Attaque contre les
libertés!
On impose des
«lois contre le terrorisme»
aux dépens de l’Etat de droit
par Emanuel Remper, Berlin
En ces temps de terrorisme et de guerre, beaucoup de
gouvernements occidentaux profitent de l’occasion pour faire passer des mesures
de sécurité interne qui entravent de façon excessive les libertés civiles.
En France, un
ensemble de lois contre le terrorisme est en train d’être imposé qui ébranle les
principes de l’Etat de droit. C’est ainsi que les forces de sécurité françaises
auront à l’avenir la possibilité d’effectuer des perquisitions sans l’accord du
prévenu déjà au cours d’investigations préalables, donc en l’absence d’activité
criminelle. En outre, les sociétés de télécommunications et les fournisseurs
d’accès à Internet seront forcés de mémoriser au moins pendant une année des
données, c’est-à-dire les dates et les partenaires des communications. Cela
permettra d’établir des profils sociaux et psychologiques. Et il sera à l’avenir
interdit aux Français d’envoyer des messages codés s’ils ne mettent pas le code
à la disposition de l’administration. Dans une lettre ouverte, plusieurs ONG ont
protesté contre ces lois. On peut lire dans cette lettre, signée entre autres
par «Journalistes sans frontières», la «Ligue des droits de l’homme», et la
«Campagne pour la libéralisation de la cryptographie»: «Les nouvelles lois
contre le terrorisme repré-sentent une attaque contre les libertés individuelles
et collectives.»
Attaque mondiale
contre l’Etat de droit
Dans d’autres
pays européens, la situation n’est pas beaucoup plus favorable. Le ministre de
l’intérieur allemand, Otto Schily, vient de présenter son deuxième «paquet» de
lois contre le terrorisme qui prévoit de faire figurer des données biométriques
comme les empreintes digitales, les signes distinctifs du visage et du corps
dans les papiers personnels comme la carte d’identité ou le passeport et
d’autoriser des enquêtes de l’Office fédéral de la police judiciaire sans
soupçons préa-lables. En outre, l’Office fédéral de la protection de la
Constitution devrait être autorisé à se procurer des renseignements sur des
comptes, des titulaires de comptes et des mouvements financiers auprès des
banques et des services financiers. L’ancien ministre de l’Intérieur allemand
Gerhard Baum, qui se souvient des conséquences des ratissages policiers des
années 70, a déclaré: «C’est une atteinte fondamentale du système juridique
allemand. Un policier peut venir vous dire ‹Ecoutez, j’ai quelques questions à
vous poser. Je n’ai pas de soupçon, même pas un début de soupçon, mais je
voudrais avoir un entretien avec vous.› Le fait qu’on puisse envisager cela me
stupéfie.»
En
Grande-Bretagne, les fournisseurs d’accès à Internet vont à l’avenir être forcés
de mémoriser des données sur les communications pendant plusieurs années. Le
gouvernement des Etats-Unis a même voulu faire passer une loi qui aurait permis
d’écouter des conversations téléphoniques sans aucun soupçon et d’arrêter des
immigrés pour une durée indéterminée s’ils étaient soupçonnés de soutenir des
terroristes. Mais avec ce projet, Bush s’est heurté à la résistance du Congrès
(voir encadré).
Lors de la
Conférence internationale sur la protection des données qui a eu lieu cet
automne à Paris, les responsables européens de la protection des données ont
constaté que l’équilibre entre la liberté et la sécurité a été mis en question
en défaveur de la liberté. Ils étaient d’accord sur le fait que les mesures
prises ne donneraient pas le résultat voulu. Marco Capatto, membre de la
Commission pour les libertés et les droits des citoyens au Parlement européen a
déclaré en substance: On met en jeu les libertés fondamentales des citoyens pour
un maigre résultat. Car même s’ils [les terroristes] ont un ordinateur capable
de lire des e-mails, on peut tout de même pas supposer qu’on y trouve écrit, un
jour: «Salut, c’est Ben Laden. C’est pour quelle heure, au juste, l’attentat?»
