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Les enfants viennent en Suisse*par M. Paravicini L’Aide pour enfants de la Croix-Rouge suisse a deux sièges principaux en France: celui de l’ancienne zone libre se trouve à Lyon, et celui de l’ancienne zone d’occupation à Paris. Le siège de Lyon, qui aurait modestement commencé avec des petits transports de 200 enfants, est devenu une grande entreprise organisant des transports de 1000 enfants. Les débuts ont été assez difficiles avant que notre cause soit bien connue. Dans plusieurs régions, les gens étaient tellement abattus par la guerre, par l’exode, par les choses terribles qu’ils avaient vécues, qu’ils avaient du mal à croire qu’on leur voulait vraiment du bien. Maintenant que notre œuvre n’a plus besoin de publicité, tous les enfants veulent «aller en Suisse». La Croix-Rouge suisse est connue dans toutes les villes et tous les villages. Pourtant les mères sont anxieuses quand leurs enfants vont chez des étrangers et sont séparés d’elles par une frontière. La voisine a certes raconté que sa fille est rentrée replète et les joues rouges et a ajouté que «les Suisses sont bons», mais les mères doivent quand même faire de gros efforts pour laisser partir leur enfant. Les enfants sont sélectionnés dans les différents endroits par le maire, l’assistante sociale ou la Croix-Rouge française. Les demandes sont envoyées à Lyon, avec un certificat médical et une fiche sociale. Le certificat renseigne sur l’état de santé, parce que les vrais malades, comme les enfants tuberculeux, ne peuvent pas être transportés. «La fiche sociale» donne des renseignements sur la situation familiale. A Lyon, les demandes sont examinées et acceptées ou rejetées. On prend en considération surtout les enfants dont le père est prisonnier ou mort, ceux qui n’ont plus de mère, ceux qui sont sous-alimentés, particulièrement fragiles ou négligés, et les enfants de réfugiés qui la plupart du temps habitent dans des baraquements etc. – ils ont tous entre 5 et 14 ans. L’enfant dont la demande a été acceptée reçoit une invitation pour Lyon, ou pour Nice s’il est du midi. Le train spécial de Lyon va directement à Genève, celui de Nice ramasse encore des enfants à Cannes, Toulon et Marseille, et continue directement sur Genève sans s’arrêter à Lyon. Le train de Nice est également sous le commandement du siège de Lyon, il est composé à Lyon et fourni par les bureaux de la Croix-Rouge française. Du personnel suisse se rend jusqu’à Nice, à Cannes, à Toulon, à Marseille ou à Lyon pour y prendre en charge les enfants. Les dates d’entrée et de sortie sont fixées par les bureaux de la Croix-Rouge de Berne et par la SNCF et elles sont publiées à l’avance. L’affaire est sérieuse, car tout ce qui vient de Paris, de Nice et de Lyon, doit entrer en Suisse par Genève. L’enfant accepté par le bureau de Lyon est inscrit sur une liste. Les listes sont organisées par régions et envoyées de Lyon à Genève puis réparties par cantons. Si par exemple le canton de Zurich a environ 200 places libres et que Toulouse annonce environ 200 enfants, on accroche aux enfants de Toulouse l’étiquette ZU (= Zurich). Bâle a peut-être annoncé 100 enfants; 100 enfants viennent de Châteauroux et on leur passe l’étiquette BA (= Bâle), etc. L’enfant reçoit son étiquette de l’assistante sociale ou par la poste. Elle porte son nom, l’adresse de ses parents et le canton d’accueil. Accompagnés de dames de la Croix-Rouge française et munis de leur étiquette, ils arrivent à Lyon à toute heure et venant de toutes les directions, un ou deux jours avant de poursuivre leur voyage vers la Suisse. Dans beaucoup de régions, les trains ne roulent plus quotidiennement, ce qui complique la tâche du bureau. Les horaires changent constamment. Les enfants descendent et sont emmenés deux par deux vers une grande salle de sortie qui nous est réservée. Chacun doit y passer devant une table. L’étiquette est contrôlée avec la liste qui au préalable a été divisée en wagons, et lorsque l’enfant passe, on lui accroche le numéro de la voiture. Des scouts et des jeunes filles serviables