette expérience à l’étranger avait apporté concrètement. Toujours selon le DDPS, «les processus de planification, de commandement et d’évaluation des missions ont provisoirement été structurés plus finement et interconnectés en vue de l’étape opérationnelle, ce qui donne des résultats valables.» Le seul résultat concret est que «les soldats de la Swisscoy et ses chefs ont la certitude de disposer d’armes et de blindés de haute qualité. Grâce à l’emploi à long terme du reste du matériel et de l’équipement, on obtient des résultats qui permettront de les optimiser.» Ainsi le rembourrage du nouveau casque aurait été amélioré et on se serait procuré de nouveaux étuis de pistolets.

Lors de la campagne de votation de 2001, il était question que la Suisse s‘engage militairement dans des conflits afin que l’armée acquière des savoir-faire et qu’elle échappe à l’isolement et à l’abstraction. Mais la mission du Kosovo n’est guère de nature à satisfaire à cet objectif. L’amélioration des casques et la surveillance de maisons vides et de moines guérisseurs n’apportent guère d’expériences utiles mais les chefs de l’armée ne veulent rien en savoir. Depuis 2000, tous ceux qui ont servi dans la Swisscoy reçoivent une décoration.

Source: Weltwoche du 5/10/06

 

 

(Horizons et débats, numéro 41, novembre 2006)

mise à jour  le 19/11/06