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La neutralité suisse, un concept de paixpar Peter Mattmann-Allamand, Kriens* Pour la deuxième fois en deux ans, des avions américains larguent des «tapis de bombes» sur des pays lointains au mépris du droit international public et de la Charte de l’ONU. L’opinion publique mondiale se tait. Les alliés européens de l’OTAN rivalisent de solidarité aveugle et incitent, dans les Parlements, les «déviationnistes» potentiels à poursuivre strictement la politique de guerre. Les services secrets fournissent aux agences de relations publiques des quantités d’informations invérifiables censées amener l’opinion publique mondiale à être favorable à la guerre. La guerre ou la paix, une question politique essentielleJamais au cours des dernières années, la paix n’a été plus menacée qu’aujourd’hui. Ceux qui – comme les planificateurs suisses de l’armée – partent du principe qu’il n’y a plus d’adversaire militaire potentiel dans le monde sauf les prétendus nouveaux dangers ici en Europe doivent être frappés de cécité ou avoir des partis pris. Concernant l’Armée XXI, il s’agit plutôt de parti pris. Ce n’est pas un secret que les réformistes de notre armée sont allés chercher leurs premières instructions stratégiques auprès de l’OTAN. Il existe d’indubitables signes précurseurs de malheurs futurs: on annonce et prépare des guerres, on méprise ou on viole délibérément des souverainetés nationales et des normes du droit international public, on cherche et on invente des raisons de faire la guerre, on pratique une propagande de guerre psychologique. Sans doute que les peuples d’Europe qui résistent au nouvel empire de l’OTAN et qui veulent conserver leur indépendance et leur souveraineté sont à moyen terme aussi concernés par des menaces militaires, des pressions ou même des destructions. Une fois de plus, nous vivons dans une période d’avant-guerre. C’est étonnant. Qui a oublié le cri: «Plus jamais la guerre!»? Si ni la religion ni la formation humaniste n’ont pu empêcher la terreur totalitaire des nazis au pays de Goethe, est-ce que les 70 millions de morts des deux guerres mondiales ne suffisent pas à faire renoncer à la guerre comme stratégie appropriée de résolution de conflit? On a peine à croire que la génération d’après-guerre puisse basculer avec tant d’apparente naïveté dans une nouvelle période de guerre. Comme toujours en temps de paix, la guerre est sous-estimée. Les soixante-huitards belliqueux qui sont favorables aujourd’hui à une offensive militaire n’ont pas fait la dure expérience de la guerre. Ils oublient que la qualité de vie de chaque génération dépend tout d’abord de la question politique principale: «la guerre ou la paix?». Chaque guerre cause des blessures profondes dans le tissu social et dans le psychisme de beaucoup d’individus. Ses répercussions humaines s’étendent sur trois ou quatre générations; les efforts de construction, les acquis culturels et économiques sont détruits d’un seul coup. «La guerre ou la paix?» est la question politique principale et le débat sur les différentes conceptions d’une politique de paix est indispensable. Idéalisme et réalisme dans la politique de paixConcernant cette question essentielle, il existe depuis des dizaines d’années deux concepts différents: le premier, idéaliste, est peu concluant; le second a été experimenté au cours de l’histoire avec succès: c’est le pacifisme concret et réaliste. Disons pour simplifier que le pacifisme idéaliste essaye de garantir la paix en éduquant l’homme à devenir bon et pacifique. Pour lui les causes de la guerre résident dans la méchanceté et dans l’agressivité instinctive de l’homme. Ce pacifisme mène le combat contre les méchants militaires. L’initiative du GSsA représente cette tendance. Elle part de l’idée que la paix sera assurée par la force morale de l’acte même de l’abolition de l’Armée suisse. Le pacifisme idéaliste ne sera pas révélé très efficace jusqu’ ici: les deux guerres mondiales ont été préparées dans une Europe chrétienne, humaniste et démocratique. La socialisation et l’éducation pacifiste n’ont pas empêché les anciens soixante-huitards au pouvoir de soutenir activement les récentes guerres contraires au droit international public. Le pacifisme concret et réaliste a trouvé son expression dans la conception suisse de l’Etat. Elle contient les éléments suivants: association libre des région et des villes dans le but de régler elles-mêmes leurs affaires de manière libérale et démocratique; particularisme et indépendance par rapport aux puissances étrangères; neutralité: refus de la politique hégémonique et de l’emploi de la force contre d’autre Etats, c’est à dire simple armée de défense; souveraineté du peuple, démocratie directe et fédéralisme. Le pacifisme concret et réaliste qui caractérise plus ou moins la politique suisse depuis plusieurs siècles a passé les examens de l’histoire avec succès: notre pays est resté indemne pendant les deux guerres mondiales et a créé la plus grande réalisation pacifiste des derniers siècles: la Croix-Rouge, l’aide humanitaire neutre et le droit de la guerre, reconnu de tous. Ce pacifisme historique et concret est extrêmement efficace et ne voit pas