leur prennent leurs bagages après que l’on y a ajouté les indications qui manquaient (canton, adresse, etc.). Les enfants ont généralement peu de bagages, il s’agit en général d’une musette ou d’un paquet en papier journal. Le tout reste à la gare et sera chargé sur un des fourgons se trouvant sur une voie secondaire. Devant la gare se trouvent des chauffeuses de la Croix-Rouge, de jolies jeunes filles en uniforme qui conduisent les enfants et le service d’accompagnement dans des voitures de la Croix-Rouge à l’Hôtel-Dieu, le plus ancien et le plus grand hôpital de la ville. A l’entrée, les enfants sont de nouveau contrôlés avec la liste. D’abord parce que l’économe veut que la liste soit exacte; ensuite, il arrive que des enfants des environs de Lyon viennent directement à l’Hôtel-Dieu. Nous devons faire le compte exact des enfants et des noms; notre responsabilité est très grande. Après le contrôle, les enfants vont directement au réfectoire. Jusqu’ici, la nourriture a toujours été bonne et abondante. Après le repas, les enfants vont tout de suite se coucher. Chacun des grands dortoirs a son nom. Il y a la salle Poncet pour environ 200 enfants, les salles Sainte-Jeanne, Sainte-Thérèse et Sainte-Madeleine pour 200 enfants à elles trois, et à l’autre bout du bâtiment la salle Caillemer pour 200 enfants. Ainsi 600 enfants en tout peuvent dormir à l’Hôtel-Dieu. Il y a encore une petite infirmerie pour les malades et une salle pour les plus petits et les plus faibles. 160 enfants dorment à l’hôpital Sainte-Eugénie, en dehors de la ville, et d’autres, si nécessaire, dans la cantine militaire. Les enfants de la ville de Lyon restent à la maison et n’arrivent que pour le départ du train. Les enfants sont répartis dans les dortoirs par cantons et par régions, de même que les dames françaises de la Croix-Rouge et nos accompagnatrices suisses. Ces dernières portent déjà leur numéro de wagon et s’occupent des enfants correspondants. En général, les enfants sont très fatigués et s’endorment relativement vite. Ils couchent sur des matelas par terre et ont de bonnes couvertures et un sac de couchage lavable en coton. C’est merveilleux de voir ces petits pêle-mêle dormir paisiblement et sans soucis, bien qu’ils se trouvent dans des lieux inconnus avec des adultes et enfants inconnus, car il y en a peu qui se connaissent déjà. Il arrive qu’un enfant sanglote «maman, maman» ou cherche sa mère dans un rêve, mais dans l’ensemble, il est étonnant de voir avec quelle rapidité les enfants se calment et s’adaptent à leur nouvelle situation. Lever matinal: la moitié des enfants déjeunent à 7 heures, les autres à 7 heures 30. Quand ils ont fini de manger, ils se mettent à bavarder et à crier. Heureusement, nous avons reçu un haut-parleur. Un «Silence!» grondeur et impératif retentit dans la salle, le tohu-bohu s’apaise, et les enfants se dirigent en bon ordre deux à deux vers la porte. Nous nous donnons beaucoup de peine pour les garder groupés, mais c’est difficile. A peine sont-ils groupés qu’un petit bout de chou s’amène: «Ma sœur, j’ai oublié ma casquette» et retourne dans la salle en courant; puis un autre: «Ma sœur, j’ai perdu mon couteau» et disparaît dans une autre direction. Le troisième se sert d’une expression moins élégante: «Ma sœur, je dois pisser, c’est pressé.» Et voilà encore un petit garçon qui pleure à fendre l’âme. A y regarder de plus près, on voit que sa culotte est déjà mouillée. Il doit retourner dans le dortoir pour être lavé. Quand on s’occupe de mille enfants, ce genre d’épisode n’est pas sans importance… L’examen médical commence à 8 heures 30. Nous avons trois centres médicaux. Chacun d’eux est sous la tutelle d’un médecin lyonnais et de son assistant. Dans chaque centre, une de nos infirmières suisses est responsable de ce que les enfants soient, l’un après l’autre, pesés, inscrits sur la fiche médicale et qu’ils se présentent avec celle-ci devant le médecin. La fiche doit être rendue à la sortie. Ceux qui ont des poux ou une légère gale passent sous les douches et dans les salles de désinfection. Les enfants malades sont