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La mission de la Suisse et le Forum économique mondialA.B. C’est avec un grand soulagement que la plupart des citoyens suisses ont appris que le Forum économique mondial retournait chez lui à Wall Street, c’est-à-dire à la place qui lui convient. Et ils espèrent qu’il ne reviendra pas. Le Prättigau ne sera plus isolé et surveillé militairement et la population ne sera plus astreinte à «s’exiler» pour quelques jours. Pour assurer la sécurité de cette conférence privée, la Suisse a dépensé 10 millions de francs provenant des contribuables. Pour qui et pour quoi? Le Forum est un instrument de régulation et de coordination des multinationales et de la haute finance mondiale et il n’a reçu des Etats aucune légitimité démocratique. Il a pour but, à côté de la conférence de Bilderberg et de la Commission trilatérale, qui ont lieu tous les trois ou quatre mois, de réguler les marchés mondiaux et, en partie également, de conclure des accords politiques. La haute finance a toujours travaillé au plan international, mais ces dix dernières années, elle s’est totalement émancipée du contrôle des Etats-nations. Elle s’est débarrassée de toute responsabilité envers les économies nationales et l’intérêt général. Les instruments comme le Forum conduisent à une société composée de 20% au maximum de superriches et de 80% de pauvres. Les classes moyennes et les petites entreprises qui font la force de pays entiers et de leurs citoyens, sont sacrifiées. Pourquoi la Suisse devrait-elle protéger de tels instruments et leur conférer une aura de paix et de beauté grâce à sa neutralité et à ses montagnes? Elle a des missions plus urgentes que de se faire le valet des multinationales. Ce qu’on a appelé l’«esprit de Davos» est une notion composite assez floue: Il faut faire comprendre aux pays en développement que la mondialisation est à leur avantage. Or les dommages qu’elle a causés jusqu’ici sont si effrayants qu’on ne peut plus croire de tels bobards. En outre, on veut persuader les populations des autres pays des «bienfaits» d’un programme à la Brzezinski et de la nécessité d’abaisser leur niveau de vie au niveau mondial. Mais là également, il faut déchanter. L’«esprit de Davos» a-t-il quelque chose à voir avec l’Esprit universel de Hegel? On a souvent pu le penser à voir la véhémence avec laquelle, pendant des années, la nécessité historique de la globalisation a été affirmée et les mises en garde étouffées. Les multinationales et la haute finance auraient eu de la peine à elles seules à justifier les gains boursiers éhontés au nom de la «démocratisation du monde» et du «progrès». Ce fut l’œuvre du grand maître Anthony Giddens, président de la London School of Economics, qui a formé toute une génération de sociologues, d’économistes et de politiciens qui occupent déjà de hautes fonctions. Le va-t-en-guerre Tony Blair serait impensable sans lui. La théorie soutenue en Allemagne par Claus Offe et Axel Honnett, par exemple, et aux Etats-Unis par Richard Sennett est de nature à glacer le sang de tout citoyen attaché à la démocratie: abandon du principe d’égalité des droits au profit de «citoyens collectivisés» qui défendent leurs intérêts particuliers dans des luttes ressemblant à des guerres civiles. Seuls les citoyens high tech des grandes villes auront encore voix au chapitre tandis que les populations rurales du monde entier seront livrées, comme au Moyen Age, à l’ignorance et aux maladies. On va vers une économie qui dispose des ressources mondiales en matières premières, vers un abandon de la séparation des pouvoirs. Les citoyens ne seront plus intégrés dans un Etat-nation; la planification et le «développement» seront permanents. Vous rappelez-vous qui a inventé la théorie de la révolution permanente qui devait avoir lieu en même temps dans le monde entier et qu’on ne pouvait imposer que par la force militaire? C’est Léon Trotski. Cette théorie de la nécessité inspirée de la notion hégélienne d’Esprit universel permet d’expliquer de manière concluante pourquoi l’actuelle Internationale socialiste est si heureuse de son mariage avec la haute finance. L’«esprit de Davos» y a présidé. Est-ce notre mission de le flatter et de le protéger grâce aux millions des contribuables? Maintenant, la guerre sévit en Afghanistan. Les Américains larguent leurs fuel air explosive bombs qui représentent le premier degré des armes de destruction massive. Elles aspirent et brûlent l’oxygène sur une superficie d’environ 1,5 kilomètre carré et anéantissent toute vie: hommes, femmes, enfants, vieillards, réfugiés, animaux. Le bruit court en Occident qu’on prévoit déjà la mort d’au moins 150000 Afghans. Après quoi on pourra construire un pipeline en toute tranquillité. Il ne reste plus qu’un des cinq entrepôts de la Croix-Rouge dans les régions de combats. L’imbécile et primitive folie guerrière a bombardé les autres. Les seigneurs de la guerre Bush et Blair n’ont pas jugé utile de s’excuser. Pourquoi 10 millions puisés dans les deniers publics? Ils manquent déjà pour dispenser d’impôt fédéral les petites et moyennes entreprises qui, en raison des accords bilatéraux, sont au bord de la faillite, pour maintenir les bureaux de poste dans les communes de montagne, pour soutenir les hôpitaux et les écoles des cantons pauvres ou les assurances sociales, usw. Et même si cet argent ne devait pas profiter à la population du pays, on pourrait le destiner à la Croix-Rouge ou à l’aide au développement – l’écrivain kirghize Aitmatov a récemment déclaré que l’aide de la Suisse était la plus efficace parce qu’impartiale et désintéressée – ou encore à l’organisation de conférences sur la paix avant que la moitié du globe ne soit à feu et à sang. Les pays de l’UE qui envoient des milliers de soldats faire la guerre n’entrent plus en ligne de compte pour des pourparlers. Dans un proche avenir, la Suisse aura – malheureusement – une éminente mission historique à remplir: être un havre neutre pour des négociations de paix. Elles valent bien la peine qu’on dépense 10 millions de francs. •
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