la cause principale de la guerre dans l’âme obscure de l’individu, mais plutôt dans le dynamisme propre de la société, en particulier dans ses aspirations hégémoniques. Les structures de domination, c’est-à-dire les systèmes de partage inégal du pouvoir, sont fondées sur la violence et, de par leur instabilité naturelle, elles ont tendance à s’entendre et à exclure l’opposition. Les systèmes de pouvoir ont leurs propres lois. Ils sont insensibles aux belles idées et à la morale. C’est ce qui explique que les appels de la philosophie des Lumières – «liberté, égalité, fraternité» – et le commandement de paix chrétien ont échoué face à la réalité des grands empires. Pour maintenir la paix, il faut une stratégie collective vécue de limitation du pouvoir. La Suisse a réalisé ce système dans la démocratie directe. Une expérience pacifique qui a une longue histoireQuiconque – comme l’actuel Conseil fédéral – réduit la neutralité suisse au simple droit de la neutralité, néglige les rapports entre la liberté, l’indépendance, la souveraineté du peuple, la démocratie directe et le pacifisme qui constituent l’essence de la Suisse. A la différence de beaucoup d’autres Etats, notre pays ne fut créé ni par la volonté d’un prince ni par celle d’une grande puissance militaire, mais par la fédération volontaire de villes et d’Etats désireux de se soustraire le plus possible à la tutelle des grandes puissances pour s’assurer la liberté et l’indépendance sur une grande échelle. La souveraineté du peuple, la démocratie directe, le fédéralisme ne sont pas des maux accordés à contrecœur par l’autorité, mais l’expression directe du but premier de la Confédération. La cohésion d’un pays qui n’est pas maintenu par la raison d’Etat d’une grande puissance et la force est toujours en danger. De tous les mécanismes et institutions que la Suisse a développés par nécessité au cours de son histoire, le principe de la primauté du droit sur la force est un des plus importants. Il signifiait tout d’abord que l’existence de la fédération volontaire dépendait essentiellement du fait que les conflits entre les cantons pouvaient être réglés sans recours à la force et sans effusion de sang par des principes de droit, des négociations et des traités. On constata rapidement que le renoncement fondamental à la force et à la politique hégémonique ne pouvait se limiter à un principe de politique intérieure. Les conflits étrangers ne restaient pas sans conséquences pour le pays, parce que différentes alliances de cantons particuliers entraînaient obligatoirement des querelles. Une politique guerrière de grande puissance met toujours en danger la paix intérieure. C’est dans le contexte de ces problèmes que la neutralité suisse s’est développée. Elle signifia tout d’abord qu’aucun canton ne pouvait conclure une alliance sans l’accord de tous les autres et, plus tard, également l’interdiction de servir dans des armées étrangères. La neutralité ne provenait pas seulement du souci de cohésion de la fédération mais aussi du désir d’être fidèle à l’objectif premier de la Confédération: maintenir la liberté et l’indépendance sur une grande échelle. La neutralité perpétuelle ( conçu comme un principe durable) est, outre la défense (dont l’efficacité reste limitée par le manque de moyens), le seul instrument de politique étrangère permettant de maintenir l’indépendance et la liberté d’un petit Etat. L’alliance avec une grande puissance le rend dépendant de celle-ci ou lui fait courir le risque de devenir la proie de la grande puissance adverse. Si nous abandonnons la neutralité, nous ne pourrons plus nous permettre d’avoir une démocratie directe, fédéraliste et reposant sur la souveraineté du peuple. Celui qui met la neutralité au rebut, sacrifie aussi le droit du peuple de participer aux décisions ainsi que la liberté et l’indépendance. Alors disparaît la raison d’être de la Suisse multiculturelle et quadrilingue. La Suisse en tant que fleur de rhétorique, c’est-à-dire en tant que nom d’un district administratif du nouvel Empire européen ou d’un nouveau Land allemand est à long terme imaginable. L’existence de la Suisse en tant qu’Etat-nation qui s’est développé au cours de l’histoire dépend du maintien de la neutralité. Si l’on envisage l’Etat suisse de cette façon globale, on n’exagère pas en le considérant comme une expérience pacifique qui a une longue histoire. Dès le début, le principe selon lequel le droit prime la force et la politique hégémonique, la libre décision de rester un petit Etat, l’indépendance par rapport aux grandes puissances et la limitation du pouvoir liée à la démocratie directe faisaient parties des principes fondamentaux de la Confédération. Ces considérations nous font comprendre quelle sera la tâche des forces qui s’engagent pour la sauvegarde de la paix: maintenir en vie et développer les acquis de cette expérience pacifique unique en Europe. Il faut ranimer la politique suisse de neutralité qui va en dépérit et la placer davantage dans le contexte d’une politique de paix.
* Exposé présenté lors de la conférence d’automne du comité «Selbstbewusste freie Schweiz» et de l’«Unternehmer-Vereinigung gegen den EWR/EU-Beitritt», le 10 novembre 2001 à Zurich. • |