écartés et remis à un hôpital pour enfants. Ils ne peuvent naturellement pas voyager avec les autres. Heureusement que cela n’arrive pas souvent, car la déception est très grande pour ceux qui doivent rester. Le poids et les résultats de l’auscultation (poumons, etc.) est inscrit sur la fiche. Elle est d’une importance cruciale car elle sera complétée par les examens des médecins suisses. Dans certains cas, le lieu de séjour est déterminé en Suisse. On fait en sorte que l’enfant profite le plus possible de son séjour en Suisse et on ne néglige rien en ce qui concerne sa santé. Les enfants dînent à 11 heures 30; à cette heure-ci, ils ont déjà terminé l’examen médical. Le deuxième groupe dîne à 1 heure. Le long après-midi peut commencer, le départ pour la Suisse étant prévu pour le lendemain. En été, on joue, on s’ébat, on se promène en groupe dans les cours de l’Hôtel-Dieu. En hiver, les enfants sont rassemblés dans une salle gigantesque. On leur présente un film ou un spectacle de guignol. Le soir, toute la bande rentre heureuse à l’Hôtel-Dieu. Le lendemain matin, il s’agit à nouveau de se lever tôt, car il faut du temps pour que chaque enfant porte les bonnes chaussures et les bonnes chaussettes. Les garçons veulent tous une belle raie pour aller en Suisse bien soignés. Une petite fille de 5 ans pleure parce que sa tête a eu besoin d’un traitement médical hier: «On a complètement dérangé ma permanente.» On déjeune de nouveau en deux étapes. Les enfants quittent la salle par «wagons» après que leur numéro a été annoncé par haut-parleur. Nos «convoyeuses» ont déjà leur liste en main. Elles font l’appel dehors dans la cour. Toute la section est divisée en quatre convois de trois wagons chacun: convois A, B, C et D. Il y a deux convoyeuses pour chaque voiture; chaque groupe est mené par une «convoyeuse-chef de groupe» et toute la section par un «chef de convoi». Il faut encore ajouter les jeunes gens qui assurent les liaisons à l’intérieur de la section, car les convoyeuses ne doivent jamais quitter la porte du wagon ou du moins ne jamais la perdre de vue. La porte de sortie et la porte des toilettes sont si proches qu’il suffit qu’un enfant appuie sur la mauvaise poignée pour qu’il y ait un accident. Les fenêtres ne doivent pas non plus être trop baissées pour éviter qu’un enfant se penche au-dehors. Un accident est vite arrivé, malgré toute notre surveillance. Je suis convaincu que chaque enfant a son propre ange gardien; nous ne pourrions réussir tout seuls. Les familles des enfants lyonnais ne peuvent venir sur le quai que lorsque toute la section est dans le train. Les adieux n’en finissent pas. La séparation est plus dure pour les mères que pour les enfants. Ceux-ci ne pensent et ne rêvent plus qu’à la Suisse, aux montagnes et aux glaciers. Une enfant est sûre qu’en Suisse, il y a des fontaines où coule du chocolat. Impossible de la détromper. La pauvre petite est sans doute déçue et cherche peut-être encore aujourd’hui sa fontaine de conte de fées. Finalement, c’est le coup de sifflet; une secousse et le train s’ébranle. Les enfants sont très tranquilles pendant le voyage. Ils voient des quantités de choses qui les intéressent. Les garçons particulièrement veulent tout savoir, le nom des rivières et des montagnes, et s’il n’y a vraiment que des trains électriques en Suisse. Ils chantent beaucoup; d’autres encore lisent un journal; le pèlerinage vers les deux portes ne cesse pas. Quelques enfants ne supportent pas le voyage et vomissent; les accompagnatrices emporté des sacs en papier qui remplacent la cuvette traditionnelle et qui peuvent tout simplement être jetés par la fenêtre. Deux mots à propos des papiers et des passeports: j’ai déjà mentionné le certificat médical. À Lyon, on y ajoute la fiche médicale, la fiche de police (envoyée de Suisse avec une photo), un sauf-conduit avec photo et une liste des passeports (établie en 6 exemplaires!), la liste des wagons, l’étiquette avec le nom et celle du canton que l’enfant porte autour du cou. Un enfant a donc besoin de neuf documents pour passer d’un pays à l’autre. L’accueil