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La Croix-Rouge – ou allures cubistes?

Ou vain débat à propos d’un nouvel emblème de la Croix-Rouge et de la neutralité comme condition «sine qua non» de l’aide humanitaire en temps de guerre

par Annemarie Buchholz, historienne

Depuis 1998 et presque sans susciter d’écho, des milieux d’Israël et des USA font pression sur le Mouvement international de la Croix-Rouge selon la recette bien connue. Ils veulent faire remplacer ou compléter son emblème d’aide humanitaire, la croix rouge, par un nouveau symbole, un losange rouge. De plus, les Conventions de Genève devraient reconnaître le Bouclier-de-David rouge comme signe additionel et équivalent de l’organisation de secours israélienne dans un protocole additionnel de la convention de Genève de 1949. La Suisse, Etat dépositaire de la convention de Genève, devrait offrir ses services diplomatiques dans cette affaire.

Des conférences consultatives préparatoires ont eu lieu. Alors que M. Kellenberger, président du CICR, tentait de négocier personnellement en Amérique, divers pays manifestaient leur opposition, et cela pour différentes raisons. Selon le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), la situation actuelle au Proche-Orient n’offre pas les conditions favora-bles à la tenue d’une conférence sur l’adoption d’un nouvel emblème. Pourtant, cette politique de force à l’égard des Conventions de Genève, du CICR et de la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge n’est pas seulement une question de politique clientéliste américaine, mais une question d’aide humanitaire neutre dans les conflits. Après des «interventions militaires» qui sont en réalité des guerres et des occupations, des pays puissants semblent désormais vouloir faire parvenir l’aide humanitaire de leurs propres organisations uniquement à leur clientèle. L’aide humanitaire apportée aux deux parties en conflit par une institution indépendante et neutre comme la Croix-Rouge ne leur convient pas, et ils ne veulent également pas de délégués du CICR comme témoins oculaires de ce nouvel impérialisme. Cette question d’emblème a donc des contextes et des effets importants mais mal connus.

Plus la situation au Proche-Orient devient précaire et plus la politique israélo-américaine envers la Palestine mène à une impasse, plus il est gênant de voir qu’Israël – et seulement Israël (secondé par la Croix-Rouge américaine) – ne veut pas admettre aujourd’hui l’importance universelle de la croix rouge comme symbole de neutralité et d’aide humanitaire destinée à toutes les victimes d’un conflit militaire. Tous les pays issus de l’héritage du colonialisme après la Seconde Guerre mondiale se sont intégrés: ils reconnaissent la croix rouge comme symbole unitaire avec, si la population est en majorité musulmane, les exceptions du croissant rouge et du lion rouge, ce dernier n’étant plus en usage depuis la Seconde Guerre mondiale.

Même tous les nouveaux pays issus du bloc soviétique ont fait leur choix entre ces deux symboles et réglé leur relation avec le droit international humanitaire.

Le Magen David Adom (MDA) israélien existe depuis 1930 en tant que société d’aide humanitaire en Palestine et a toujours utilisé uniquement le Bouclier-de-David rouge comme emblème. Il n’a pas été admis au sein du Protocole en 1952 parce qu’il avait refusé de reconnaître la croix rouge comme emblème. Mais concrètement, sur place, les différentes sociétés de la Croix-Rouge ont toujours coopéré sans problème, qu’il s’agisse de la Société du Bouclier-de-David-Rouge, du Croissant-Rouge palestinien ou du CICR. Mais on ne sait pas ce qu’il en sera au cours de la prochaine guerre d’Israël contre les Palestiniens de la bande de Gaza et de Cisjordanie.

Pourquoi ce débat à propos d’un nouvel emblème?

Pourquoi donc cette démarche pour faire accepter le Bouclier-de-David rouge comme troisième emblème et provoquer ainsi une «inflation» de symboles nationaux ou religieux particuliers? Cela entraînerait inévitablement l’éclatement du Mouvement humanitaire. Ce qui est sûr, c’est que le Magen David Adom israélien, le gouvernement israélien et la Société de la Croix-Rouge américaine sous sa présidente de 1999–2001, Mme Bernadine Healy (cf. encadré p. 8), qui doit faire partie de la communauté juive, pratiquaient et pratiquent encore un intense lobbying pour donner une importance internationale au Bouclier-de-David rouge comme emblème particulier à caractère national et religieux. Mme Healy, qui manifeste une attitude très frappante à l’égard des Conventions de Genève et au sein de la Fédération des Sociétés de la Croix-Rouge, ne demande pas moins que la reconnaissance totale du Bouclier-de-David rouge du Magen David Adom comme quatrième emblème. C’est uniquement cela qui a déclenché à nouveau la discussion, il y a environ trois ans. On a profité des pressions juives et américaines exercées à l’époque sur la Suisse pour rouvrir le débat sur un éventuel nouveau symbole. Alors – encore avant le règlement new yorkais du conflit avec les banques suisses – le mot d’ordre du changement d’emblème favorisé par Mme Healy et par Tel Aviv était, semble-t-il, le suivant: «Change it now, fix it and fast». Il fallait profiter de la confusion régnant dans toutes les institutions suisses pour faire aboutir cette exigence. Le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (cf. p.4) – Protocole, CICR, Fédération des sociétés de la Croix-Rouge – avec ses structures orientées aux consensus et non armes, n’y était pas préparé.

Histoire de l’emblème

Le règlement en vigueur prévoit la croix rouge comme emblème général et, pour certains pays, les exceptions du croissant rouge et du lion rouge (Perse/Iran). A vrai dire, la République Islamique d’Iran n’utilise plus le lion rouge, conformément à une note diplomatique du 4 septembre 1980, donc depuis plus de 20 ans, en fait depuis la Seconde Guerre mondiale.

Un aperçu de l’histoire difficile de cette mesure dérogatoire doit mieux nous permettre de nous forger une opinion sur cette question actuelle. Il nous fera comprendre en même temps combien la neutralité de la Suisse et la Croix-Rouge sont indissolublement liées. La neutralité est la «condition sine qua non» de la Croix-Rouge. Les deux aspects – multiplication des emblèmes et affaiblissement de la neutralité – sont exposés au danger de l’instrumentalisation politique.

Les Conventions de Genève et tout le Mouvement de la Croix-Rouge, organisation unique et éprouvée de secours humanitaire en temps de guerre, méritent d’être protégés dans un monde de guerres et de conflits à venir. Les activités du Mouvement doivent être durables et profiter à tous les hommes, quelles que soient leur nationalité, leur religion ou leur race.

Au vu de la politique de guerre des USA et de la Grande-Bretagne qui, selon «USA Today» du 19/11/01, songent déjà à s’attaquer, après l’Afghanistan, à des pays comme l’Irak, la Libye, la Syrie, le Soudan, la Somalie et l’Amérique du Sud, la Suisse, Etat dépositaire des Conventions de Genève, aura à l’avenir une grande responsabilité à l’égard de tous les hommes, notamment de toutes les victimes qui n’ont d’autre protection que le Mouvement de la Croix-Rouge. Comme actuellement l’ONU s’associe de plus en plus étroitement à la politique de guerre de l’«unique superpuissance mondiale» et qu’elle participera aux guerres futures et à leurs conséquences, elle ne pourra plus apporter une assistance neutre et désintéressée.

Fondation

Après la bataille de Solferino, le 24 juin 1859, quelques années seulement se sont écoulées avant que Henri Dunant réunisse les représentants des différents pays pour discuter un accord sur la protection des blessés dans les guerres. A cette réunion, en 1863, on chercha dès le début à créer un symbole unitaire pour les services de santé des forces armées et les sociétés nationales de secours aux blessés.

«Enfin, il serait bon d’adopter un signe, un uniforme ou un brassard, afin que ceux qui se présenteront avec cette marque distinctive, adoptée universellement, ne soient pas repoussés.»

Lors des réunions fondatrices, en octobre 1863, M. Brière, représentant de la Suisse, évoqua le caractère indissociable des deux notions fondamentales: signe particulier unitaire et création d’un système international pour la protection des blessés. On peut lire dans le procès-verbal:

«M. Brière émet le vœu que les blessés soient secourus, à quelque partie qu’ils appartiennent; que ceux qui assistent les blessés soient considérés comme étant sous sauvegarde et ne soient pas faits prisonniers; que le même drapeau soit donné à tous les hôpitaux et ambulances militaires des diverses nations, et que tout lieu où ce drapeau sera arboré soit un asile inviolable; enfin qu’un même signe distinctif, si possible un uniforme de couleur spéciale, ou une marque facile à reconnaître, soit attribué au corps sanitaire, au moins dans chaque armée.»

Lors de cette réunion déjà, on décida que les infirmiers bénévoles porteraient «dans tous les pays, comme signe distinctif uniforme, un brassard blanc avec une croix rouge. «Ils portent dans tous les pays comme signe homogène une écharpe blanche avec une croix rouge». Pour le personnel des services de santé des armées on exprima le souhait de procéder de la même manière.

La Suisse devient l’Etat dépositaire des conventions de Genève

Après ces travaux préparatoires, le Conseil fédéral suisse convoqua l’année suivante une conférence diplomatique à Genève où l’on précisa, par une convention internationale, que les services sanitaires militaires des champs de bataille devaient être considérés comme neutres et être protégés pour qu’ils puissent porter secours aux blessés. La proposition d’employer comme emblème unitaire du brassard et du drapeau des hôpitaux de campagne la croix rouge sur fond blanc a été acceptée par tous les Etats.

L’article 7 de la Ie Convention de Genève de 1864 stipule donc ce qui suit:

«Un drapeau distinctif et uniforme sera adopté pour les hôpitaux, les ambulances et les évacuations. Il devra être, en toute circonstance, accompagné du drapeau national. Un brassard sera également admis pour le personnel neutralisé; mais la délivrance en sera laissée à l’autorité militaire. Le drapeau et le brassard porteront croix rouge sur fond blanc.»

L’«écart irritant»: La Turquie se déporte

La Turquie avait pris part à la conférence de 1864 et n’avait fait aucune objection à l’utilisation de la croix rouge. Or, en 1876, alors que la Russie tsariste avait commencé la guerre contre la Turquie et attaqué l’empire ottoman depuis l’est et le Danube, la croix rouge ayant dans sa forme peu de différence avec celle de l’Eglise orthodoxe russe, le symbole devenait un problème pour l’armée turque. Si les pays impérialistes de la «Sainte Alliance», au lieu de déclarer la guerre dans un échange de notes diplomatiques et de donner le feu vert à la Russie pour une offensive militaire, avaient recherché une coopération pacifique avec le gouvernement du Sultanat ottoman-turc d’Istanbul, beaucoup de choses auraient été épargnées au monde – comme presque toujours dans ces questions-là!

Le gouvernement de l’Empire ottoman d’alors, la Sublime Porte, avait, le 16 novem-bre 1876, fait savoir au Conseil fédéral suisse, gouvernement de l’Etat dépositaire, qu’il utiliserait dorénavant, au lieu de la croix rouge, le croissant rouge sur fond blanc pour ses hôpitaux militaires parce que la croix rouge «blessait les sentiments des soldats musulmans». La Sublime Porte a immédiatement refondé la Société ottomane pour le soutien aux blessés et aux malades, mettant ainsi le Bureau de coordination des Conventions devant le fait accompli. La Croix-Rouge n’avait guère les moyens de sanctionner cette dissidence ou d’imposer des négociations car la guerre de la Russie contre la Turquie avait déjà commencé. L’armée turque s’est vite trouvée dans un grand embarras. Pour la Croix-Rouge, l’aide aux blessés était plus importante que la question de l’emblème.

Quelques mois plus tard, le Comité directeur a fait savoir dans sa circulaire du 30 avril 1877 que la transformation de la Société ottomane n’était pas réglementaire:

«Nous devons cependant attirer votre attention sur le fait que la Société ottomane de secours aux blessés et aux malades militaires a adopté, pour signe distinctif du personnel neutralisé, le drapeau et le brassard portant le croissant rouge sur fond blanc. Cette substitution du croissant rouge à la croix rouge, conformément aux propositions que la Sublime Porte a faites aux Etats signataires de la Convention de Genève, place la Société ottomane dans une situation irrégulière quant à ses rapports avec les autres Sociétés de secours aux blessés. Tout en faisant d’expresses réserves sur la substitution du croissant rouge et sur son adoption par la Porte avant que les Etats signataires de la Convention de Genève se soient entendus à cet égard, nous pensons que la création de la Société ottomane de secours aux blessés pourra rendre d’utiles services à la cause de l’humanité.»

Rétrospectivement, on pourrait penser qu’une attitude plus sévère envers la Turquie aurait dû être possible. Mais ce genre de réflexion est toujours délicat et souvent injuste. Notre génération, qui actuellement accepte sans protester tous les préparatifs de guerres et d’«interventions», est mal placée pour critiquer nos ancêtres de 1877.

