accès direct aux numéros

Journal favorisant la pensée indépendante,
l'éthique et la responsabilité

Redécouvrir les intérêts vitaux de la Suisse

La Swissair – excellent exemple des méthodes «change management» et «Organisationsentwicklung»

par Reinhard Koradi, Dietlikon

La débâcle désastreuse de Swissair a réveillé le peuple suisse. Des milliers de citoyens sont de-scendus dans la rue pour manifester. Conseillers fédéraux et parlementaires évoquent l’intérêt national que représente pour le pays une compagnie aérienne suisse indépendante et regrettent les dommages que les avions restés au sol ont causé à l’image de la Suisse. Par tous les moyens à leur disposition, les médias font vibrer la corde sensible. Sans même un début d’interrogation sur les vraies causes de l’effondrement chaotique de Swiss-air, l’UBS et le Crédit Suisse sont victimes d’accusations grossières. Certes, le comportement des grandes banques était maladroit et montre que trop souvent le sens des réalités – même dans le management d’une entreprise – se perd à un certain niveau hiérarchique.

Impressionnés par les événements dramatiques, on oublie trop vite que des entre-prises, jadis fières et florissantes, comme Swissair, ne peuvent pas être ruinées en quelques mois voire en quelques jours. Swissair est un exemple de choix qui montre à quel point des méthodes de management accordées à l’air du temps agissent négativement sur le rendement d’une entreprise. Ces 15 dernières années, la compagnie aérienne a été présentée dans une certaine presse comme une entreprise modèle pratiquant des méthodes de «change management». Des projets de réforme se sont succédés pêle-mêle en absorbant une grande partie des forces de management. La maison Swissair a été reconstruite sous l’influence de l’«Organisationsentwicklung» imprégnée d’idées ésotériques et inspirée par la théorie destructive du chaos. Et cela à plusieurs reprises. Des structures éprouvées qui s’étaient révélées efficaces ont été sacrifiées au changement pour le changement, au mépris des pertes de savoir-faire, de la motivation des employés et du rendement des tâches fondamentales – c’est-à-dire le transport aérien. La chute de Swissair a donc une histoire qui présente des parallèles avec d’autres projets de réforme. Notre système de santé, les réformes scolaires, le «chantier suisse» et les services publics ont été transformés dans le même esprit «moderne» que notre compa-gnie aé-rienne pendant ces 15 dernières années. Il y a de bonnes raisons de tirer des leçons des ré-formes de Swissair dictées par l’air du temps. Ayant présente à l’esprit l’image de la débâcle de Swissair, nous sommes appelés à remplir nos devoirs de citoyennes et de ci-toyens. Ou allons-nous descendre dans la rue que lorsque nous aurons perdu notre indépendance, que notre armée aura perdu sa force de dissuasion, que les écoles ne pourront plus former nos enfants et que notre système de santé ainsi que notre approvisionnement en eau et en énergie seront ruinés?

Le vrai visage de la mondialisation

Ce que d’autres secteurs d’activités, par exemple l’agriculture, mais aussi beaucoup de petites et moyennes entreprises ont déjà subi brutalement, apparaît au grand jour dans l’effondrement de la compagnie suisse. La folie de la mondialisation détruit des existences! L’aviation – exemple parfait d’un secteur économique mondialisé – traverse une crise profonde. Partout dans le monde des milliards injectés sans cesse dans des compagnies privatisées, pour assurer artificiellement leur survie face à une concurrence mondiale ruineuse. Swissair – qui faisait jadis la fierté de la Suisse – s’est précipitée elle-même dans la folie de la mondialisation. Séduite par l’idée que la grandeur crée la compétivité, des participations des compagnies aériennes mal en point ont été achetées et la qualité a été sacrifiée à la croissance quantitative.

Ceux qui prétendent aujourd’hui encore que le non à l’EEE a été le début de l’effondrement de Swissair, interprètent mal, sciemment, les lois de la mondialisation de l’économie de marché. En outre, il est déraisonnable de continuer de défendre la mondialisation comme étant un bien pour l’humanité. Il faudrait plutôt parler de l’échec de l’économie mondialisée. Le vrai visage de la mondialisation se montrait depuis long-temps déjà dans l’approvisionnement alimentaire; il se révèle maintenant dans le transport aérien.

L’économie et le management d’entreprise nécessitent une vision claire, sinon le rapport avec le marché se perd et on se trouve en pleine spéculation. Même la cogestion et la coopération dépendent d’espaces qu’on peut embrasser du regard, de cultures semblables et de liens naturels entre les hommes. Sinon il ne peut y avoir de contribution efficace à l’intérêt général. C’est valable aussi bien pour les entreprises que pour les Etats.

L’image de la Suisse est négligée depuis longtemps déjà

Des avions cloués au sol et des passagers qui se morfondent dans les salles d’attentes parce que Swissair manque d’argent n’offrent pas un spectacle édifiant. Mais lorsque notre pays est allé se montrer à l’exposition universelle de Séville sous le titre «La Suisse n’existe pas», cette présentation a été passée sous silence. Les auteurs du rapport Bergier sur le rôle de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale, ne s’indignent pas des accusa-tions injustifiées à l’adresse de la Suisse. Des éléments importants de l’identité suisse qui créent finalement une image positive de la Suisse à l’étranger ont été trahis par une politique unilatérale d’annexion aux grandes puissances. Notre démocratie directe, notre volonté de défense, la sécurité sociale et la neutralité perpétuelle, les bons offices de la Suisse dans des situations de conflits, le Corps suisse d’aide en cas de catastrophes, la Croix-Rouge, la qualité suisse et la fiabilité sont des composants fondamentaaux qui, contrairement aux opinions publiées, contribuent beaucoup à l’image positive de la Suisse à l’étranger. Peut-être que les avions de Swiss-air cloués au sol ont réveillé notre sensibilité à nos valeurs fondamentales. Car les images ne se créent pas par conformisme et adhésion mais par esprit d’indépendance.

Défendre les intérêts vitaux de l’Etat-nation

La Suisse est une exception – et cela dans un sens positif. Au lieu de nous laisser entraîner vers le bas et s’intégrer dans la masse médiocre, nous devons avoir le courage de défendre nos spécificités.

Ce passage de l’effondrement de Swissair à la Suisse étonnera peut-être certains lecteurs. Mais Swissair a été autrefois un modèle pour d’autres compagnies en ce qui concerne la qualité, la fiabilité, etc. La Suisse en tant que nation, peut également faire valoir des réalisations susceptibles de servir de référence à d’autres Etats et à leurs populations. Tirons la leçon de la ruine de Swissair, jadis si fière et indépendante. Ne nous laissons pas aveugler par la fièvre de réformes et restons fidèles à notre spécificité et à nos valeurs. En tant que citoyennes et citoyens, nous avons le droit et le devoir d’obliger les serviteurs du peuple appartenant à l’exécutif et au législatif de préserver les intérêts vitaux de la Suisse. Elevons la voix, descendons dans la rue, avant de nous retrouver devant un champ de ruines. Un non à l’adhésion à l’ONU constitue un pas de plus dans cette direction.