par la Croix-Rouge française à Bellegarde est très amical. Les enfants sont ravitaillés dans les wagons; le contrôle douanier se fait également dans les voitures. Les convoyeuses-chefs, chargées de papiers, vont au poste de contrôle où tout est timbré. Au bout d’une heure, nous continuons notre route et nous nous arrêtons peu après à Pougny, dernière gare avant la frontière suisse. Nous devons y passer la douane allemande. Des officiers et des soldats allemands montent dans le train et contrôlent que les enfants et les listes correspondent. Ils regardent les passeports des convoyeuses, font des fouilles corporelles. Quelques enfants de chaque wagon doivent descendre et on les fouille à la recherche de lettres. Il est strictement interdit d’en faire passer. Les Allemands jettent également un coup d’œil dans le fourgon et ouvrent une ou deux valises. Tout se passe toujours bien, les officiers sont très corrects et extrêmement gentils avec les enfants angoissés. Arrivée à Genève 20 minutes plus tard. On ne peut presque plus tenir les enfants tellement ils sont excités. Au bord de la voie, de nombreux Genevois les saluent et mille enfants crient: «Vive la Suisse!» Le train entre en gare aux accents de l’hymne nationale. Une colonne interminable de secouristes en blanc, prête à accueillir les enfants. Les malades et les infirmes descendent les premiers et sont conduits directement à l’hôpital. La convoyeuse-chef est appelée par haut-parleur et remet les papiers. Les convoyeuses ne remettent pas les enfants aux Genevoises sans un pincement de cœur car elles se sont prises d’amitié pour leurs petits protégés. Les enfants se rendent en tram spéciaux par convois (A, puis B, C, D, etc.), au Centre Dunant, l’ancien Hôtel Carlton. Le gouvernement de Genève a mis cet hôtel à la disposition à la Croix-Rouge l’Hôtel Carlton pour un prix relativement bas. Le contrôle, l’examen médical, la désinfection etc., se déroulent ici comme à Lyon. Les lavabos et des douches sont magnifiques et séparés pour les garçons et les filles. Il y a encore une salle spéciale pour la désinfection, plusieurs les pour médecins, avec chacune une salle d’attente où les enfants peuvent se déshabiller et se rhabiller. Au rez-de-chaussée se trouvent un grand réfectoire pour 300 enfants, et à côté une salle de séjour avec beaucoup de petits bancs. Les chambres à coucher, avec 8 à 10 matelas, couvertures et draps, se trouvent aux autres étages. Tout est du propreté impeccable, typiquement suisse. C’est simple mais joliment aménagé. Chaque canton a ses chambres dont il a lui-même décoré les murs. Le chef de cuisine prépare le repas pour tous ces estomacs affamés. 800 enfants sont logés et nourris au Centre Dunant. Les trains amènent normalement 900 à 1000 enfants, les 200 restants doivent, après la visite médicale, aller dans un autre centre. Ce n’est que le lendemain que les enfants continuent leur voyage par train spécial; les dames des sections prennent en charge leurs groupes pour les amener à Zurich, à Berne, en Valais, à Bâle ou au Tessin. Les enfants y vont en groupe et ne sont répartis dans les familles que sur place. L’examen médical de Genève est plus minutieux et plus sévère qu’à Lyon si bien que beaucoup d’enfants doivent passer quelques jours à l’hôpital pour y être soignés. La procédure pour les trains de Paris est la même sauf que le personnel suisse ne peut aller à la rencontre des enfants que jusqu’à la ligne de démarcation. Quant à moi, j’ai pu aller jusqu’à Paris où sont réunis tous les enfants du Nord ou de Bordeaux. De grandes salles et de grands dortoirs sont à disposition à l’Ecole polytechnique. Le voyage est beaucoup plus long et pénible parce qu’il a lieu la nuit. On nous passe des couvertures et des coussins et ainsi, à la tombée de la nuit, les wagons ordinaires de troisième classe sont transformés en voitures-couchettes. Les plus petits dorment en haut dans les filets, les plus grands sur les banquettes et sur le sol. Les lampes des wagons français restent éteintes, ce qui nous oblige à utiliser des lampes de poche. Il nous arrive parfois des