La neutralité suisse comme fondement légal

Ce travail de fondation n’était devenu possible que parce que la Suisse avait demandé la reconnaissance de la neutralité à la communauté internationale.

Dès 1815, la neutralité avait été la maxime d’Etat de la Suisse reconnue par le droit international. Après les guerres napoléoniennes, les grandes puissances européennes l’avaient garantie – à la demande de la Suisse – dans le document intitulé «Acte portant reconnaissance et garantie de la neutralité perpétuelle de la Suisse et de l’inviolabilité de son territoire».

Mais la neutralité n’était pas seulement importante pour la politique étrangère; elle s’était développée à l’intérieur du pays: à l’époque difficile des grandes guerres de religion en Europe, on avait compris qu’un règlement raisonnable des conditions de vie commune dans cet espace géographique n’était possible que si les deux confessions se respectaient mutuellement en égales et si l’Etat, au-dessus, restait neutre. La neutralité était donc devenue le lien fédérateur de la politique intérieure qui empêcha une rupture entre la partie protestante et la partie catholique de la vieille confédération depuis la guerre de Trente Ans. Ainsi, en 1864, la neutralité de la Suisse comme Etat initiateur représentait un fondement légal qui avait fait ses preuves aussi bien en politique étrangère qu’en politique intérieure. C’est sur cette base que la Croix-Rouge a pu se développer et s’adapter aux nécessités des différentes périodes. Ensuite, il fallut réglementer les secours apportés aux hommes en péril dans les guerres maritimes.

La Conférence sur la Paix de La Haye (1899)

Lors d’une conférence diplomatique, en 1868, le Conseil fédéral a essayé, à la demande des commissions préparatoires, d’élargir l’application des principes de la Convention aux cas de guerre maritime, c’est-à-dire aux navires-hôpitaux. 15 articles s’ajoutant à la première convention ont bien été acceptés mais n’ont jamais été ratifiés par la suite, si bien que ce domaine n’a jamais été réglementé. La conférence suivante, à La Haye, en 1899, a élaboré une Convention concernant la guerre maritime. Mais cela impliquait que la question d’une désignation unifiée – l’emblème – soit réglée également pour les navires-hôpitaux.

L’abandon par la Turquie de l’emblème unique existait à ce moment déjà de facto. Pendant la guerre de 1876 à 1878, la Russie avait annexé de grands territoires à l’est de la Turquie; la Serbie, le Monténégro et la Roumanie ont obtenu la souveraineté; la Bulgarie est devenue une principauté indépendante; l’Angleterre s’est fait attribuer Chypre et la France est entrée en possession de la Tunisie. La question se posait de savoir si un Empire ottoman épuisé, réduit et humilié pourrait être amené à revenir à la croix rouge. La croix orthodoxe russe était devenue pour les Ottomans le symbole religieux du vainqueur.

Les délégués à la Conférence de la Croix-Rouge internationale de 1899 à La Haye se trouvaient donc face à une situation nouvelle. Les délégués de la Turquie, de la Perse et du Siam demandaient que les symboles du croissant rouge, du lion rouge et du soleil rouge (Iran) et le symbole bouddhiste de la flamme puissent tous être utilisés parallèlement à la croix rouge.

La Suisse, Etat dépositaire, a fait savoir par son délégué Edouard Odier que la Conférence n’était pas habilitée à accepter des propositions qui changeraient la Convention de Genève de 1864. Des questions de cette nature ne pouvaient être traitées que par une conférence convoquée en vue de la révision de la Convention de 1864. Ainsi on a simplement pris connaissance des vœux spéciaux islamiques et bouddhistes, d’inspiration religieuse et nationaliste, mais on n’y a pas donné suite. La Turquie, la Perse et le Siam ont par la suite signé et ratifié la Convention de La Haye sans formuler de réserve à propos de l’emblème.

La conférence de 1906

En 1906, une conférence a été convoquée par le Conseil fédéral dans le but de réviser la Convention de 1864 et de l’adapter à d’éventuelles données nouvelles. Le point 12 de l’ordre du jour concernait l’emblème:

«Examiner la question de savoir s’il y a lieu de maintenir comme signe distinctif unique la croix rouge sur fond blanc (article 7 de la Convention) ou s’il convient d’admettre des exceptions pour des Etats non chrétiens, la Turquie, par exemple, qui a remplacé la croix rouge par le croissant rouge.»

Le délégué de l’Angleterre plaida pour la croix rouge comme unique emblème de protection. Il expliqua qu’il fallait rappeler l’origine de l’emblème pour contrer d’éventuelles objections de la délégation turque. Le président de la commission responsable, le délégué de la Russie, se prononça également dans ce sens. Le délégué de la Hollande fit de même: «Il est erroné de supposer que l’emblème a un contenu religieux; il s’agit simplement du renversement des couleurs suisses.»

La Grèce était du même avis; elle posa en outre la question de savoir si un pays qui n’était pas en mesure d’assurer la protection demandée par la Croix-Rouge pouvait rester membre de la Convention de Genève. C’était une allusion à la Turquie qui avait déclaré pendant la guerre contre la Russie ne plus pouvoir faire respecter la croix rouge par ses troupes et ne pouvoir ainsi se conformer à la Convention de Genève. La Russie se voyait donc forcée d’accepter provisoirement le symbole présenté par ce pays, parce que sinon, les unités médicales auraient été sans protection. Cela veut dire en clair que la Turquie a imposé son propre emblème sous la pression d’une guerre. Ceux qui sont au courant de la discussion actuelle à propos de l’emblème et de la situation au Proche-Orient peuvent constater des parallèles embarrassants.

Il vaut la peine de prendre amplement connaissance du débat de 1906, car cela évite de reprendre inlassablement des arguments erronés et fallacieux. Le Japon, par exemple, a déclaré que sa délégation n’attachait aucune signification religieuse au symbole de la croix. La Chine s’est exprimée dans le même sens. Le délégué chinois avait «déjà envoyé à son gouvernement cette interprétation satisfaisante au point de vue historique notamment à son gouvernement et il espérait recevoir des ordres dans ce sens».

Le procès-verbal reproduit ensuite la déclaration du délégué de la Perse:

«Monsieur Momtaz-os-Saltaneh, délégué de Perse, fait la même déclaration, en ajoutant que les difficultés rencontrées par les Etats non chrétiens dans l’application de la croix rouge comme signe distinctif ne peuvent pas être considérées comme provenant de l’idée religieuse de celle-ci, mais découlent d’autres considérations historiques, et que la croix en elle-même est respectée, du moins dans son pays, selon la religion musulmane.»

Le Siam s’est joint à la Perse. Le délégué britannique a ensuite demandé qu’on se mette d’accord une fois pour toutes sur le caractère religieux ou non de cet emblème, sur quoi le président a ouvert le débat. Personne n’a pris la parole. Le président en a conclu qu’il y avait consensus et que personne n’attribuait un sens religieux à cet emblème. Le délégué de la France Louis Renault a proposé comme proposition de la commission au plénum le texte suivant:

«Par hommage pour la Suisse, le signe héraldique de la croix rouge sur fond blanc est admis comme emblème et signe distinctif du service sanitaire des armées ...»

Dans le compte-rendu général de la Commission préparatoire au Plénum, les choses sont claires: La croix rouge est l’inverse de la croix suisse, symbole de neutralité, et sera acceptée en l’honneur du pays fondateur, hôte et Etat dépositaire qui par des traités de droit international est attaché à une solide neutralité. Cet extrait du procès-verbal doit être pris en considération par la génération actuelle qui est en train de relativiser la neutralité. Des connaissances historiques solides sont un meilleur fondement pour se forger une opinion personnelle que les arguments préparées par les conseillers en communication préconisant un troisième «nouvel ordre mondial». Inversement, on peut puiser plus de clairvoyance historique et de sens des responsabilités dans la considération des efforts d’organisation souvent difficiles des Conventions de Genève et de tout le Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et dans l’histoire douloureuse de l’emblème.

Lors de la séance plénière du 28 juin 1906, la question de l’emblème a été soumise au vote et l’article à ce sujet de la Convention de Genève du 6 juillet 1906 a été adopté sans opposition. La Perse a signé sous réserve et n’a pas ratifié la Convention par la suite. La Turquie et l’Egypte y ont adhéré sous réserve.

En résumé, après avoir discuté en détail de la question de l’emblème, la Conférence de 1906 a pris la décision de principe de conserver la croix rouge comme unique symbole de protection. On a gardé le caractère unitaire du symbole et précisé le caractère non-religieux de la croix rouge; elle a été maintenue comme emblème universel du travail humanitaire en cas de guerre en l’honneur de la Suisse, Etat dont la neutralité était solidement inscrite dans le droit international public. Cette origine historique de l’emblème a été précisée dans la nouvelle version de l’article 18.

La Conférence de Genève de 1906 avait deux possibilités de traiter le problème de l’emblème: ou exclure de la Convention les Etats qui l’avaient signée sous réserve (proposition de la Grèce) ou les y garder et tolérer de facto l’affaiblissement du principe unitaire. Ce conflit entre le caractère unitaire du symbole et l’universalité de la Convention – deux objectifs centraux – existe encore aujourd’hui. Les dispositions spéciales de la Convention avaient explicitement un caractère d’exception et n’étaient valables que pour les Etats qui avaient signé sous réserve et ceux qui entretenaient des relations avec eux.

Mais comme la difficulté demeurait et qu’il fallait s’attendre, étant donné les tentatives colonialistes des grandes puissances, à ce que différents Etats cherchent à imposer leur propre emblème, la question n’était pas encore réglée. Il fallait s’attendre à des démarches analogues. La politique impérialiste renforce toujours les interventions spéciales en polarisant et en divisant la communauté des nations en vainqueurs et en vaincus. Des solutions communes supposent autre chose, à savoir le respect de l’autonomie de chacun, le volontariat et la dignité. Ce sont justement ces fondements qui sont attaqués par les guerres.

La Conférence de 1907 et la Première Guerre mondiale

L’année suivante, en 1907, lors de la deuxième Conférence sur la Paix de La Haye, on a renouvelé l’accord sur l’application des principes de la Convention de Genève de 1864 et on l’a adaptée également à la guerre maritime. Une nouvelle fois, l’Empire ottoman affaibli, appuyé par la Perse, demanda que soit reconnu le croissant rouge en tant que symbole protecteur! Curieusement, Istanbul trouva alors – au moment de l’expansion allemande dans les Balkans – le soutien de l’Allemagne. Il proposa à la Turquie de renoncer à une acceptation de jure et de se contenter d’une acceptation de facto. Pendant des sessions entières, il fallut reprendre le bras de fer de la première Conférence.

A nouveau la Suisse, Etat dépositaire, dut signaler que l’emblème n’avait pas de connotation religieuse, qu’il s’agissait du symbole de la neutralité de la Suisse et qu’il avait déjà été adopté en tant qu’emblème unitaire par les Conventions de 1864 et de 1906. La Perse se montra conciliante. La Turquie renonça à une acceptation de jure, mais elle rappela encore une fois lors de la session finale que les représentants des gouvernements réunis à cette conférence avaient accepté le principe de l’acceptation mutuelle du croissant rouge et de la croix rouge en tant que drapeaux distinctifs des navires hôpitaux. Ces deux pays signèrent cette Convention de Genève sous réserve mais ne la ratifièrent pas par la suite.

Ecartelées entre l’unité du signe et l’universalité de la Convention, les Conférences de 1894, de 1906 et de 1907 avaient donné la priorité à l’universalité. L’unicité du symbole de la croix rouge restait la règle générale, valable pour tous les pays signataires. Les emblèmes d’exception du croissant rouge et du lion rouge n’étaient valables que pour les pays auxquels on les avait concédés parce qu’on n’avait pas voulu les exclure du droit humanitaire. En outre, il faut songer que nous nous trouvons déjà au abords de la Première Guerre mondiale et d’une nouvelle répartition du monde et des sphères d’influence. La guerre menée de manière acharnée, qui, selon les premières prévisions en 1914, ne devait durer que quelques semaines, a dégénéré en un carnage de plus de quatre ans qui a fait 7,5 millions de morts. Ceux qui n’ont jamais visité les champs de bataille de Verdun et du Hartmannsweilerkopf devraient lire des livres d’histoire ou la littérature mondiale: «Clérambault» de Romain Rolland, «La Grande Guerre de l’homme blanc» d’Arnold Zweig, «A l’Ouest rien de nouveau», d’Erich Maria Remarque, «Le Sujet» de Heinrich Mann ou «Le Feu» d’Henri Barbusse.