On ne peut pas
repérer les terroristes
L’efficacité de
toutes ces mesures de lutte contre le terrorisme est très douteuse. Ainsi les
présumés pirates de l’air du 11 septembre ont utilisé, d’après les enquêtes du
FBI, les services de courrier électronique d’ordinateurs de bibliothèques
publiques qui, de toute façon, n’auraient été détectés par aucune des nouvelles
mesures de surveillance.
L’ancien
officier de marine des Etats-Unis Wayne Madsen qui s’occupait des programmes de
sécurité informatique de l’US-Navy et qui travailla ensuite pour la National
Security Agency (NSA), pense que les auteurs de l’attentat de New York et de
Washington se fient plutôt à des courriers, à des cachettes et à des cellules
familiales. «Je crois que ces gens n’utilisaient pas tellement le high-tech. Ils
évitaient téléphones et courriels pour ne pas être détectés par l’électronique.»
Moyens
caractéristiques d’Etats totalitaires
La mémorisation
centrale de données biométriques de tous les citoyens, surtout de la géométrie
du visage et du corps, – comme l’envisage l’Allemagne – permet, à l’aide de
caméras publiques, une surveillance totale des citoyens. On peut établir le
«profil» des déplacements de chaque individu. Aujourd’hui, c’est déjà possible
pour les utilisateurs de téléphones mobiles dont on peut à tout instant
déterminer la position exacte.
A l’avenir, on
n’aura plus qu’à diriger une caméra sur un rassemblement de personnes, par
exemple une manifestation, et sur l’écran d’ordinateur apparaîtront pour chaque
visage le nom, l’adresse, le numéro d’immatriculation de la voiture de
l’individu filmé. Mais ce n’est pas tout: L’informatique donnera aussi des
renseignements sur les comptes de la personne en question, sur les gens à qui
elle téléphone ou envoie des e-mails, sur les sites web ou les newsgroups
qu’elle consulte, les personnes qu’elle rencontre sur les places publiques et
les en-droits où elle se rend avec sa voiture, parce que les numéros
d’immatriculation peuvent aussi être reconnus automatiquement par les caméras.
Avec l’introduction de la télévision numérique, on disposera également de
données concernant les habitudes télévisuelles. Ce scénario n’est pas du tout
exagéré. Il est sur le point d’être réalisé ou est déjà réalisé. Tous les
régimes totalitaires s’en lécheront les doigts. C’est pourquoi Myriem Marzouki,
présidente du Mouvement français pour l’Internet solidaire, demande que la
reconnaissance des visages soit tout simplement interdite. A son avis, de tels
systèmes ne sont pas du tout indispensables, et vu les excès qu’ils pourraient
entraîner, sans commune mesure avec les résultats.
Chacun est suspect
On pourrait
objecter que nous ne vivons pas en Chine et que, par conséquent, ce système ne
serait pas dangereux chez nous selon la devise: Qui n’a rien fait de mal n’a
rien à craindre. Mais il n’en est rien. Les exemples de politiciens corrompus
avides de pouvoir sont trop nombreux également dans les démocraties
occidentales. Les exemples de données confidentielles tombées dans les mauvaises
mains sont trop nombreux. Même dans les Etats dits libéraux, une dose de saine
méfiance envers les autorités est indiquée.
Des hommes qui
doivent s’attendre en toute occasion, par exemple lors d’une manifestation ou
simplement d’une rencontre avec une personne inconnue, à faire l’objet d’une
enquête «sans soupçon préalable» ne sont plus libres. Ils sont désécurisés.
Qu’est-ce qu’on peut encore faire, qu’est-ce qui pourrait attirer l’attention
des fonctionnaires de l’Etat et provoquer une surveillance secrète de votre
appartement ou l’écoute de votre téléphone…? Cela rappelle à coup sûr la Gestapo
ou la Stasi, et à juste titre! •
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