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Du «Gandhi d’Eelam» aux Tigres tamouls

Origines de la résistance armée tamoule

par un connaisseur de la situation des droits de l’homme sur place*

En ce mois de décembre 2006, il existe une crise humanitaire dans les régions tamoules du Sri Lanka. La population meurt de faim. Les appels lancés au gouvernement officiel du Sri Lanka afin qu’il envoie là-bas des vivres sont restés lettre morte. Les routes nécessaires au transport des marchandises dans ces régions sont bloquées par l’armée du Sri Lanka. C’est une situation critique qui exige l’intervention de la communauté internationale pour que le blocus économique soit levé et que l’acheminement de l’aide humanitaire soit assuré. Cela se passe sur fond de guerre civile entre les forces armées du Sri Lanka et les Tigres de libération de l’Eelam Tamoul (LTTE).

Demandons-nous comment on en est arrivé à cette situation catastrophique.

Remontons le cours de l’histoire. Lorsque à la fin du XVIIIe siècle, le Sri Lanka (Ceylan), colonie hollandaise passa sous la domination de l’Empire britannique, il y avait trois royaumes indépendants: deux royaumes cinghalais et un royaume tamoul. Les Tamouls habitaient dans le Nord et l’Est de l’île. Alors que les anciennes puissances coloniales avaient maintenu la différenciation ethnique, les Anglais, en 1833, imposèrent le regroupement des trois royaumes indépendants et souverains en une structure politique uniformisée pour des raisons de commodité administrative. C’est dans cet état que les Anglais quittèrent l’île quand Ceylan obtint son indépendance en 1948.

Mais les difficultés commencèrent dès cette année-là. Le pouvoir politique passa aux mains de la communauté cinghalaise, la plus importante, quand le Sri Lanka adopta le système parlementaire de Westminster selon lequel les chiffres, c’est-à-dire la majorité, décident de tout.

Profitant de cette situation, le gouvernement introduisit une loi sur la nationalité, aux termes de laquelle on retira la nationalité et le droit de vote à 1 million de Tamouls des plantations de thé de la région centrale montagneuse du Sri Lanka au motif que ces derniers étaient d’«origine indienne récente». Cela était regrettable, car ces Tamouls vivaient là depuis les années 1820, donc au moment de la promulgation de la loi, ils y étaient installés depuis plus de 120 ans.

Il en résulta que les «Tamouls de Ceylan» ne purent pas envoyer assez de députés au Parlement pour faire entendre leur voix efficacement. Les décisions désavantageuses pour les Tamouls pouvaient être facilement imposées par le groupe majoritaire des Cinghalais. En 1956, une loi fut adoptée qui déclarait le cinghalais, langue de la majorité, unique langue officielle.

En outre, le gouvernement encouragea l’établissement par des Cinghalais de colonies en territoire tamoul. Des villages tamouls entiers furent déplacés. Cette colonisation se poursuivit pendant des années et changea considérablement la composition ethnique des régions tamoules, surtout dans l’Est de l’île.

En 1970, le gouvernement introduisit la «standardisation» dans le domaine scolaire, selon laquelle les candidats tamouls devaient obtenir plus de points aux examens d’entrée aux universités que les candidats cinghalais. Pour l’accès en faculté de médecine, par exemple, les Tamouls devaient avoir 250 points, tandis que les Cinghalais n’avaient besoin que de 229 points. Cela entraîna une nette détérioration des chances professionnelles de la jeunesse tamoule.

La Constitution fut également modifiée au détriment de la communauté tamoule. La première Constitution fut rédigée par Lord Soulbury. Adoptée au début de l’indépendance, elle est restée en vigueur jusqu’en 1972, année où elle fut modifiée par la majorité du Sri Lanka.

Il est important de souligner que l’ancien article 29, article fondamental qui garantissait les droits des minorités, ne figurait plus dans la nouvelle Constitution. Il stipulait qu’aucun droit ne pouvait être accordé à une communauté sans l’être également à toutes les autres.