Quiconque envisage les Conférences de Genève de 1906 et de 1907 dans la perspective d’après la Première Guerre mondiale constatera que la Croix-Rouge avait de bonnes raisons de garder tous les pays dans les Conventions de Genève. La Croix-Rouge était la seule organisation internationale dont le but était de soulager les souffrances dues à la guerre. La Société des Nations n’existait pas encore à l’époque. Et après sa fondation dans le cadre du traité de Versailles, la Société des Nations ne visait pas la paix des peuples; il s’agissait d’un instrument politique de coordination des grandes puissances.

L’entre-deux-guerres – la Croix-Rouge ne plaît pas aux grandes puissances

L’entre-deux-guerres fait apparaître une autre particularité des Conventions de Genève qui – compte tenu de la situation mondiale actuelle – doit être considérée de plus près: la Croix-Rouge, ce pilier de l’action humanitaire, mission commune de l’humanité – étroitement lié à la neutralité au plan du droit international public et à l’égalité de traitement de toutes les victimes – n’a jamais plu tout à fait aux grandes puissances impérialistes. Pour contourner les clauses strictes de neutralité et avoir à leur disposition un instrument qui servait leurs intérêts, les Etats victorieux de la Première Guerre mondiale ont fondé à la légère, dans le cadre du traité de Versailles, la «Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge», entreprise superflue, concurrente des Conventions de Genève et des sociétés nationales qu’elles coordonnent.

Il faut cependant reconnaître que les activités principales de cette organisation parallèle au plan national étaient en grande partie inspirées par l’idéalisme. L’organisation de tête visait à unifier les sociétés nationales de la Croix-Rouge également en temps de paix dans leur action humanitaire «for the prevention of disease, the promotion of health and the mitigation of suffering» [«pour la prévention des maladies, la promotion de la santé et le soulagement de la souffrance»].

Puisque les Etats victorieux étaient fermés aux solutions dont tous les hommes – en tant qu’êtres respectés et protégés par leurs semblables – auraient pu profiter et qu’ils étaient animés d’un désir de vengeance à l’égard des vaincus, aucune action véritablement humanitaire n’était garantie. Les délégués des Etats victorieux de 1919 se sont présentés aux négociations de paix à Versailles la poitrine ornée de slogans tels que «Make them pay» (them = les Allemands) ou «Hang the Kaiser». Cette atmosphère de vengeance a marqué le traité de Versailles et cette partialité s’est propagée également aux sociétés nationales de la Croix-Rouge.

Les développements de l’hiver 1918/19 et de Versailles ont alerté la Société suisse de la Croix-Rouge et le Bureau de coordination des Conventions de Genève: la tentative d’exclure les pays vaincus ruinerait le fondement de toute action humanitaire en temps de paix et entraînerait les sociétés nationales de la Croix-Rouge dans les remous de la politique des vainqueurs avec toutes leurs conséquences à long terme. Le Comité de Genève savait très bien ce qui l’attendait, à savoir la prise en charge des prisonniers de guerre et des blessés; toutes ses forces étaient absorbées par ces missions. Mais la réaction rapide des vainqueurs alliés l’a mis au pied du mur.

Le 13 février 1919, le Bureau de coordination des Conventions de Genève a donc invité tous les gouvernements et les sociétés nationales – également celles des Empires centraux vaincus – à participer, dans un délai de 30 jours après la signature du traité de paix, à une conférence internationale et d’y aborder la question de la santé publique et d’autres thèmes «which touch upon humanity and which are not complicated by politics» [«qui concernent l’humanitaire et ne sont pas compliqués par la politique»].

L’action humanitaire et les efforts de reconstruction devraient être neutres et répondre à l’éthique de la vie commune des hommes dans le monde, également en temps de paix. Telle était la position de la Croix-Rouge et de la Suisse en tant qu’Etat dépositaire.

Dans l’Europe dévastée par la guerre, des questions urgentes se posaient: la population survivante d’Europe centrale et de l’Est surtout risquait d’être emportée par la faim et de graves épidémies. Le typhus ne se souciait pas des frontières.

Création d’une organisation concurrente

Le délégué américain, à qui la neutralité de la Croix-Rouge et de la Suisse ne plaisait pas, a, dans sa correspondance avec le Président Wilson, balayé d’un revers de main les réserves du Bureau de coordination. Il a offensé la Croix-Rouge en lui reprochant d’être «very weak and without imagination or courage», ce qui a eu pour conséquence que le Président Wilson, le 27 mars 1919, a donné le feu vert pour la fondation de la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge. Mais seuls les pays admis comme membres à part entière de la Société des Nations pouvaient y adhérer. Elle serait domiciliée au siège de la Société des Nations.

Avec ce critère d’adhésion, les Etats victorieux se sont créé un instrument d’action humanitaire qui dépendait d’eux politiquement. La fondation s’est faite de manière tellement rapide, dans l’esprit du «maintenant ou jamais», qu’on n’a ni examiné ni, par conséquent, fixé par écrit la question de la collaboration avec le Bureau de coordination des Conventions de Genève.

Une étude faite dans la perspective de 1945 montre clairement qu’on aurait dû prendre au sérieux les réserves de la Suisse et du Bureau central: La Seconde Guerre mondiale a enterré sous des tas de décombres, de cendres et de morts les deux instruments, la Société des Nations et la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge qui en dépendait. La guerre fit 55 millions de morts, 35 millions de blessés, 3 millions de disparus, d’innombrables réfugiés et une population qui était à la merci des armées victorieuses. Telle était la tâche qui s’imposait à la Croix-Rouge en 1945. C’est surtout entre 1930 et 1950 (l’Europe centrale souffrit de la faim jusqu’en 1950) que la Croix-Rouge rouge symbolisa pour les membres de tous les peuples un espoir d’humanité. Chacun, jusque dans les endroits les plus reculés du monde, connaissait l’emblème, chacun savait qu’il signifiait «protection».

Ces réflexions nous permettent de mieux évaluer la Conférence de la Croix-Rouge de 1929 et de mieux lui rendre hommage.

La Conférence de 1929 et la voie menant à la Seconde Guerre mondiale

En 1929, le Conseil fédéral convoqua une conférence diplomatique pour réviser la Convention de 1906, c’est-à-dire pour l’adapter aux exigences de l’époque et pour élaborer une Convention relative au traitement des prisonniers de guerre.

Lors de cette conférence, l’emblème fut de nouveau évoqué. La Turquie, la Perse et l’Egypte défendirent fermement leurs idées en se référant aux «faits accomplis». La France, l’Italie, le Japon, les Pays-Bas, l’Australie et la Nouvelle-Zélande se prononcèrent pour l’adoption des trois emblèmes. Le délégué de Grande-Bretagne analysa alors la situation dans un discours qui n’a rien perdu de son actualité et dont on devrait se souvenir au cas où Israël voudrait absolument faire accepter le Bouclier-de-David rouge:

«Sans doute, Messieurs, vous connaissez tous les circonstances dans lesquelles l’emblème de la croix rouge a été adopté comme signe distinctif des services sanitaires: on l’avait choisi comme hommage à la Suisse, berceau de l’œuvre humanitaire de la Croix-Rouge, et nullement comme emblème religieux quel qu’il fût. D’après moi, il serait très désirable que cet emblème fût adopté d’une manière générale par tous les pays du monde. Cependant, après tous les avis qui ont été exprimés ici par les délégués, il est évident que dans les pays mahométans règne l’idée qu’une certaine signification religieuse s’attache à cet emblème. Dans ces conditions, c’est une question que chaque pays est en droit d’apprécier lui-même. La délégation de la Grande-Bretagne apprécie toutes les opinions qui ont été émises à ce sujet, mais je tiens à faire remarquer que, si l’on admet plusieurs emblèmes différents, on s’expose à un certain danger de confusion. Si l’on attache à ce signe une signification religieuse, il peut arriver par exemple que des pays qui avaient jusqu’ici adopté la croix rouge disent: Ce n’est pas notre emblème religieux, nous entendons changer cela et lui en substituer un autre. Il me semble donc qu’au point de vue pratique, il y aurait là de sérieux inconvénients.»

Le Bureau n’eut plus qu’à s’incliner devant la quasi-unanimité des Etats; il le fit de bonne grâce, par l’intervention de Paul des Gouttes, secrétaire général. Ses paroles restent valables.

«Tout en m’inclinant …»

«Il sera peut-être permis à celui qu’on a appelé le vétéran de 1906 d’adresser un mot de remerciement à ceux qui ont bien voulu rompre une lance en faveur de l’unité du signe. Cela avait été, évidemment, en 1906, un beau principe, une grande idée: l’unité d’inspiration manifestée par l’adoption d’un signe unique et général de neutralité. Et l’on avait fait ressortir aussi que cette croix rouge sur fond blanc n’avait aucune espèce de signification religieuse. Je sais bien qu’on a beau proclamer dans une conférence, du haut d’une tribune, qu’un emblème n’a pas de signification religieuse, si la population d’un pays y attache, elle, une telle signification, il est impossible d’aller contre.

Pourtant je reconnais et je m’empresse de proclamer que la situation n’est plus entière. En 1907 déjà, à la Conférence de La Haye, on a admis des réserves et je conviens que le Comité international de la Croix-Rouge a été heureux de reconnaître les sociétés qui avaient fait du croissant rouge leur emblème, en raison de leur activité nettement humanitaire et exclusivement charitable.

Tout en m’inclinant, je crois cependant devoir insister dans le sens des orateurs précédents pour que la brèche à l’unité du signe, qui est nécessaire, qui est déjà admise, qui répond au sentiment général de gratitude, soit aussi limitée que possible et que les dérogations demeurent vraiment exceptionnelles. Il est indispensable qu’il reste quelque chose de cette unité du signe, afin qu’il soit bien manifesté que ce que l’on entend par là, c’est un signe de neutralité, c’est-à-dire de respect aux blessés. Cherchons une formule qui assure, ce que nous désirons tous, le maximum de sécurité, de protection, de secours aux blessés et aux malades, mais efforçons-nous de conserver dans toute la mesure du possible l’unité du signe de la croix rouge.» (Le secrétaire général de la Conférence, Paul des Gouttes, Actes 1929, p. 251 [Les italiques sont de l’auteur]).

On aboutit ainsi à l’article 19 de la Convention de Genève du 27 juillet 1929:

«Par hommage pour la Suisse, le signe héraldique de la croix rouge sur fond blanc, formé par interversion des couleurs fédérales, est maintenu comme emblème et signe distinctif du service sanitaire des armées. Toutefois, pour les pays qui emploient déjà, à la place de la croix rouge, le croissant rouge ou le lion et le soleil rouges sur fond blanc comme signes distinctifs, ces emblèmes sont également admis dans le sens de la présente Convention.»

La croix rouge devenait ainsi la règle générale et pour les pays qui avaient utilisé jusque-là un des deux autres emblèmes, cet usage était autorisé à titre exceptionnel.

«L’unité du signe paraissait à bon droit essentielle. La Croix-Rouge était une grande famille internationale pour l’atténuation des souffrances de la guerre; un signe unique devait la distinguer aux yeux de tous. Les législateurs de 1864 et de 1906 y attachaient un grand prix, et les deux Conférences consacrèrent délibérément cette unité.»

Dès 1931, deux ans plus tard, la Société du Bouclier-de-David-Rouge s’adressa au Bureau de coordination des Conventions de Genève pour demander sa reconnaissance par la Croix-Rouge. Néanmoins, comme cette société n’avait pas été fondée sur le territoire d’un Etat indépendant (il n’existait pas encore à l’époque d’Etat juif en Palestine), le Bureau de Genève n’accéda pas à cette demande.

A peine eut-on surmonté les pires destructions et les tragédies humaines de la Première Guerre mondiale que la Croix-Rouge eut affaire aux guerres suivantes. Après Versailles, les puissances victorieuses n’eurent pas le temps de discuter des conditions d’une coexistence pacifique de tous les peuples. A part le traité de Versailles, l’expansion coloniale, la mainmise sur les ressources pétrolières et la protection des voies de transport les plus directes furent la cause de nouvelles guerres.

Tentative de revenir à un emblème unitaire

La crise économique mondiale de 1929/30 et ses conséquences, ainsi que la dictature russe en train de s’installer, et l’axe fasciste Allemagne – Italie assombrirent les années 30. En 1935, l’Afghanistan demanda au Bureau de coordination des Conventions de Genève une nouvelle exception et la reconnaissance d’un quatrième emblème pour son pays: l’arc rouge. Les autres foyers de guerre firent craindre un accroissement des demandes d’emblème. Entre 1932 et 1935, la Bolivie mena contre le Paraguay la guerre du Chaco dont le contexte était la mainmise des compagnies pétrolières américaines et britanniques sur les gisements de pétrole sud-américains. La guerre italienne en Ethiopie et la guerre civile espagnole laissèrent également leurs cicatrices.

