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Prix Nobel de la paix à Kofi Annan La grande récompense pour un grand silenceLe protégé de Madeleine Albright – très courtois et partisan d’une ONU armée jusqu’aux dentsLe secrétaire général a entrepris de rénover les Nations unies, notamment en les ouvrant sur la société civile. En trente ans de carrière dans l’organisation, et malgré ses responsabilités dans les drames du Rwanda et de la Bosnie, il ne s’est pas fait d’ennemis. Les seules notes discordantes dans le concert de félicitations qui a salué l’attribution du Prix Nobel de la paix conjointement à Kofi Annan et à l’ONU, vendredi 12 octobre, sont venues d’associations de Bosnie et du Rwanda. C’était en effet Kofi Annan qui, de son bureau de secrétaire général adjoint en charge des opérations de maintien de la paix, au 37e étage du palais de verre, dirigeait les Casques bleus qui, en avril 1994, ont fui le Rwanda cédant la place aux génocidaires qui allaient massacrer plus d’un demi-million de personnes. C’est lui qui était le chef des soldats de la Forpronu qui ont laissé faire, impuissants, le massacre de sept milles civils à Srebrenica en juillet 1995. Comment se fait-il que cet homme, en trente ans de carrière dans le Palais de verre, soit parvenu il y a cinq ans au 38e étage, celui du secrétaire général, et qu’on ne lui connaisse malgré tout pas d’ennemis? Aurait-il dû démissionner en 1994 ou l’année suivante? Peut-être. Les circonstances politiques en ont décidé autrement. Madeleine Albright avait résolu de priver l’Egyptien Boutros-Boutros Ghali d’un deuxième mandat de secrétaire général. Il fallait donc un «Africain noir», un candidat qui soit aussi, selon l’expression de Mme Albright, «moins général et plus secrétaire». Kofi Annan, avec ses manières courtoises et sa voix de velours, lui convenait parfaitement. Contrairement à M. Boutros Ghali, qui, selon l’un de ses proches, «se prenait pour un chef d’Etat», Kofi Annan n’avait ni cette réputation ni ce penchant. Un échec assuméDès janvier 1996 il attaque la mission que Washington lui avait assignée: la réforme de l’ONU. Il va réussir au point que les Américains commencent finalement à payer leur dette à l’ONU. Il a fait sa part et le résultat est, selon l’ambassadeur français «une ONU plus mince, plus performante». Mais aucune réforme significative n’est possible sans que les Etats membres aussi fassent leur part et donnent à l’Organisation des moyens. Dans la Bible de la réforme, le rapport Brahimi, son auteur Lakhdar Brahimi, ancien ministre algérien des affaires étrangères, recommande par exemple que l’ONU à l’avenir refuse d’entreprendre des opérations de maintien de la paix sans en avoir d’abord réuni les moyens. Les Etats-Unis accepteraient-ils un tel refus? Le test pourrait ne pas tarder à propos de l’Afghanistan. Sa stature morale, Kofi Annan l’a acquise en partie en assumant publiquement l’échec «honteux» de l’ONU en Bosnie et au Rwanda. Sur les massacres de Srebrenica, il écrit: «Par nos erreurs de jugement et par notre incapacité à comprendre l’ampleur du mal auquel nous étions confrontées, nous avons échoué à faire notre part pour protéger les habitants de Srebrenica face aux campagnes planifiées de massacres par les forces serbes…» Sur le Rwanda, il a demandé à une commission d’enquête indépendante de tirer les leçons. Elle n’a épargné personne, décrivant le génocide comme «une tache honteuse sur la conscience de toute la communauté internationale qui aurait pu l’empêcher» et reprochant à M. Annan «une prudence excessive et incompréhensible». Cette prudence, il la jette par la fenêtre en présentant, en septembre 2000, depuis la tribune de l’Assemblée générale, ce qui est sa doctrine. Contre la majorité des chefs d’Etat, il affirme que l’intervention humanitaire est «un devoir international», «un impératif moral». Il ne se fait néanmoins toujours pas d’ennemis, au contraire: un deuxième mandat de cinq ans lui sera confié, en juin, à l’unanimité. Ce n’est pas en parlant avec les membres de son cabinet qu’on peut détecter les défauts de M. Annan s’il en a. Il faut insister pour les entendre dire qu’il est «trop gentil», «trop timide», qu’il n’aime pas trancher, qu’il n’a jamais renvoyé personne, qu’il en est incapable. Non seulement il n’a pas d’ennemis, mais comme fait remarquer un de ses conseillers, le Slovène Danilo Turk, il s’est fait beaucoup d’amis en dehors de l’ONU et des milieux politiques, en ouvrant largement l’organisation sur l’extérieur. Il considère la «société civile» comme un partenaire indispensable de l’ONU. A l’occasion du Sommet des enfants, qui aurait dû se tenir le 19 septembre, Kofi Annan avait prévu un déjeuner pour les chefs d’Etat avec le président de Microsoft, Bill Gates, l’homme le plus riche du monde, avec des PDG des plus grandes sociétés multinationales de la planète et avec Ted Turner, un des tout premiers adeptes de Kofi Annan qui a donné un milliard de dollars aux Nations unies. L’intérêt médiatique de ce déjeuner n’aurait pas relevé de la présence de George Bush ou Jacques Chirac, ni même de Bill Gates, mais de celle d’Angelina Joli, la superbe héroïne de Lara Croft, disciple du secrétaire général, tout comme Michael Douglas, Harrison Ford, Luciano Pavarotti et bien d’autres stars. Source: Le Monde du 14-15/10/2001 |