choses fâcheuses, comme lorsque les enfants vomissent, ou des événements plus tragiques difficiles à raconter. Il arrive également que les enfants dans les filets se soulagent et la petite fille d’en dessous se met à crier: «Ma sœur, il fait coulette sur ma tête.» Ces enfants sont la plupart du temps beaucoup plus épuisés que ceux de Lyon. Alors que dans les transports en provenance de la zone libre, les bras et les jambes maigres et le retard de croissance sont un signe évident des privations endurées. Les enfants du Nord, de Calais, de Dunkerque, du Havre et de Lille sont très nerveux et ont une expression de grande tristesse. J’ai vu des yeux d’enfants qui semblaient complètement éteints, des yeux qui ont vu tant de chagrin, de terreur, de sang et de morts qu’ils ont perdu tout éclat, toute gaieté. J’ai vu des enfants sans bras, sans jambes, avec des cicatrices d’éclats d’obus sur le corps, de vrais blessés de guerre, des enfants qui ne cessaient de demander: «Est-ce qu’on peut vraiment dormir tranquilles dans le train? – Des avions vont venir?» Des enfants qui avaient dormi pendant des semaines dans le cimetière d’une église pour être à l’abri des bombes, des enfants qui avaient passé des jours et des nuits dans une cave. Ainsi, nous roulons toute la nuit avec ces enfants. Chacun, quel que soit son âge, a déjà son vécu et son fardeau. Espérons qu’en Suisse, leurs petits cœurs détruits pourront faire le plein de soleil, de lumière et de gaieté...! Le retour en France trois mois plus tard s’effectue de la même manière, mais plus simplement, car il n’y a plus d’examen médical. Au lieu des cantons, on leur accroche les sigles de leur destination en France: LH = Le Havre, PA = Paris, etc. Les bagages, en revanche, sont beaucoup plus importants. Les enfants reçoivent tant de cadeaux que le nombre de leurs bagages passe du simple au double ou au triple. Depuis les restrictions chez nous, la douane doit intervenir parce que les enfants emportent trop de provisions. Il existe maintenant, et c’est bien comme ça, des consignes précises sur ce qui peut être emporté par les enfants, et sur les quantités. Mais la douane ne peut pas contrôler les tonnes de graisse que les enfants portent sur leur corps. «Moi, j’ai pris 5, 10, 12, 15 kilos» s’exclament les enfants à qui mieux mieux. Même si nous ne comptons qu’une moyenne de 5 kg par enfant, avec 1000 enfants par transport, cela fait déjà 5 tonnes de plus qu’à l’entrée. À l’étranger, la reconnaissance est immense. Nous le constatons en ramenant les enfants. Les lettres des maires et des services sociaux témoignent également de cette reconnaissance. Le maire du Havre écrit que les enfants n’ont pas seulement changé physiquement, mais qu’ils sont aussi beaucoup plus disciplinés et obéissants. Une autre lettre nous apprend que Juliette, de retour de Suisse, éduque ses petits frères et sœurs à table: «En Suisse, on ne met pas les coudes sur la table, en Suisse on mange proprement.» Ce qui m’émeut toujours, c’est les adieux entre les enfants et leurs parents d’accueil. Comme il leur est difficile, à tous, de se séparer! On remarque qu’ils se sont beaucoup rapprochés. A Zurich, à Bâle, à Berne, à Bienne, c’est partout le même tableau: des parents d’accueil et des enfants qui pleurent. La plupart des enfants disent ne pas rentrer volontiers. Mais plus ils se rapprochent de chez eux, plus ils changent d’avis. «Ma mère sera à la gare». Et toujours «ma mère». La mère, ce plus grand des bonheurs, relègue tout le reste au second plan. Et c’est bien ainsi. D’ailleurs, la reconnaissance envers les parents d’accueil n’en souffre pas, comme en témoignent d’une manière frappante des dizaines de milliers de lettres que les enfants ont déjà envoyées en Suisse. Qu’il nous soit accordé encore longtemps d’atténuer la souffrance et la détresse, selon les principes de la Croix-Rouge et surtout en souvenir des paroles de notre Seigneur Jésus-Christ: «Ce que vous avez fait à ces tout petits, vous me l’avez fait à moi.» *Extrait de: «Das Buch vom Roten Kreuz», Editeur Eugen Th. Rimli, Fraumünster-Verlag AG, Zurich 1944. |