En octobre 1937, le Bureau de coordination convoqua à Genève une Conférence d’experts qui devait élaborer certaines adaptations aux nécessités de l’époque. Il saisit cette occasion pour proposer le retour à l’unité du signe par la suppression pure et simple du second alinéa de l’article 19 de la Convention de 1929. Néanmoins, les sociétés nationales de Turquie, de Perse et d’Egypte n’ayant pas répondu à l’invitation, il ne fut pas possible d’élaborer des recommandations.

La Conférence prit néanmoins la position suivante au sujet de l’article 19 alinéa 2:

«La Commission a été unanime à regretter que l’unité du signe ait été rompue et à estimer qu’il serait très souhaitable d’y revenir. La croix rouge est en effet un signe international, exempt de signification nationale ou confessionnelle, auquel il est illogique de vouloir substituer des symboles particuliers. Il en résulte de plus un danger de confusion avec les drapeaux nationaux, surtout pour les Etats dont l’emblème national est un symbole rouge sur fond blanc, danger qui risque de s’accroître si d’autres pays, se prévalant des précédents, demandent à pouvoir bénéficier d’une faveur analogue.

Cependant la Commission n’a pas décidé de modifier sur ce point le texte de la Convention. Elle a estimé que cette question devait être envisagée avant tout avec les intéressés, à savoir les pays utilisant le croissant rouge ou le lion et le soleil rouges, et qui n’étaient pas représentés au sein de la Commission.

Elle a émis le vœu qu’en tout cas le texte de la Convention ne soit pas modifié dans un sens qui permettrait d’autres exceptions à l’unité du signe que celles qui sont prévues actuellement à l’article 19.»

Ce projet fut ensuite approuvé par la XVIe Conférence internationale de la Croix-Rouge en 1938 et transmis au CICR et au Conseil fédéral en vue de la convocation d’une nouvelle Conférence diplomatique qui aurait dû parvenir également à un accord sur l’application de la Convention de Genève pour la protection de la population civile. Mais la Conférence diplomatique ne put se réunir en raison du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Les choses en restèrent donc là.

1939–1945: L’«ordre mondial» de 1919 réduit en cendres et sous des montagnes de cadavres – le monde sous choc

Pendant la guerre, on aurait justement eu besoin de cet instrument pour protéger la population. Formellement il existait bien une International Relief Union (IRU) au sein de la Ligue des sociétés de la Croix-Rouge, l’organisation concurrente soutenue par Wilson, mais ce n’était guère plus qu’une plaque sur la porte d’une salle poussiéreuse de la Ligue. Même si elle avait eu la capacité d’agir, l’IRU n’aurait pas pu faire grand-chose. Ainsi, la société anglaise de la Croix-Rouge aurait dû collecter des secours humanitaires anglais destinés à la population civile de la Pologne occupée pour les remettre ensuite à la Croix-Rouge allemande en lui demandant de les remettre à la société de la Croix-Rouge de la Pologne occupée par l’Allemagne: c’était impossible. Le Comte Bonabes de Rougé, secrétaire général de la Ligue, dut reconnaître que dans ces circonstances il n’y avait pas d’autre solution que d’accepter la supériorité de la neutralité de la Suisse et des Conventions de Genève et de son Bureau de coordination dont le travail est basé sur cette neutralité.

«De Rougé had to face the inescapable logic that the only answer lay in Swiss neutrality – and the ICRC. On the initiative of the ICRC, the two national Red Cross institutions agreed, in November 1940, to constitute a Joint Relief Commission. The mandate was to ’render service to the National Societies without encroaching on their independence, and to act in order to avoid friction with the belligerent states’. In practice, this meant that the rapidly growing network of ICRC delegates would be largely responsible for supervising the transfer of supplies to recipients, and negotiating on the ground with the occupation authorities and the local National Society.»

La Ligue resta en contact avec les donateurs et les sponsors, acheta ce que ces derniers voulaient et remit ensuite les marchandises au Bureau de coordination pour qu’il les transporte et les distribue. La Ligue dut se contenter de ce rôle secondaire et elle le fit pour la bonne cause. Une collaboration fructueuse se développa ainsi pendant toute la durée de la guerre et se poursuivit encore un certain temps une fois la paix retrouvée.

Il ne s’agit pas ici de traiter les antécédents et le déroulement de cette guerre ni, malheureusement, de rendre hommage au grand mouvement humanitaire qui se manifesta dans toutes les régions du monde. Mais il y a une chose à faire remarquer à la génération actuelle: ce qui avait commencé par une «drôle de guerre» et était devenu plus tard une offensive contre la Russie communiste provoqua une conflagration universelle et prit des formes que personne – ni les hommes d’Etat ni les militaires ni les magnats de l’armement – n’avait imaginées. Le point final fut l’horreur suscitée par les deux bombes atomiques que les Américains larguèrent sur Hiroshima et Nagasaki les 6 et 9 août 1945.

Le bilan de la guerre ne permettait plus les attitudes de vainqueurs qu’on avait connues à Versailles: le bilan était terrible: 55 millions de morts, 35 millions de blessés, 60 millions de réfugiés et une population civile partout sous-alimentée et malade. L’armée rouge garda l’Europe de l’Est d’une poigne ferme et organisa le blocus de Berlin. L’OTAN et le pacte de Varsovie se constituèrent en vue d’autres guerres; à partir de 1949, la Russie eut également la bombe atomique et en Chine la guerre civile se déchaîna. Au Proche-Orient, la guerre de Palestine faisait rage et en 1950 commença la guerre de Corée.

Les Sociétés nationales de la Croix-Rouge et la Ligue étaient tiraillées entre les directives des généraux et les besoins de la population civile et avaient de la peine à agir. Les survivants et tous ceux qui travaillaient pour la Croix-Rouge étaient confrontés à une tâche presque impossible à maîtriser.

Les conférences de 1946 et 1948

Cette fois-ci, le Bureau de coordination de la Croix-Rouge ne laissa pas les puissances victorieuses agir à leur guise. Les responsables firent preuve de clairvoyance et de courage malgré l’immense travail accompli pendant la guerre. Le 15 février 1945, encore pendant la guerre, le Comité international fit parvenir à tous les gouvernements un mémorandum dans lequel il annonçait la révision des Conventions de Genève et de La Haye et la préparation d’une nouvelle Convention relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre. Le Bureau demanda aux gouvernements et aux Sociétés nationales de l’aide pour la recherche des documents nécessaires.

Dans l’invitation à la conférence préparatoire de juin 1946, le Bureau de Genève rappela également le point de vue de 1937: revenir à l’unité de l’emblème. En tant que déléguée du Croissant-Rouge, l’Egypte s’opposa vigoureusement à cette proposition. Etant donné la guerre de Palestine et juste avant la fondation de l’Etat d’Israël, il fallut remettre la question à plus tard. La même situation constitua le cadre de la Conférence des experts d’avril 1947 qui devait examiner la Convention relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre.

A la Conférence internationale de la Croix-Rouge de Stockholm, en août 1948, on parvint au moins à obtenir que l’Iran abandonne le lion rouge et accepte le croissant rouge. Dans le projet de Convention pour l’amélioration du sort des blessés, des malades et des naufragés, l’article 31 reprend la formule de l’article 19 de 1929. Mais la conférence ajouta au deuxième alinéa la remarque suivante:

«La Conférence a décidé de ne pas supprimer pour l’instant cet alinéa, mais elle exprime le vœu que les Gouvernements et les Sociétés nationales intéressés s’efforcent de revenir le plus tôt possible à l’unité du signe de la croix rouge.»

Cette conférence de Stockholm était présidée par le comte Folke Bernadotte qui était également président de la Croix-Rouge suédoise et «League Governor and Member of the Executive Committee». Le comte Bernadotte mérite qu’on rappelle ceci: Pendant la guerre, il libéra des détenus de camps de concentration allemands grâce à une action audacieuse. Sachant ce qui se passait dans ces camps, il réussit à obtenir un entretien personnel avec Heinrich Himmler en avril 1945, puis il se procura toute une «armada» d’autocars peints en blanc et traversa les lignes de front pour aller libérer des condamnés à mort norvégiens et suédois – et également des détenus d’autres nationalités. L’un d’eux était Björn Egge, qui devint plus tard président de la Croix-Rouge norvégienne. Bernadotte et ses assistants risquèrent leur vie. L’action ne fut pas sans poser de problèmes à la Croix-Rouge, mais elle réussit.

A la Conférence de Stockholm, il plaida avec la plus grande fermeté pour une protection internationale des réfugiés: «The choice is between saving the lives of many thousands of people now or permitting them to die.» A la suite de cette conférence, à la demande des Nations unies, il se rendit en Palestine pour tenter une médiation absolument nécessaire dans cette guerre entre Juifs et Palestiniens: environ 800000 Arabes palestiniens avaient été forcés par des groupes terroristes juifs de quitter leurs maisons et leurs régions. Il fut tué par un de ces groupes – probablement le groupe «Stern» – peu de temps après son arrivée.

La conférence de 1949: «Ne pas créer de nouveau précédent quant à l’emblème»

Les travaux préparatoires de Stockholm servirent de base à la grande Conférence diplomatique qui eut lieu à Genève du 21 avril au 12 août 1949 à l’invitation du Conseil fédéral. Elle devait élaborer des conventions internationales sur la protection des victimes de guerre. On aimerait penser que l’état du monde, en 1949, rendait caduque la question de l’emblème: une Europe dévastée, une population qui souffrit de la faim jusqu’en 1950, des millions de réfugiés dans les goulags soviétiques, le Japon avec 280000 morts, plus de 100000 blessés et d’innombrables personnes marquées pour toujours par l’irradiation, une Palestine comptant 800 000 réfugiés que l’on pouvait juste maintenir «above starvation line» avec 1300 calories par jour pendant des mois. Une réflexion sur ce qui définit la nature de l’homme en général sur cette planète s’imposait et elle eut lieu. Elle trouva son expression dans la Charte des Nations unies qui se constituaient.

Mais au moment où l’Europe était encore sous le choc de la guerre, où des centaines de milliers d’enfants avaient été envoyés dans les pays voisins pour se retaper et manger à leur faim, où les familles pensaient à leurs morts et où tout le monde était au courant de la détresse des soldats prisonniers en Russie, le Bureau se vit confronté à nouveau au vain débat sur l’emblème dont le but était de protéger – sur terre et sur mer – ceux qui étaient en péril. Le comité qui se consacrait à la question disposait de trois propositions:

•          le désir de la conférence de Stockholm de revenir au symbole de la croix rouge pour tous,

•          une demande visant à faire accepter le Bouclier-de-David rouge comme quatrième emblème et

•          une proposition néerlandaise de remplacer tous les symboles utilisés jusque là par un nouvel emblème unique.

L’expert de la Croix-Rouge CICR Jean Pictet et le délégué suisse se sont opposés catégoriquement à la proposition néerlandaise et ont établi dans un abrégé de l’histoire de l’emblème les fondements d’une unification. La proposition néerlandaise a été rejetée.

Après l’holocauste, mais déjà en pleine guerre de Palestine, au moment de la fondation de l’Etat d’Israël, la discussion sur la deuxième proposition s’est avérée plus difficile: Le 3 août 1948, Israël avait adhéré sans réserve à la Convention de 1929. Les services sanitaires militaires et la société nationale ont continué d’utiliser le Bouclier-de-David rouge. Le délégué israélien s’est référé aux événements du Troisième Reich et au fait que le Bouclier-de-David rouge était un symbole religieux très ancien. Mais le recours à cet argument historique-nationaliste aurait justement eu pour conséquence une multiplicité d’emblèmes symboles: chaque peuple a les symboles de son histoire et de ses mythes. Ainsi la fonction protectrice aurait été supprimée: Seul un emblème simple, reconnaissable de loin, ce qui était indispensable pour les bateaux en détresse, pouvait sauver des vie humaines.

La demande israélienne de modification a été rejetée par la première Commission par 21 voix contre 10 et 8 abstentions. L’Inde a soulevé à nouveau la question lors de la 32e séance de la Commission, appuyée par Birmanie, qui venait d’adhérer. Mais cette tentative a également été repoussée. Le contenu du rapport de la Commission adressé à la séance plénière contenait le paragraphe suivant:

«C’est pourquoi, et dans le seul but de ne pas créer de nouveaux obstacles à cette unité du signe, la Commission s’est refusée à admettre de nouveaux symboles – en l’occurrence le bouclier de David, demandé par l’Etat d’Israël. Elle reconnaît que ce signe, vieux de plusieurs millénaires, est utilisé dans un but de protection depuis 20 ans et qu’il est connu et respecté dans les régions où il est utilisé. Mais la Commission n’a pas cru pouvoir s’incliner devant le fait accompli, de peur de créer un nouveau précédent, et de rendre plus difficile encore l’unification à laquelle elle aspire.»

