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Hamed Karzaï est-il une pièce sur l’échiquer géopolitique?

par Cathérine Schwartz et Matthias Erne

Depuis le 22 décembre, Hamed Karzaï, Pachtoune et membre d’un petit clan de la tribu des Popolzaï près de Kandahar, dirige l’administration intérimaire afghane selon les vœux de la Conférence de Bonn, c’est-à-dire des Etats-Unis. Cela même si l’Afghanistan, avec Rabbani, avait un gouvernement reconnu par l’ONU. Karzaï, leader de l’opposition cherchant des appuis en Afghanistan pour l’ancien roi Zaher Chah, fut en 1992 déjà le vice-ministre des affaires étrangères du premier gouvernement moudjahidin à Kaboul avant de démissionner en 1994. Puis il a vécu en exil à Quetta, au Pakistan, où il a organisé l’opposition aux talibans.

Un père celèbre

Son père Abdul Ahad Karzaï était sous le roi Shah vice-président du parlement et un chef très reconnu du tribu des Popolzaï. Il a été assassiné, probablement par des talibans, lors de son exil au Pakistan. Depuis sa jeunesse, le fils Karzaï est habitué à la vie politique. Les Américains aimeraient, entre autres, profiter de la bonne réputation de sa famille dans le pays.

Selon Le Monde, Karzaï, qui a étudié les sciences politiques en Inde et aux Etats-Unis, connaît bien le monde occidental et parle couramment l’anglais. Deux de ses frères ont vécu jusqu’à une date récente à Washington où ils possèdent des restaurants.

Selon des sources afghanes, il s’est rendu plusieurs fois au Pakistan et en Afghanistan. D’après des journalistes américains sérieux de tendance antiglobalisation, Karzaï a longtemps collaboré avec la CIA. C’est avec l’aide des Etats-Unis qu’il est rentré en Afghanistan début novembre pour mener l’offensive contre le dernier fief des talibans.

Une loyauté achetée

Karzaï, homme imposé par les Etats-Unis aux délégations afghanes lors des négociations de Bonn, a reçu un porte-monnaie bien garni afin d’acheter beaucoup de ses chefs de tribu. Mais il ne s’agit pas de corruption comme on la connaît chez nous. Chez les chefs de tribu d’Afghanistan, qu’on devaient plutôt considérer comme des chef de vallée, on connaît le principe de l’honneur et de la loyauté absolue. Le chef d’une vallée est reconnu aussi longtemps qu’il peut assurer deux choses: La nourriture et la sécurité des habitants de sa vallée. S’il n’y réussit pas, il perdra son honneur et devra céder sa place à un autre chef. Dans la plupart des cas, il se suicidera.

A contrepartie, les habitants de la vallée lui doivent soutien et obéissance. En Afghanistan, pays dans le besoin, Karzaï peut utiliser l’argent des Etats-Unis pour permettre aux chefs de tribu de procurer de la nourriture à leur tribu et ainsi remplir leurs devoirs et conserver leur honneur. Selon un général allemand qui connaît bien la situation politique de l’Afghanistan, Karzaï est un homme sans envergure qui est peut-être accepté par l’Occident mais qui ne restera au pouvoir que tant qu’il disposera de ce porte-monnaie rempli de dollars américains.

Consultant d’une entreprise pétrolière

L’intérêt des Américains pour Karzaï s’explique d’ailleurs encore par d’autres motifs: Karzaï fut un certain temps consultant de l’entreprise pétrolière américaine Unocal quand elle étudiait la construction d’un oléoduc en Afghanistan au milieu des années 90, comme l’écrit Le Monde.

Qu’est-ce qu’Unocal? Il s’agit d’un géant californien du pétrole qui fut, de 1995 à 1998, actionnaire majoritaire de Centgas. Ce consortium projetait la construction d’un pipeline devant relier le Turkménistan au Pakistan, via l’Afghanistan. Ce projet était estimé à 2,5 milliards de dollars et on avait besoin de conseillers qui connaissaient la région et les problèmes politiques de l’Afghanistan.

Même si le siège d’Unocal déclare que ce projet a perdu de son actualité, les liens de l’administration Bush avec l’or noir de l’Asie sont très importants. Voici quelques exemples:

–          John Maresca, ancien ambassadeur des Etats-Unis à Chypre sous Bush père, a fait partie du directoire d’Unocal jusqu’en septembre 1999. Il a rendu un rapport au Comité gouvernemental sur les relations internationales et il estime que le pipeline pourrait permettre d’écouler une partie de la production pétrolière de la Caspienne. C’est un projet considérable, car d’ici à 2010, Maresca prévoit une augmentation de la production de 500% par rapport à son niveau de 1995.

