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«Libérez-vous des préjugés.
Enterrez la haine qui vous sépare de votre prochain.»

Lorsque j’arrivai à la maison, il n’y avait pas de convocation et le sourire de ma mère m’indiqua que la Gestapo nous avait laissés tranquilles. La dénonciation du chef de Bautzen avait dû se perdre – il est probable que les bombes américaines sur Dresde m’avaient sauvé la vie. Je repris mon travail.

Quelques semaines après, l’agent de police d’un détachement extérieur me confia qu’il était arrivé un ordre secret de Hitler: tous les prisonniers politiques d‘Allemagne devaient être exécutés le jour J – le jour J étant fixé par le Führer lui-même.

Il n‘y avait pas de temps à perdre. Nous rentrâmes tout de suite à Hambourg et le pasteur Svendsen mobilisa tous ses contacts pour faire passer la nouvelle en Scandinavie. Moi-même, je courus chez monsieur Jensen. «La Croix-Rouge suédoise doit être avertie tout de suite. Aujourd’hui encore.»

Le reste appartient à l’histoire: Le Comte Folke Bernadotte, président de la Croix-Rouge suédoise, et d’autres Suédois influents se présentèrent à Berlin. Je ne connais pas les détails, mais Himmler libéra les prisonniers politiques scandinaves. Dans les premiers jours d’avril 1945 arriva toute une flottille d’autocars de la Croix-Rouge suédoise qui fit halte à tous les pénitenciers, prisons et camps où pouvaient se trouver des prisonniers scandinaves. J’avais donné mon fichier au pasteur Svendsen et partout où un détenu était introuvable, mon fichier apportait les renseignements nécessaires. Tous les prisonniers scandinaves furent trouvés et ramenés dans la Suède neutre pour y attendre la fin de la guerre.

Mes prisonniers se trouvaient en sécurité, lorsque peu de temps après, l’ordre spécial de Hitler fut transmis. Des milliers de prisonniers politiques furent tués. Qu’il y ait eu malgré tout beaucoup de survivants est dû uniquement au fait que les événements se succédaient de plus en plus vite et que même la mort ne pouvait plus suivre.

Il y eut encore quelques attaques aériennes, puis les nuits devinrent calmes. De temps en temps seulement, on percevait au loin le grondement de l’artillerie et, dans un bistrot voisin, on entendait la musique, assourdie au début puis plus fort et finalement on pouvait entendre le trépignement des pieds – ils dansaient de nouveau.

C’était encore et ce n’était plus la guerre. Dans la rue passait, d’un pas fatigué, le «Volkssturm» – des hommes vieux et des jeunes gens, la dernière mobilisation de Hitler. Nous faisions la queue, soit pour des cartes d’alimentation soit pour attendre des rations spéciales qui n’arrivaient pas. Nos estomacs étaient vides et nos têtes pleines de rumeurs: «Hambourg se rendra sans combattre!» – «Nous serons occupés par les Anglais – ils nous donneront à manger!» – «Les Russes violent et assassinent à Berlin!» – et un soupir de soulagement: «L’essentiel est que cela soit derrière nous!»

Et puis à la radio, on put entendre la nouvelle de la mort de Hitler. C’était le 30 avril 1945. Pendant douze ans, j’avais rêvé de cet instant, et maintenant que cela arrivait, je n‘éprouvais ni haine ni triomphe – rien du tout. J‘étais seule avec ma mère. Nous étions assises face à face et je vis que ma mère regardait la photo de Willfried accrochée au mur.

C’est ce soir-là que le manuscrit que j’avais caché sous le frêne me revint à la mémoire. Je courus dehors pour le déterrer. Nous n‘avions pas de courant électrique, mais jusqu’à ce que les piles de ma lampe de poche fussent épuisées, je lus pour la première fois ce qu’un prisonnier avait écrit, seul avec lui-même dans sa cellule. Encore une fois, je parcourus en pensée les couloirs et les ponts d’un pénitencier dans lequel les hommes avaient, pour seule mesure du temps, gravé sur les murs des points, des traits et des croix. Je lus sur les pages couvertes d’une écriture serrée «Détruisez les murs de votre esprit» et «Libérez-vous des préjugés qui vous bouchent la vue. Enterrez la haine qui vous sépare de votre prochain.»

Extrait de Zassenhaus, Hiltgund. Ein Baum blüht im November. Bericht aus den Jahren des Zweiten Weltkriegs. Hamburg 1974.

(Traduction Horizons et débats)