L’assemblée plénière devait se prononcer sur l’amendement israélien, de même que sur une demande de la Birmanie de reprendre la résolution indienne et, si on ne donnait pas suite, d’admettre tous les symboles rouges comme signes de protection, ce qui revenait à introduire une multitude de symboles. Enfin, elle devait discuter le projet de résolution indien qui, pour l’essentiel, reprenait la proposition néerlandaise et plaidait pour l’introduction d’un emblème géométrique nouveau et simple.

Manœuvre de diversion au lieu de prophylaxie de conflits

C’est ainsi que commença le chapitre «cubiste» de l’histoire de la Croix-Rouge, qui apparaît aujourd’hui comme une vaste manœuvre de diversion: au lieu d’analyser les causes des atrocités des deux dernières guerres pour en tirer une prophylaxie de la guerre et de la violence, des forces positives ont été détournées vers la discussion – d’intérêt secondaire – sur les emblèmes. La tentative de minimiser l’importance de cette contribution humanitaire de la Suisse en ranimant le débat sur l’emblème, devenu insupportable, n’a toujours pas cessé.

Pour notre génération, il est important de savoir qu’en 1949, le Mahatma Gandhi et Muhammed Ali Jinnah, chef de l’Etat du Pakistan, tous les deux chefs de grandes communautés sans liens avec le christianisme, se sont déclarés, chacun de son côté, en faveur de la croix rouge comme symbole humanitaire universel.

A l’ouverture du débat, lors de l’assemblée plénière de 1949, le président du CICR, M. Ruegger a déclaré:

«Le Comité international de la Croix-Rouge doit mettre les Gouvernements représentés à cette Conférence en garde contre la réalisation de projets qui, tôt ou tard, risqueraient, par voie d’acheminement inévitable, de multiplier les signes de protection et, par là même, de diminuer la valeur qui s’y attache. L’emblème protecteur ne peut jouer son rôle de manière parfaitement efficace que s’il est universellement connu, que s’il est le signe, immédiatement et universellement reconnaissable pour chacun, de la protection accordée aux victimes de la guerre. Toute atteinte portée à ce principe d’universalité ne peut qu’affaiblir la valeur du signe et accroître, par conséquent, les risques pour ceux qu’il doit au contraire sauvegarder.

Notre attitude est celle du respect le plus entier envers tous les emblèmes nationaux. Mais ce qui doit être évité à tout prix, c’est la confusion possible entre ces emblèmes et le signe neutre de l’entraide fraternelle en temps de guerre. Sous le signe de la croix rouge, c’est l’homme seul, le prisonnier, le blessé, le réfugié, sans distinction aucune d’origine, qui est pris en considération. L’adoption, par la présente Conférence, de nouveaux signes, préparera la voie à d’autres exceptions dans l’avenir. Or, l’affaiblissement progressif du signe de l’aide aux victimes de la guerre serait un véritable désastre, puisque l’enjeu est ici la protection des vies humaines. C’est en vertu de ce principe que le Comité international de la Croix-Rouge doit non seulement déconseiller tout accroissement des signes de protection, mais même souligner les avantages – si un retour sur le passé pouvait être envisagé – d’un signe unique de la croix rouge. […]

Tout homme aujourd’hui, quelles que soient ses conceptions, quelles que soient ses convictions religieuses, peut reconnaître dans la croix rouge le symbole de la protection neutre des victimes de la guerre, de l’assistance fraternelle, de l’entraide internationale. Une mystique s’y est attachée, d’innombrables vies se sont sacrifiées au service de l’idée qu’elle représente.

La Croix-Rouge est portée par des forces spirituelles immenses, par des légions invisibles. Que le monde incertain d’aujourd’hui n’extirpe pas, n’affaiblisse pas un des rares signes, un des rares mots, peut-être le seul signe et le seul mot qui l’unissent encore autour du même idéal.»

Ensuite, il y eut un autre débat, long et difficile, qui n’apporta rien de bien nouveau. Il revint, comme c’était souvent le cas, au délégué de la Suisse de recentrer l’attention sur le sujet de l’efficacité de la protection:

«Le signe le meilleur sera celui qui a la valeur protectrice la plus grande. Est-il dans l’intérêt des personnes que nous voulons mettre, dans la mesure du possible, à l’abri de la tourmente, est-il dans l’intérêt des blessés, des prisonniers, des internés, qu’on abandonne l’emblème de la croix rouge ou qu’on l’affaiblisse en lui enlevant, toujours davantage, son caractère de signe unique et universel? Voilà comment la question se pose à nos yeux! Nous ne croyons pas qu’il soit possible d’y répondre affirmativement.

Le signe de la croix rouge a pour lui la tradition: quatre-vingts ans au cours desquels se placent les deux guerres les plus étendues et les plus cruelles de l’histoire. Il est connu de centaines de millions d’hommes, de femmes, d’enfants; il est pour eux la voix claire et éloquente de la charité reprenant ses droits lorsque règne la force; il est pour beaucoup d’entre eux le souvenir d’une des rares lumières qui ait percé les ténèbres d’années terribles. Il constitue dès lors pour l’humanité un patrimoine d’autant plus inestimable qu’il se compose de valeurs spirituelles. Il ne serait guère aisé de trouver, pour remplacer la croix rouge, un signe à la fois simple et dépourvu de toute signification religieuse, nationale ou autre.»

Finalement l’article 19 de 1929 fut repris en tant qu’article 38 dans la Ie Convention de 1949. Israël revint en arrière et s’abstint lors du vote final, mais signala au moment de signer que les services sanitaires de ses forces armées utiliseraient à l’avenir le Bouclier-de-David rouge: Ce que la Turquie avait fait des décennies auparavant se renouvelait.

Nouveau symbole – d’où vient l’idée farfelue de 1948?

La proposition de 1948/49 de remplacer la croix rouge par un nouvel emblème «cubiste» était aussi bizarre que la proposition d’aujourd’hui. Comme elle manquait de logique, elle nécessite une clarification. En 1948, c’étaient les Pays-Bas, l’Inde et la Birmanie, petit pays, qui firent la proposition. A l’époque comme aujourd’hui, elle aurait causé un tort immense aux Conventions de Genève et à tout le Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge en oubliant 80 années de contribution humanitaire considérable et la connaissance du fameux emblème. Cette proposition aurait privé de ce modeste symbole d’espoir l’humanité vivant dans un monde en ruines, détruit et blessé et menacé d’autres guerres, un monde où aurait pu facilement éclater une troisième guerre mondiale. Surtout à cause de la Seconde Guerre mondiale chacun, jusque dans les endroits les plus reculés, connaissait ce symbole de neutralité, d’aide dans la détresse et de protection.

Quelles sont les vraies raisons pour lesquelles on voulait – et on veut encore – priver les hommes de ce modeste symbole? Pourquoi ne veut-on pas le laisser à la Suisse, son pays d’origine?

Les Pays-Bas n’avaient aucun intérêt national ou religieux à préconiser un nouvel emblème sans contenu symbolique. Le cas de l’Inde est encore plus étrange: en tant qu’autorité morale et chef spirituel, le Mahatma Gandhi s’était prononcé en faveur de la reconnaissance de l’emblème de la croix rouge. Qui donc poussait au changement? Il aurait été facile d’engager la Birmanie, petit nouveau de la Société des Nations, à une participation constructive. Alors d’où venait cette idée cubiste farfelue?

En 1919, les Alliés créèrent à toute vitesse la concurrente de la Croix-Rouge et de son Bureau de coordination, la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge. C’était un instrument politique de contrôle humanitaire et donc un élément du «nouvel ordre mondial» de ce temps-là. Elle avait aussi pour mission d’organiser un système de santé mondial au service des Alliés. Dans ce domaine, elle a sans doute effectué un important travail. Après la Seconde Guerre mondiale, la plupart de ses tâches furent assumées par l’OMS.

Malgré les mérites de la Ligue, il faut constater que l’obligation de neutralité, les secours apportés à tous les hommes indépendamment de leur nationalité, de leur religion ou de leur race était si gênants pour les Alliés, les nations victorieuses de 1918, qu’il leur fallut mettre sur pied un instrument à eux qu’ils puissent utiliser politiquement. J.P. Morgan-Rockefeller et consorts bricolèrent leur propre ordre mondial. L’objectif premier n’était pas l’humanité pour tout le monde, mais des instruments de contrôle politique, aussi bien dans le domaine humanitaire que dans le domaine sanitaire. Nous savons maintenant que l’ordre mondial d’alors a mené vingt ans plus tard au désastre de la Seconde Guerre mondiale.

Celle-ci n’a pas affaibli considérablement les forces de la haute finance qui restent en retrait. Cependant la guerre avait rendu très évidents certains défauts de construction de ce premier ordre mondial. La Société des Nations et la Ligue étaient devenues inappropriées et il fallait les remplacer.

Cette défaite humanitaire fut difficile à reconnaître pour la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge. L’exemple de l’impossibilité pour les Anglais d’apporter des secours à la Pologne occupée par les Allemands fit l’effet d’une douche froide. La Société des Nations devait être remplacée par un instrument destiné à tous les peuples et plus démocratique au point de vue du droit international public. L’OMS se chargea de la promotion et de la planification de la santé. Et pour l’aide humanitaire, il ne restait «plus que» les Conventions de Genève et son Comité. Même les Américains durent, contre leur gré, admettre qu’on ne pouvait rien faire sans la neutralité de la Suisse. Nul ne pouvait ignorer le fait que la Suisse, Etat dépositaire, faisait preuve d’efficacité, de stabilité et de persistance dans l’application neutre des Conventions. Le Protocole, dont la mission était de porter secours à tous les hommes – indépendamment de leur nationalité, de leur religion ou de leur appartenance à telle ou telle partie belligérante, ne se laissa pas utiliser politiquement de manière unilatérale.

Les Conférences de 1974 à 1977

A l’époque de la guerre froide et de la décolonisation, beaucoup de questions typiques de ces temps-là se posèrent. De nouvelles armes durent être examinées quant à leurs conséquences humanitaires et la protection des journalistes fut réglée. La reconnaissance des nouvelles Sociétés de la Croix-Rouge apporta au Mouvement de la Croix-Rouge les blessures de la colonisation. Pour d’anciennes colonies comme Ceylan (Sri Lanka), la croix rouge était un symbole du colonialisme. C’est pourquoi ces pays préférèrent d’abord utiliser leurs propres symboles. Mais quelques années plus tard, ils acceptèrent tous l’emblème commun.

D’où vient le débat actuel sur l’emblème?

Si, dans les années 70, on pouvait si bien réussir à convaincre tous les pays qui se sont joints à l’organisation, pourquoi céder alors à cause d’un seul pays? En 1949, les Pays-Bas, l’Inde et la Birmanie avaient-il été chargés d’éliminer la croix rouge, symbole auquel tout le monde était sentimentalement attaché et de faire de la Croix-Rouge une institution de nature purement technique dont on pourrait se servir à des fins manipulatrices?

Examinons de plus près l’histoire et le développement économique pour comprendre la discussion actuelle.

Il existe de nos jours, à l’aube d’un nouvel impérialisme que Zbigniew Brzezinski a annoncé sans détours dans son livre «Le grand échiquier», des parallèles qui réclament notre attention. On commence à apercevoir les contours d’un troisième «nouvel ordre mondial» qui est en train de se réaliser au moyen de la machinerie militaire hyperdéveloppée des pays les plus puissants et les armes de destruction massive. Les bombes à fragmentation et les BLU-82 – qui détruisent tout sur de vastes étendues – utilisées actuellement en Afghanistan ont essentiellement touché la population civile. Il s’agit là d’une évidente violation de la IVe Convention de Genève que les USA et la Grande-Bretagne ont également signée. Ce troisième «ordre mondial», avec sa mainmise sur le pétrole et les autres matières premières mondiales, porte en lui les germes de futures guerres. La combinaison d’un capitalisme échappant à tout contrôle national et social et d’une Internationale socialiste qui marche dans le sillage de Trotski et de Gramsci, que les intellectuels présentent aujourd’hui comme une «troisième voie», aura des effets dévastateurs. On prépare une société faite de 20% de riches et de superriches et de 80% de pauvres, piétaille administrée, et on la met en œuvre par la force des armes.

Nul ne parle plus d’intérêt général des peuples du monde. On abandonne les droits fondamentaux dont devraient jouir tous les hommes, sans distinction de nationalité, de religion ou de race au profit d’un chantier artificiel de prétendus droits de l’homme où l’individu n’a plus d’existence qu’en tant que citoyen membre d’associations. Les puissances belligérantes imposent dans leur propre pays une nouvelle forme d’Etat policier. J.-P. Morgan-Rockefeller et consorts ont presque atteint leur objectif: la liberté et la richesse pour quelques-uns et pour tous les autres un système rappelant celui de la république des soviets où le peuple est privé de tous les droits fondamentaux. Et entre-deux, il y a la Croix-Rouge, étroitement liée à la neutralité, qui vient au secours de tous ceux qui sont dans la détresse, véritable roc humanitaire qui ne doit pas disparaître.