–          Zalmay Khalilzad, un homme d’origine afghane qui travaillait déjà pour Reagan et Bush père, est aujourd’hui conseiller du président Bush pour le Golfe et l’Asie centrale. Lui aussi fut, de 1996 à 1998, consultant chez Unocal.

La guerre a coûté 30 milliards de dollars aux Etats-Unis

Le destin de l’Afghanistan, pays qui ne possède rien si ce n’est une population maltraitée qui souffre des bombardements des Etats-Unis, semble être étroitement lié à des intérêts pétroliers et géostratégiques. La cause de la guerre était l’attaque du 11 septembre, mais il semble que ces événements soient maintenant utilisés pour défendre d’autres intérêts.

Reste à observer si les Américains vont continuer à installer des leaders politiques favorables à leurs intérêts pétroliers. Les dix semaines de guerre ont déjà coûté 30 milliards de dollars, ce qui représente une somme plus élevée que le budget annuel de la Confédération.

«US Grand strategy»

Pour éviter l’Iran, les Etats-Unis ont projeté la construction d’un pipeline pour acheminer le pétrole du Turkmenistan vers le Pakistan à travers l’Afghanistan. Depuis l’océan Indien, le pétrole devrait être transporté en direction des Etats-Unis et de l’Europe. Avec la construction de ce nouveau pipeline, l’occident serait moins dépendant du pétrole de l’Arabie saoudite qui est considérée comme un pays soutenant clandestinement le fondamentalisme islamique. Comme l’ont déclaré des hommes politiques américains sous couvert de l’anonymat, la dynastie saoudite sera renversée et remplacée dans les années qui viennent par le roi hachémite de Jordanie dont la famille est liée d’amitié avec les Américains et avait jadis déjà regné sur le pays. 

La Jordanie dont la majorité de la population est aujourd’hui palestinienne, pourrait devenir un Etat palestinien, ce qui résoudrait le problème du Proche-Orient. Mais jusqu’à ce que l’Arabie saoudite soit de nouveau (avec un nouveau dirigeant) un fournisseur de pétrole sérieux et sûr, il faut trouver une autre solution.

Les intérêts russes

Pour être objectif, il faut souligner que Poutine, lui aussi ne fait que poursuivre les intérêts pétroliers dans la région. D’un côté Il doit tenir compte des intérêts des grands groupes monopolistes du gaz et du pétrole qui l’ont fait président; de l’autre, les projets géopolitiques des Américains ne passent pas inaperçus et la Russie veut aussi contrôler la future artère énergétique de l’Occident. Cela pourrait expliquer pourquoi la Russie ne veut pas laisser les mains libres aux Américains en Afghanistan. De plus, on peut observer depuis trois ou quatre ans que la Russie cherche à rendre l’Europe occidentale et la Turquie dépendantes de ses ressources en énergie.

Manœuvres géopolitiques

Ces manœuvres géopolitiques sont toujours réalisées aux dépens de l’homme et du droit des peuples à l’autodétermination. Le fait que les Américains acceptent comme alliés des régimes despotiques héréditaires, du Maroc jusqu’à la péninsule arabique, et qu’ils trahissent ainsi les droits de l’homme a pour conséquence que leurs amis d’ Europe et du reste du monde voient de moins en moins de différences entre les Etats-Unis et n’importe quel royaume imperialiste et égoïste.

Quand l’Amérique, que nous considérons comme un pays ami à cause de ses mérites passés, préfère la puissance au droit, quand le président américain se lance dans des considérations qui correspondent à celles des fanatiques d’autres religions, quand des bombardiers américains larguent des bombes non seulement sur les positions des talibans mais aussi, conformément à la doctrine officielle de la guerre aérienne (doctrine Warden), systématiquement sur des villes, des bâtiments du CICR et des enfants, en violation du droit international, il faut se demander si le prix qu’on paye pour le pétrole «sanglant» d’Afghanistan n’est pas trop élevé.

Un prix équitable ne soutiendrait pas seulement le développement économique de l’Afghanistan, mais permettrait aussi des relations commerciales amicales. Le pétrole qu’on arrache comme une proie sanglante à son propriétaire attisera de nouveau la haine à l’égard de New York et probablement aussi de l’Europe.

Il faut aussi se demander si le Pape, dans son message de Noël, n’enlève pas mieux sa raison d’être au terrorisme quand il dit qu’il faut réaliser des conditions de vie justes et respectant la dignité humaine et se comporter en amis que les actes guerriers d’une grande puissance.         •

 

Sources

•          Le Monde du 6/12/2001, Hamid Karzaï, un Pachtoune nommé président

•          24heures du 15/12/2001, Un bien mystérieux pipeline

•          Doug Ireland: What Bush should have learned from the Cold War. In www.inthesetimes.com

•          Süddeutsche Zeitung du 29/12/2001, Jürgen Todenhöfer: Ein mit Dollar beladener Esel kommt weiter als wie jede Armee