Outre la suppression de cet article, la nouvelle Constitution accordait au bouddhisme une place spéciale en stipulant que l’Etat devait garantir la tradition bouddhiste. En conséquence, les autres religions furent réduites à un statut juridique inférieur.

Le fait le plus important est que, pour lutter contre toutes mesures répressives, les Tamouls recoururent à des moyens parlementaires et extraparlementaires comme la désobéissance civile, les marches de protestation et les sit-in, mais toujours de manière pacifique.

Le chef tamoul disait: «Nous allons nous en tenir strictement à la non-violence, comme Gandhi.» Cette forme de lutte a duré 20 ans et on a fini par l’appeler le «Gandhi d’Eelam». Mais chaque fois que les Tamouls organisaient ces manifestations non-violentes, la réponse était la violence.

Ces réactions des Cinghalais contre les Tamouls étaient attisées par des dirigeants politiques, des bouddhistes cinghalais extrémistes et même des moines bouddhistes. La police et les forces armées n’ont jamais rien fait pour retenir la populace.

En 1956, 150 Tamouls ont été tués, puis, en 1958, plusieurs centaines. Il y eut également des débordements en 1961, 1976, 1977 et 1983. Chaque fois, des citoyens tamouls furent tués, leurs maisons et leurs magasins pillés et incendiés.

A cette époque, sur le front politique, le principal parti tamoul s’était toujours engagé en faveur d’une structure fédérale du Sri Lanka. Il fut longtemps opposé à une division du pays. Après l’introduction des lois répressives, des accords furent conclus entre le Premier ministre et le parti tamoul en matière de parité des langues, de colonisations encouragées par l’Etat et de transmission du pouvoir de l’Etat. Mais ces accords furent dénoncés unilatéralement par le gouvernement en raison de l’opposition de partis bouddhistes extrémistes.

Quand ils se rendirent compte qu’il n’était pas fait droit à leurs revendications légitimes et que leur volonté de vivre dans un pays uni mais ayant des structures fédérales n’était pas reconnue, les partis tamouls se réunirent pour fonder le Front uni de libération tamoul (TULF). Ils rédigèrent une résolution dans le but de créer un Etat séparé, l’Eelam Tamoul. Il s’agissait de revenir au statut «souverain» d’avant l’unification du Sri Lanka par les Britanniques en 1833. [Voir texte original de la résolution ci-dessous.]

Cette résolution historique fut rédigée en 1976 et lors des élections générales de 1977, les Tamouls obtinrent, avec leur programme séparatiste, 86% des voix dans les régions tamoules. Le peuple leur donnait ainsi le mandat de s’engager pour un Etat tamoul indépendant.

Dès le début des années 1970, la violence contre les Tamouls fut déclenchée par les forces armées sri lankaises. Des jeunes Tamouls furent arrêtés, emprisonnés pendant de longues périodes, torturés, tués en cours de détention et des jeunes femmes furent violées. Le pays connut un regain de violence à la suite de la promulgation, en 1978, d’une loi sur la prévention du terrorisme (PTA). On l’a comparée à l’Apartheid d’Afrique du Sud. Elle fut maintenue bien qu’elle ait été introduite à titre temporaire.

A cause de la frustration sur le front politique et de l’indifférence du pouvoir cinghalais à l’endroit du langage de la non-violence, la jeunesse décida de passer à la lutte armée. C’est ainsi qu’est née la résistance armée tamoule qui, plus tard, fut dirigée par le mouvement des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE).

Quand la lutte armée s’est cristallisée dans la communauté tamoule, elle est passée d’un petit groupe de guérilleros à une armée classique. Jusqu’à ce que les Tigres soient forts, l’armée eut recours aux mêmes méthodes de torture, de viols, de meurtres et de «disparitions forcées» qu’au début des années 1970.   

 

* Le nom de l’auteur est connu de la rédaction.

 

(Horizons et débats, 3 janvier 2007, 7e année, N°1)

mise à jour  le 05/01/07