Du 24 mars au 9 juin 1999, pendant la guerre du Kosovo, il y eut un vaste débat dans des magazines politiques américains au sujet des organisations humanitaires européennes. On les jugeait inefficaces, peu structurées, politiquement incontrôlables, donc perimées. Il valait mieux que l’aide humanitaire soit le fait d’Etat riches et sachant s’imposer. Ils pourraient apporter leurs secours efficaces et rapides à tous ceux qui sont du bon côté, celui des vainqueurs et de leurs vassaux. Et c’est exactement ce qui s’est passé sous nos yeux. Tandis que, à force de bombardements, le premier des deux Etats a été renvoyé cinquante ans en arrière, le second s’est vu attribuer du jour au lendemain une véritable ville pour réfugiés, des gros-porteurs ayant apporté tous les engins nécessaires, dont des grues et des bulldozers. Bien entendu, tout cela était destiné à une seule des parties. L’autre ne comptait pas. A l’époque, la Croix-Rouge est venue en aide à cette dernière, ce qui a été mal vu. Le geste humanitaire serait-il de nouveau au service de l’agresseur, des pays victorieux comme ce fut le cas à Versailles?

On dit que c’est l’organisation américaine Care qui remplirait le rôle qui était autrefois celui de la Ligue. Dans ce cas, il faudrait plus de cent ans pour qu’elle soit reconnue dans le monde entier. La présidente de la Croix-Rouge américaine de 1999 à 2001, Bernadine Healy, le savait. Tente-t-on, en secret, de réactiver le concept de la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge dans les années 20 et 30, c’est-à-dire de se servir des organisations existantes comme d’un instrument de contrôle politique pour définir les activités de tout le Mouvement de la Croix-Rouge? Veut-on mettre sa structure, son expérience et sa tradition au service des Etats-Unis? L’OTAN voudrait-elle se voir attribuer une aide unilatérale? En vertu de sa nouvelle doctrine, elle s’arroge le droit de mener dans le monde entier des guerres qu’elle présente sous l’euphémisme d’«interventions humanitaires» même lorsqu’il s’agit de s’emparer de gisements de pétrole, de matières premières ou de voies de transport. Veut-elle avoir à son côté, celui du vainqueur, le dispositif humanitaire de la Fédération des Sociétés de la Croix-Rouge et l’actuel CICR?

La «communauté de valeurs» d’aujourd’hui aime bien se parer de l’étiquette humanitaire. Zbigniew Brzezinski, conseiller de l’ancien président américain Carter et géostratège agressif, est en revanche plus honnête en présentant ouvertement les bases d’un troisième «nouvel ordre mondial». Son projet ressemble fort à ceux, plus anciens, de la haute finance et des familles riches des deux côtés de l’Atlantique, mais cette fois-ci, il est question du monde entier. Ce nouvel ordre mondial, comme le premier, celui de 1919, débouchera inévitablement sur des guerres avec un vainqueur et un vaincu. L’actuelle guerre de Palestine en sera un exemple, l’Afghanistan également, et bientôt la Somalie et l’Irak. D’après «USA Today» du 19/11/01, l’Amérique a déjà dans le collimateur, outre l’Irak et le Pakistan, la Libye, la Syrie, le Soudan, la Somalie et l’Amérique du Sud.

S’agit-il uniquement de la reconnaissance du Bouclier-de-David rouge ou de plus?

Le 1er septembre 1999, Bernadine Healy, médecin et membre de la communauté juive, est devenue présidente et «Chief Executive Officer» de la Croix-Rouge américaine. Elle a une riche biographie, plus en tant que spécialiste en politique de la santé que comme médecin. Elle a été directrice des «National Institutes of Health» sous le gouvernement de George Bush père. Le 26 octobre 1999, elle a nommé l’ancien ministre des affaires étrangères Lawrence Eagleburger ambassadeur extraordinaire international de la Croix-Rouge américaine. En tant que représentant mondial de la Croix-Rouge américaine, il doit promouvoir les principes fondamentaux du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Le docteur Healy a créé ce poste afin de développer la direction, l’administration et l’aide humanitaire (leadership, stewardship and humanitarian commitment). Elle a déclaré lors de la nomination d’Eagleburger:

«As the American Red Cross greatly expands its contributions to the international humanitarian community, we must engage seasoned leadership and expertise on an global scale. Eagleburger’s strategic advice will be critical as we increase our voice on policy issues and our involvement in relief and development operations worldwide.»

Retenons surtout que la Croix-Rouge américaine veut s’exprimer sur des questions politiques (policy issues) alors que jusqu’ici, le Bureau de Genève et toutes les Sociétés nationales de la Croix-Rouge ont toujours été discrètes et neutres dans ce domaine. Les Américains renoncent à ce principe. Et comme Eagleburger a été nommé pour une durée indéterminée, il contribuera à «identifier» des occasions d’agir au plan international et à déterminer des stratégies pour la Croix-Rouge américaine. Lors de sa nomination, Eagleburger a déclaré:

«The American Red Cross has a great deal to offer the world community as demonstrated in our response to Hurricare Mitch and to the humanitarian crisis in Kosovo. I am eager to help and strengthen that role.»

Au bout de quelques mois, le 11 février 2000, Mme Healy, c’est-à-dire la Croix-Rouge américaine, lance un appel à la reconnaissance de la société israélienne du Bouclier-de-David-Rouge (Magen David Adom). Après 50 ans d’exclusion du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, il est temps – dit-elle – de trouver une solution. Elle donne des directives strictes à la Fédération des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge qui ont pris la relève de la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge de l’entre-deux-guerres: La reconnaissance entière du Bouclier-de-David-Rouge est la première priorité de l’Organisation en ce début de siècle. Cette question qui oppose depuis longtemps la Croix-Rouge américaine aux organes décisionnels des Conventions de Genève, au CICR (sic!) et à la Fédération doit être réglée. Il n’est plus admissible qu’Israël ne dispose que du statut d’observateur sans droit de vote. En bonne Américaine, elle ne se préoccupe pas de justifier sa demande.

Attitude caractéristique de la côte est des Etats-Unis:
«Strong action must be taken …»

Naturellement, la Société israélienne du Bouclier-de-David-Rouge aurait pu respecter la procédure réglementaire d’une demande de réexamen de la question, comme tous les autres pays. Mais elle a choisi une voie différente.

Le 27 février 2000, deux semaines environ après l’appel de Mme Healy, le Comité directeur de la Croix-Rouge américaine rédige la résolution suivante qui habilite la présidente à recourir à tous les moyens nécessaires et appropriés pour atteindre le but fixé:

«The American Red Cross reaffirms its support of Magen David Adom (the «MDA») in its desire for recognition and admission into the International Red Cross and Red Crescent Movement (the «Movement»). The American Red Cross believes that such recognition and admission is right and just and firmly based on the Fundamental Principles of the Movement. Strong action must be taken to achieve this, and therefore we call for renewed strengthened leadership and advocacy by the American Red Cross in the United States in partnership with our units and within the Movement for that purpose. The Board of Governors directs and empowers management to pursue all necessary and appropriate means to accomplish full implementation of its 1989 Resolution and further directs management to report regularly to the Board all matters related to this issue.»

La Croix-Rouge américaine, à travers sa présidente qui appartient à la communauté juive, se fait l’instrument d’une campagne en faveur de tiers. Tous ceux qui ont suivi les attaques dirigées ces dernières années contre la Suisse savent ce qu’est l’«advocacy»: un plaidoyer de partialité. La campagne a suivi ce schéma, mais la Croix-Rouge, avec ses structures faites pour l’action humanitaire et l’action en faveur de la paix, n’était pas armée pour y parer.

On fait intervenir un journaliste

Selon une recette bien connue, le «Washington Post» a publié le 15 mars 2000 l’article d’un journaliste connu. Sous le titre «Red Cross Snub» (Affront infligé à la Croix-Rouge), l’auteur utilise tous les registres de la rhétorique. Il commence par un préambule intéressant: aux Nations unies, les USA sont dénoncés en six langues et doivent verser une contribution exorbitante pour les frais de traduction. Mais, heureusement, l’exploitation de la générosité américaine et le calvaire enduré depuis longtemps dans les organismes internationaux a des limites. Puis l’auteur introduit l’ange salvateur: une des personnes capables à tracer la limite est Bernadine Healy. Elle a, en novembre dernier, déposé une modeste demande de bienséance et de justice dans un endroit inattendu, lors d’une rencontre de la Fédération des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Là-bas, elle a indiqué que la Société israélienne du Bouclier-de-David-Rouge n’est pas pleinement admise au Comité de la Croix-Rouge de Genève où elle n’a que le statut d’observateur. C’est inacceptable: ce sont tout de même des secouristes israéliens qui ont été envoyés au Kenya et en Tanzanie lorsque les ambassades américaines ont été bombardées.

Healy s’est plainte de s’être heurtée à un mur en la personne du président Cornelio Sommaruga. Et le journaliste calomnie ce dernier à peu près comme le sénateur D’Amato avait calomnié la Suisse.

Précisons, pour être complet, que cet article a paru dans 9 organes de presse respectables des Etats-Unis et dans le «Jerusalem Post». La brève réplique du CICR sous forme de lettre de lecteur a été publiée le 2 avril dans deux journaux («Washington Post» et «Herald Tribune») et Mme Healy, dans sa propre lettre de lecteur du 5 avril, a réitéré ses demandes exorbitantes.

Un moyen de sauver la face?

L’argumentation de l’article était connue et la présentation d’Israël comme un pays faible qui consent de gros sacrifices pour la paix avait un aspect sentimental presque touchant comme «Heidi». Mais il faut se rappeler que depuis des décennies, Israël occupe de vastes territoires qui ne font pas partie de ceux qui lui furent attribués par l’ONU en 1948 et qu’il ne songe pas à se retirer sur le territoire qui lui est reconnu par le droit international public.

Selon le journaliste, lors des négociations, Israël comptait que le Bouclier-de-David serait enfin reconnu en contrepartie de concessions faites aux Palestiniens (un moment, il fut même question d’un Etat palestinien).

Selon des sources diplomatiques, les négociations de paix entre Arafat et Barak, qui ont malheureusement fini par échouer, ont tout de même suscité dans les milieux diplomatiques un optimisme qui s’est transmis au CICR et à la Fédération. Aussi songerait-on depuis assez longtemps là-bas à la création d’un emblème supplémentaire mais la situation de l’effort de paix au Proche-Orient aurait montré que les conditions ne sont pas remplies.

Il est possible que la campagne des Etats-Unis ait eu lieu au moment où la Croix-Rouge élaborait un projet car l’idée d’un emblème supplémentaire était examinée depuis 1977 par un groupe d’étude interne. Mais il était douteux qu’il soit accepté. Il est probable que dans l’«euphorie de la paix», il se soit agi d’un moyen de sauver la face. C’est aussi convaincant que la déclaration du conseiller fédéral Villiger, il y a quelques années, selon laquelle le Fonds de solidarité n’avait pas été institué sous la pression du Congrès juif mondial.

Kasachstan comme timide manœuvre de diversion et le nouvel emblème

Afin que cela ne donne pas trop l’impression d’être la campagne unilatérale d’un lobby, la Croix-Rouge américaine a soutenu une demande du Kazakhstan. La nouvelle Société de la Croix-Rouge qui avait été fondée là-bas après l’effondrement de l’Union soviétique voulait disposer des deux emblèmes: croix rouge et croissant rouge. Comme le CICR considérait cette combinaison comme un nouvel emblème, il repoussa la demande et pria le Kazakhstan de se décider pour l’un des deux symboles. L’Erythrée formula une demande semblable. En Amérique, on a utilisé ces exemples pour augmenter les pressions. Dès lors, il ne s’agissait plus uniquement de la reconnaissance du Magen David Adom israélien, mais de la possibilité pour différents pays d’utiliser de nouveaux emblèmes.

 

On imagina alors un nouvel emblème: un losange rouge. Ce symbole (qui n’a pas encore de nom officiel) devrait pouvoir être utilisé par tous les pays qui ont de la peine à accepter les anciens symboles. Dans l’angle inférieur du losange, chaque pays aurait la possibilité de placer un emblème qui n’a pas été accepté jusqu’ici.

«Fix it and do it fast»

Les pressions et la hâte considérable révèlent deux choses:

a)         La Sainte Alliance de notre époque a été conclue entre les Etats-Unis et Israël.

b)         La reconnaissance complète, sans restrictions, de la Société israélienne avec le Bouclier-de-David rouge comme quatrième symbole – nationaliste et non pas religieux – aurait dû s’effectuer au printemps de la «pax americana» au Proche-Orient et non rester en suspens durant la phase de guerre actuelle qui peut conduire au bannissement de tous les Palestiniens, ce qui inquiète tout le monde. L’attitude des intéressés montre que le mot d’ordre donné à Healy était de résoudre la question de l’emblème rapidement et énergiquement. Cela ne sera plus possible si le Proche-Orient s’embrase. «Fix it and do it fast».

Durant la semaine du 14 avril 2000, la Croix-Rouge américaine a lancé de nouveau un appel urgent demandant la reconnaissance immédiate de la Société du Bouclier-de-David-Rouge. Selon cet appel, le CICR a le pouvoir d’autoriser le Bouclier-de-David rouge comme emblème et de voter maintenant à ce sujet. («Now» figure en caractères gras dans le communiqué original.) Cette autorisation permettrait une reconnaissance immédiate et entière de la Société du Bouclier-de-David-Rouge.

Peu de temps auparavant, le nouveau président du CICR, M. Jakob Kellenberger, s’était rendu à Washington pour discuter personnellement de la question. A cette occasion, il aurait été question de prévoir un «filet de sécurité» (au cas où le MDA n’aurait pas été admis jusqu’à la fin de l’année) sous la forme d’une disposition unilatérale («unilateral waiver») pour faire reconnaître la société israélienne comme membre à part entière avec son emblème. Du côté américain, c’était peut-être un moyen de savoir si on pouvait atteindre de manière détournée l’objectif visé, soit l’acceptation du MDA comme membre à part entière dans le Mouvement. Pour les Américains, c’est la plupart du temps l’importance de la résistance rencontrée qui permet de savoir si l’on peut ou non réaliser quelque chose. Si l’adversaire cède, on augmente immédiatement les pressions.

Serrer la vis, suspendre les paiements, mobiliser le Congrès

Après le premier entretien avec M. Kellenberger, la Croix-Rouge américaine a franchi un pas de plus, comme il fallait s’y attendre, et a exigé que le CICR édicte «immédiatement» une disposition unilatérale. Si la Croix-Rouge n’agissait pas avant décembre 2000, le «filet de sécurité» en faveur du Bouclier-de-David-Rouge devait être garanti par écrit avant qu’une conférence diplomatique ne soit convoquée. La garantie d’un résultat idoine est donc exigée, au mépris des règles du CICR. Pour les Américains, il est «inimaginable» que le Bouclier-de-David-Rouge ne soit pas admis. Et voici l’argument dans toute son absurdité: «Nous devons [caractères gras dans le communiqué original] corriger la situation afin qu’elle ne puisse pas être considérée comme partiale, discriminatoire ou motivée politiquement.»

Typiquement américaine, la suite va presque de soi: le 21 avril 2000, la Croix-Rouge américaine a annoncé qu’elle refusait de verser sa contribution annuelle à la Fédération et sa contribution volontaire au CICR; comme le CICR n’a pas cédé suffisamment vite au chantage, il a fallu recourir à des mesures encore plus énergiques, telle la reconnaissance du Magen David Adom israélien («using stronger measures to insist on inclusion»); parallèlement – qui s’en étonnerait? – la Chambre des représentants a adopté une résolution, le 3 mai 2000, qui exigeait du CICR qu’il admette le Bouclier-de-David rouge.

Conséquences à Genève

Cette attitude grossière et ce chantage ne sont pas restés sans effet, même si tout ne s’est pas déroulé comme prévu. Mme Magnusson, la présidente suédoise de la Commission d’étude de la Commission permanente des Conventions de Genève, a rejeté la demande d’admission immédiate du Magen David Adom. A son avis, une telle décision – si elle devait avoir lieu – devrait être prise selon les règles des Conventions de Genève. Quiconque exige des parties à un conflit le respect de règles ne saurait ignorer ses propres règles.

Toutefois, le Bureau de coordination a fait, peu après, une proposition pour un emblème (cube posé sur une de ses pointes) s’ajoutant à la croix rouge et au croissant rouge. Mme Magnusson a déclaré que les sociétés nationales avaient la possibilité d’intégrer, en petit, leur symbole actuel dans le nouvel emblème. En juin 2000, une délégation de juristes de la Croix-Rouge s’est rendue en Israël avec ces propositions. Selon le quotidien israélien «Haaretz», le gouvernement de ce pays a rejeté sans ambages les propositions d’emblème neutre. La délégation est rentrée bredouille.

Il n’a pas été possible de savoir si le Bureau de Genève modifierait encore sa proposition. Les 5 et 6 septembre 2000, une Conférence préparatoire a eu lieu à Genève au sujet du nouvel emblème. Ses résultats devaient figurer dans un avenant à la Convention de 1949. Selon le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), il s’agissait notamment, aux yeux de l’organisateur de la Conférence, «d’admettre comme membres à part entière des sociétés auxiliaires qui utilisaient jusqu’alors d’autres emblèmes [que les emblèmes reconnus]». Plus de 100 pays étaient représentés.

A la fin de la Conférence, l’ambassadeur Nicolas Michel a résumé les résultats de celle-ci. Malgré le recours à un langage diplomatique, il apparaît clairement que divers pays se sont plaints du manque de temps qui «a empêché une réflexion approfondie». Un groupe d’Etats a soumis de nouvelles propositions qui devraient encore être examinées. L’Egypte et l’Algérie sont intervenues et, de manière générale, on «n’entend résoudre la question des emblèmes que sur la base du consensus le plus large possible». Ainsi, la Conférence préparatoire s’est opposé aux méthodes expéditives. La communauté des Croix-Rouges s’en est tenue à ses procédures éprouvées.

L’ambassadeur Michel a poursuivi en disant que toutes les propositions seraient examinées soigneusement et prises en compte dans la proposition définitive sur laquelle se prononcerait la Conférence diplomatique qui adopterait l’avenant à la Convention de Genève sur l’emblème. Cette proposition a été envoyée aux divers pays.

Conférence différée en raison de l’Intifada

Etat signataire, la Suisse avait convoqué cette Conférence sur la question de l’emblème les 25 et 26 octobre 2000 à Genève. L’aggravation de la situation dans les territoires autonomes a incité à annuler la Conférence. Selon le communiqué de presse du DFAE, «les conditions permettant de réaliser le consensus dans la question de l’emblème ne sont pas remplies actuellement, en raison des récents événements du Proche-Orient.» Le Département a assuré qu’il ferait tout son possible pour convoquer la Conférence au début de 2001.

Il faut souligner que le groupe de pression des Etats-Unis a fait adopter au Congrès le 19 octobre 2000, soit une semaine avant la Conférence, une résolution exigeant la reconnaissance à part entière immédiate du Bouclier-de-David rouge par la Fédération et le CICR. Peut-être ces personnes avaient-elles oublié le report de la Conférence. Quoi qu’il en soit, le timing reflète une campagne bien orchestrée en faveur du Bouclier-de-David rouge. Après avoir été élue sénatrice de New York, Hillary Clinton a immédiatement fait chorus. En avril 2001, le Congrès des Etats-Unis a de nouveau adopté une résolution de ce type.

Mme Healey démissionne

Le 26 octobre, Mme Healey annonce sa démission mais reste officiellement en fonction. L’ambassadeur spécial qu’elle a désigné, Eagleburger, reste à son poste. Dans un proche avenir, elle va écrire un livre sur Clara Barton, la fondatrice de la Croix-Rouge américaine et s’occuper du problème de politique intérieure posé par l’approvisionnement de la population en cas d’attaque des Etats-Unis par des armes de destruction massive ou par le bioterrorisme. Dans son discours d’adieu, David T. McLaughlin a dit qu’elle quittait une Croix-Rouge américaine beaucoup plus forte qu’elle ne l’était il y a deux ans. Elle avait été nommée pour y apporter des «changements importants», avant tout pour la rendre plus forte, plus moderne et plus efficace et elle y est parvenue dans une large mesure: la Croix-Rouge américaine repose sur des bases financières beaucoup plus solides et dispose d’une équipe de direction forte. En parlant de «fortes personnalités», d’outsiders ayant apporté un «esprit nouveau», l’orateur devait penser surtout à l’ambassadeur spécial Eagleburger. Mme Healey a eu le mérite tout particulier d’avoir créé après le 11 septembre un nouveau fonds avec une comptabilité à part, le Liberty Fund qui doit, lors de catastrophes survenues aux Etats-Unis, venir en aide entre autres aux familles survivantes. Ce fonds a reçu d’importants dons après les attaques terroristes. Contrairement aux autres membres du Comité, Mme Healey a insisté pour que ce fonds soit absolument distinct des autres fonds de secours de la Croix-Rouge américaine. «Our Liberty Fund is a War Fund», a-t-elle déclaré dans son discours d’adieu le 26 octobre.

Mme Healey a légué une exigence qui pourrait faire éclater le Mouvement

Elle a légué au CICR et à tout le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge un lourd fardeau : tant que le Magen David Adom israélien (MDA) ne sera pas admis, il ne sera versé aucune contribution obligatoire à la Fédération des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et aucune contribution volontaire au CICR.

«We have taken a controversial but principled stand to insist on the inclusion of Magen David Adom – Israel’s Red Cross society – into the Red Cross/Red Crescent Society Movement – a Movement which is supposed to include all sovereign nations. After 25 years pressure American Red Cross policy became withholding dues until inclusion occured. This policy is now up for graps. Reasonable people have differed with me on this and certain other matters but this is an area of deep principle for me not easily compromised. »

Voilà ce qu’elle a textuellement déclaré dans son discours d’adieu. Le 31 octobre, le Comité tout entier de la Croix-Rouge américaine a fait sienne cette position dans une résolution qui confirme le chantage au non-versement des contributions par ces mots:

«RESOLVED, the Board of Governors of the American Red Cross directs and empowers management to continue to pursue all necessary and appropriate means to accomplish full implementation of its commitment for inclusion of MDA, specifically reaffirming ist position to withhold Bareme until such time as the MDA is a full member.» En même temps, on a annoncé l’intérim d’Harold Decker qui va poursuivre la politique de Mme Healey («strategic direction will not change»).

L’emblème de l’organisation humanitaire israélienne du Magen David Adom est Bouclier-de-David rouge. Le même symbole est peint en bleu sur tous les blindés qui pénètrent dans les territoires palestiniens et sur tous les avions qui y larguent leurs bombes. Le même signe apporte la mort et la ruine à une population à laquelle on refuse la création d’un Etat et qui n’a donc pas de protection juridique. Et l’emblème rouge devrait faire son entrée dans le Mouvement de la Croix-Rouge? Alors n’importe quel pays, si petit soit-il, pourrait à bon droit insister pour avoir son propre emblème nationaliste ou religieux. De nouveaux mouvements pourraient solliciter leur admission avec un nouveau symbole et aucun argument de droit international ne permettrait de s’y opposer. L’unité du Mouvement volerait en éclats. Et en particulier la poursuite des frappes militaires contre la Palestine et de la guerre en Afghanistan vont certainement provoquer une vive réaction de tout l’Islam lors de la Conférence sur la question de l’emblème convoquée par la Suisse.

Guerre au sujet de l’admission du Bouclier-de-David rouge

La situation s’est exacerbée après l’élection, le 8 février 2001, d’Ariel Sharon au poste de Premier ministre. Réagissant à cette élection, les nations arabes ont laissé entendre qu’elles bloqueraient l’admission du Bouclier-de-David rouge jusqu’à ce qu’Israël fasse des concessions aux Palestiniens. Elles prenaient ainsi leur revanche sur le plan israélien de négociations, adopté du temps de Barak, qui exigeait l’admission du Magen David Adom en contrepartie de concessions aux Palestiniens.

Entre-temps, Tenet, chef de la CIA, veillait en personne, au Proche-Orient, à ce que la «Sainte Alliance» ait son filet de sécurité. Selon la «Neue Zürcher Zeitung» du 6 août 2001, Dick Cheney, vice-président des Etats-Unis, a déclaré que la tactique d’Israël visant à tuer des militants palestiniens se justifiait dans une certaine mesure. Aux yeux des Palestiniens, cela permet aux Israéliens «de poursuivre sans entraves leur politique meurtrière.» Depuis le début de l’actuelle Intifada, et seulement jusqu’à la date mentionnée ci-dessus, 60 des principaux activistes auraient déjà été tués délibérément.

Le Congrès qui réunira les délégués de la Croix-Rouge en novembre 2001 permettra de se pencher de nouveau sur la question de l’emblème. Jusque-là, le nom du nouvel emblème devra aussi être communiqué.

Selon les indications concordantes du CICR et du DFAE, aucune date n’a encore été envisagée pour la Conférence finale. Les tensions au Proche-Orient n’ont permis aucun consensus. On poursuit néanmoins ce projet et des contacts réguliers sont maintenus entre le DFAE, le CICR et les autres Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge concernées.

Tout compte fait, une campagne a lieu qui n’a d’équivalent ni par sa brutalité ni par son ignorance de l’histoire et des hommes. Des groupes de pression bien organisés des Etats-Unis recourent contre la Croix-Rouge à des méthodes d’intimidation auxquelles elle n’est pas préparée. Le président du CICR subit des pressions et n’a pas usé jusqu’à maintenant de ses prérogatives, contestant devant des diplomates avoir jamais donné de telles assurances. Le processus diplomatique ordinaire se poursuit. La Croix-Rouge est en danger en tant que symbole et qu’institution qui dérange l’actuelle politique des grandes puissances et leur expansion impérialiste. L’opinion publique ne sait quasiment rien de ces événements, ce qui est conforme au style discret du CICR et de la Fédération, mais non à l’importance de leur action humanitaire internationale. Il semble que l’on tente à nouveau d’utiliser l’institution humanitaire, de mettre la main dessus, voire de la remplacer à long terme par une organisation servant mieux les intérêts des puissances belligérantes.

La solution

Allons-nous tirer les leçons de l’histoire? La Première et la Seconde Guerre mondiale n’ont éclaté qu’après des préparatifs qui ont duré des années. L’industrie de l’armement ainsi que les cabinets occultes des Etats, de Wall Street et d’autres places financières ont toujours très bien su où les armes sont fabriquées, l’armement décidé et la guerre planifiée. Le réarmement de Milosevic n’a pas non plus été préparé dans les jardinets des maisons de Belgrade. Ben Laden a été formé et armé par la CIA. La politique impérialiste aboutit toujours à la guerre et à l’oppression, ce qui entraîne une guerre de libération quelques décennies plus tard. La cape humanitaire dont s’affuble la «communauté des valeurs» est trop mince pour dissimuler les forces agissantes. Quand il s’agit d’une mainmise sur les réserves de pétrole, d’eau et de matières premières, quand des pays entiers sont transformés en protectorats avec des couloirs de transport et des bases militaires dans le style du «Camp Bondsteel» et que ces pays, par exemple la Macédoine, sont occupés militairement, il est malséant pour la nouvelle «Sainte Alliance» d’invoquer la protection des droits de l’homme. Les maîtres à penser de l’«intervention humanitaire», dont la théorie a été concrétisée dans la guerre du Kosovo, ne cachent pas que la stricte neutralité à laquelle s’est engagé le CICR est un facteur perturbateur pour les guerres de l’OTAN. Le fait qu’il s’agisse d’un parti-pris apparaît même dans les articles les plus igno-bles, tel celui de Michael Ignatieff dans son livre «L’honneur du guerrier, guerre ethnique et conscience moderne», qui, dans son chapitre sur l’honneur du guerrier, tente de susciter la méfiance envers le CICR en créant une impression qui ne repose pas sur des faits, il fait clairement comprendre qu’il s’agit de partialité: dans le monde actuel, l’insistance d’Henri Dunant sur l’égalité de toutes les victimes serait obsolète.

Le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge doit-il se laisser emporter par cette vague propre à l’esprit de notre époque et renoncer à toutes considérations supérieures? La Suisse doit-elle sacrifier sa neutralité à un impérialisme nouveau et mal dissimulé et se faire, avec d’autres pays neutres, le complice des grandes puissances?

C’est précisément dans le contexte de la politique mondiale que l’on souhaiterait donner une autre direction au funeste débat sur l’emblème de la Croix Rouge: les pays islamiques et Israël auraient avantage à se ranger sous la bannière éprouvée de la neutralité; la République Islamique d’Iran l’a montré en renonçant, en 1980, au symbole du lion rouge non seulement de facto mais de jure.

Retour à l’unité de l’emblème protecteur

Il serait bon d’engager un débat citoyen. S’il n’est question ni de secourir tous les hommes en détresse à la suite de guerres et de conflits ni de protéger la population civile en temps de guerre, de quoi s’agit-il? Sous quel étendard va-t-on alors se rassembler? Quel autre principe en faveur de davantage d’humanité faut-il donc adopter dans un monde qui est de nouveau en grand péril et enclin à la guerre?

Il faudrait placer chaque pays devant ses responsabilités. Chacun devrait tout d’abord fournir une contribution d’égale valeur pendant un siècle et demi. Ensuite, mais ensuite seulement, on pourrait aborder des questions d’emblèmes. Pas avant.

Il va de soi que la Suisse, Etat dépositaire, ne dispose pas de toute latitude, car elle est soumise au processus démocratique du droit des gens. Mais lorsqu’il s’agit d’affaiblir et de dissoudre l’Etat-nation, voire de le remplacer par un nouvel ordre mondial, on exige avec véhémence, depuis plus de dix ans, que ce que l’on nomme la société civile prenne sa part de responsabilités et se manifeste. Faisons-le là où il s’agit d’humanité indépendamment de la nationalité, de la religion ou de la race: sauvegardons fermement notre emblème humanitaire et notre tradition d’aide humanitaire basée sur la neutralité.

Il nous incombe à nous peuple suisse et aux citoyens du monde entier, avec les associations et les groupements les plus divers, de protéger la Croix-Rouge et la neutralité qui en fait partie.

Enraciner la pensée humanitaire dans la jeunesse

A la Fédération des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, on se demande depuis longtemps comment mieux enraciner et faire s’épanouir la pensée humanitaire de la Croix-Rouge dans la jeunesse de tous les pays. À cela s’ajoutent des réflexions sur la prévention de la violence.

Pourquoi ne pas instaurer – après l’apprentissage ou les études – une année de volontariat social à la Croix-Rouge? Cela permettrait d’apprendre les bases de son travail et de faire la connaissance, dans le cadre d’activités constructives, de ressortissants de toutes les nations. L’approche de la situation sociale et des conditions de vie d’autres parties du monde pourrait mieux faire comprendre les troubles, les crises, les menaces et les guerres et donner la maturité que l’on souhaite à tous les jeunes gens avant qu’ils ne soient pleinement absorbés par les soucis quotidiens de leur profession. La Croix-Rouge serait le cadre adéquat pour faire mûrir un mode de pensée qui rend justice aux deux parties d’un conflit; elle servirait de point de départ pour organiser dans ce monde une vie en commun un peu plus digne, un peu plus juste, un peu plus humaine que ce n’est le cas aujourd’hui.

Fondation pour la paix et l’humanité

Il serait également possible de mieux assurer l’œuvre de la Croix-Rouge sur le plan financier et de prévenir les tentatives américaines visant à l’asservir grâce à l’argent: placer les réserves d’or de la Banque nationale dans un fonds dont les intérêts reviendraient au CICR serait une bénédiction et une lueur d’espoir pour des êtres innombrables, dans toutes les régions du monde. Lors de sa présentation du rapport de gestion de l’année 2000 à Nairobi, le délégué du CICR a déclaré à juste titre: «Si nous n’avons pas de guerre mondiale actuellement, nous avons des guerres dans le monde entier.»

Entre-temps, la guerre a commencé en Afghanistan. Le plan de Brzezinski de mainmise sur le pétrole et le gaz du Caucase est mis en œuvre. Dans «Le grand échiquier», il a exposé sans détours le projet américain pour l’Europe et l’Asie – l’Eurasie – et précisé qui sera maître des matières premières mondiales. L’Afghanistan est aujourd’hui l’un des pays les plus pauvres du monde. 20 années de guerre contre la Russie et la guerre civile ont laissé un pays détruit et un peuple à bout de forces: routes détruites, agriculture ruinée, population affamée, pauvre, invalide et privée de soins médicaux. L’Amérique, qui avait dressé les Afghans contre les Russes et les avait entraînés et armés à cette fin, ne s’est pas souciée des conséquences de la guerre. Interrogé à ce sujet, Brzezinski reconnaît aujourd’hui que «dans ce cas, c’était une erreur, et même une injustice. Nous avions l’obligation morale d’aider les Afghans que nous avions soutenus dans leur résistance contre l’Union soviétique». (Der Spiegel, no 46, 2001, p. 150).

Situation en Afghanistan

Mohsen Makhmalbar, qui n’est pas un fondamentaliste, a visité l’Afghanistan il y a plus d’une année pour écrire le scénario du film Kandahar. Auparavant, il s’était renseigné sur la situation générale du pays auprès du Haut Commissaire des Nations unies pour les Réfugiés, la Japonaise Sadako Ogato, et du Conseiller humanitaire de l’ONU pour l’Afghanistan, le Dr Kamal Hossein, du Bangladesh.

Ce qu’il a découvert ensuite des deux côtés, auprès de l’Alliance du Nord et dans les montagnes des talibans, fut pire que tout ce qu’il avait redouté. A l’intérieur du pays et dans les camps de réfugiés du no man’s land à la frontière avec l’Iran, le Pakistan et le Tadjikistan, partout des hommes qui n’avaient même plus la force de se nourrir et étaient sur le point de mourir de faim. «I’ll never forget those nights of filming Kandahar. While our team searched the deserts with flashlights, we would see dying refugees like herds of sheep left in the desert. When we took those that we thought were dying of cholera to hospitals in Zabol, we realized that they were dying of hunger. Since those days and nights of seeing so many people starving to death, I haven’t been able to forgive myself for eating any meals.»

Dans cette région de misère qui doit receler de nombreuses mines qui n’ont pas explosé, le monde occidental largue ses bombes et envoie ses troupes spéciales parfaitement entraînées. La CIA obtient du Congrès l’autorisation de tuer des hommes. On se demande déjà si on ne devrait pas violer la Convention internationale contre la torture, ce que seul Israël a fait jusqu’ici. Les économistes pourraient calculer combien de pays en développement on serait en mesure d’aider à retrouver des économies saines avec des hommes droits en utilisant l’argent qu’on a dépensé jusqu’ici dans cette guerre.

Bombardement des entrepôts du CICR

Les entrepôts du CICR en Afghanistan ont été bombardés trois fois bien que l’Amérique ait été informée de la manière la plus précise des endroits où ils se trouvaient et de l’heure des livraisons de biens humanitaires. les bâtiments de la Croix-Rouge de Kaboul sont entourés par un mur qui protège toute l’unité et les réserves. Les toits sont signalés par une croix rouge de 3 mètres sur 3 sur fond blanc, emblème protecteur relevant du droit international. Lors du deuxième bombardement, un témoin a vu l’avion s’approcher lentement des bâtiments, à basse altitude, et larguer ses bombes. Ce n’était pas accidentel mais intentionnel. Dans les journaux des puissances qui participent à la guerre aux côté des Américains, on n’a pas parlé des protestations du CICR ou on les a très brièvement rapportées, parce qu’on veut briser l’organisation humanitaire. Au début de la Seconde Guerre mondiale, la première chose qu’on avait sacrifiée au monstre de la guerre fut le droit humanitaire et les droits qui protègent les citoyens contre les violences de l’Etat.

Le droit humanitaire – un acquis des plus précieux

Les architectes de l’«Eurasie», Bush et Blair, progressent avec détermination. Après le protectorat du Kosovo avec le «Camp Bondsteel», un «Camp Mazar-e-Charif» devrait prochainement voir le jour. Depuis plusieurs semaines déjà, il est convenu avec le président ouzbek Islam Karimov d’installer un oléoduc allant de Termez à Mazar, projet de longue haleine. L’occupation du canal de Suez pourrait bien suivre prochainement afin de transporter le pétrole du Caucase vers l’Occident par le plus court chemin maritime. Pour quelle autre raison les troupes allemandes fournies par Schröder protégeraient-elles les issues nord et sud du canal? Les accords de droit international et les obligations n’intéressent plus l’«unique superpuissance mondiale» et ses affidés. Ils semblent avoir rayé d’emblée de leurs agendas – officiels et occultes – le droit humanitaire, un des acquis les plus précieux de l’époque contemporaine. Est-ce qu’à l’avenir on va juger les hommes d’Etat et les pays selon qu’ils aspirent uniquement à la puissance économique et militaire ou qu’ils considèrent le droit humanitaire et l’assistance bénévole dans le tiers-monde comme une valeur morale inébranlable qui guide leur action? Allons-nous pouvoir le vérifier avant que la moitié de la planète ne s’embrase?        

Ouvrages consultés

Bugnion François. Das Wahrzeichen des Roten Kreuzes. Geschichtlicher Überblick. Genf 1977

Reid, Daphne A., Gilbo, Patrick F., Beyond conflict – The International Federation of Red Cross and Red Crescent Societies, 1919–1994. Geneva, 1997, ISBN 92-9139-041-0

Sommaruga Cornelio. Le droit international humanitaire au seuil du troisième millénaire. Bilan et perspectives. Genève 1999

Rimli, Dr. Eugen T. Das Buch vom Roten Kreuz. Fraumünster Verlag AG, Zürich 1944

Unsere Identität. Édité par la Croix-Rouge suisse

Makhmalbaf, Mohsen. Limbs of no body. World’s Indifference to the Afghan tragedy. (cf. texte complet en allemand dans Zeit-Fragen no 48 du 3/12/2001)